Latest / En quête d' Accord - L'art d'être en lien / Quand la littérature répare le premier amour d'une vie : Écrire sa mère par Robert Neuburger
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- 0:05En quête d'accord,
- 0:07l'art de communiquer est d'être en lien.
- 0:14Je vous invite à me suivre dans l'intimité du premier amour d'une vie,
- 0:20le lien maternel.
- 0:23À travers les récits de grands écrivains,
- 0:26Annie Ernaux,
- 0:27Romain Garry,
- 0:28Marguerite Duras,
- 0:29Amélie Nothomb et tant d'autres,
- 0:32écrire sa mère,
- 0:34un livre d'une grande délicatesse sur l'amour,
- 0:38le manque et la transmission.
- 0:41Belle balade littéraire !
- 0:48Bonjour Robert Neuberger.
- 0:50Et bonjour Emman.
- 0:51Merci beaucoup d'être présent ce matin en ma compagnie dans Enquête d'accord.
- 0:56Merci de votre invitation.
- 0:58J'ai tout le plaisir et tout l'honneur pour moi.
- 1:01C'est à partir de ce livre qui s'appelle Écrire sa mère,
- 1:05qui est paru chez Payot en 2024,
- 1:08que j'ai rencontré dans les allées d'une librairie et que j'ai tout de suite adoré.
- 1:13Là,
- 1:14vous explorez les œuvres d'écrivains aussi différents que
- 1:18Romain Garry,
- 1:19Annie Ernaux,
- 1:20Marguerite Duras,
- 1:21Amélie Nothomb ou encore Éric-Emmanuel Schmitt.
- 1:26On y découvre une étonnante convergence,
- 1:29ou c'est vous qui découvrez une étonnante convergence.
- 1:32Derrière les récits de ces auteurs se cache souvent une même question,
- 1:37celle du manque d'amour ou du trop plein d'amour.
- 1:41et de la manière dont l'écriture
- 1:43peut transformer une blessure en une puissance de vivre.
- 1:51Je vais vous présenter brièvement
- 1:54Robert. Si vous me le permettez,
- 1:56vous êtes né en 1939 à Paris.
- 2:00Et donc vous avez traversé la guerre,
- 2:03la deuxième guerre,
- 2:04comme enfant caché et vous allez devenir une des figures majeures de la thérapie familiale systémique dans l'espace francophone.
- 2:12Vous avez largement contribué à faire connaître au grand public les principes de la thérapie familiale et la compréhension des dynamiques relationnelles au sein du couple et de la famille.
- 2:24Et aujourd'hui,
- 2:25vos travaux influencent beaucoup de thérapeutes et de professionnels de la santé mentale.
- 2:31Et ce livre,
- 2:32c'est comme si c'était une inflexion un peu plus personnelle,
- 2:35parce que vous vous êtes donné comme,
- 2:38comment dire,
- 2:39comme exigence de ne pas...
- 2:41pas utiliser le jargon psychanalytique ou psychiatrique.
- 2:44Ici,
- 2:46c'est presque de la littérature,
- 2:48c'est un voyage littéraire en compagnie de tous les auteurs que j'ai cités tout à l'heure.
- 2:53Et vous allez pouvoir éclairer un lien singulier qui est celui du lien à la mer jusqu'au concept,
- 3:02un concept extrêmement intéressant et que j'aimerais qu'on voit ensemble qui est le concept de l'émergence.
- 3:10Quel magnifique thème,
- 3:12Robert Neburger,
- 3:13que celui de la mer.
- 3:15Écoutez,
- 3:15ça a été une rencontre de hasard.
- 3:21J'adore lire,
- 3:22je lis beaucoup.
- 3:23Et puis,
- 3:25je me suis aperçu qu'un certain nombre d'auteurs et d'autrices avaient beaucoup écrit sur leur mer.
- 3:35Et du coup,
- 3:37je me suis dit,
- 3:37mais c'est quand même curieux.
- 3:40Et puis j'ai découvert petit à petit que la plupart des auteurs connus,
- 3:46vous en avez cité certains mais il y en a bien d'autres,
- 3:50avaient été soit trop aimés,
- 3:54soit pas assez aimés.
- 4:01la convergence,
- 4:02elle est que dans les deux cas,
- 4:06un certain nombre d'auteurs,
- 4:08donc,
- 4:08on trouve...
- 4:09Ceux qui sont devenus auteurs ont finalement utilisé cette problématique qu'ils avaient avec l'envers pour s'en sortir par l'écriture.
- 4:22Ça ne veut pas dire que tous les mal-aimés ou trop-aimés devraient écrire pour s'en sortir.
- 4:30Je ne vais pas jusque-là.
- 4:32Je pense qu'il y en a qui s'en sortent très très bien autrement.
- 4:35Je pense que ce n'est pas un destin,
- 4:36ce n'est pas parce qu'on a eu une mère mal aimante qu'on est obligé d'être un infirme,
- 4:42parce que quelquefois vous avez des gens,
- 4:45des écrits et des gens qui sont pénalisés en disant « Ah bah oui,
- 4:50vous avez eu une mère mal aimante,
- 4:53c'est normal,
- 4:53vous êtes comme ça,
- 4:56c'est le destin. »
- 4:57Je ne crois pas au destin,
- 5:00je ne crois pas du tout au destin.
- 5:01Je pense que...
- 5:03Ce qui est important chez l'être humain,
- 5:05c'est sa créativité.
- 5:07Et la créativité,
- 5:08elle s'exerce quand on rencontre des difficultés.
- 5:11Et l'être humain,
- 5:12soit l'individu,
- 5:13soit le couple,
- 5:14soit la famille,
- 5:15contiennent des capacités créatives.
- 5:17Mon boulot,
- 5:20dans ma profession,
- 5:21ma conception du boulot,
- 5:23c'est de leur permettre de restaurer leurs capacités créatives pour qu'ils retrouvent leurs solutions.
- 5:31Et donc,
- 5:31ce qui m'intéresse,
- 5:32c'est qu'est-ce qui a altéré leurs capacités créatives ?
- 5:35Pourquoi ?
- 5:38Telle famille,
- 5:39par exemple,
- 5:41s'est très bien sortie d'affaire avec le même problème,
- 5:44et je vois une autre famille,
- 5:46le même problème,
- 5:47les a complètement paralysés,
- 5:49ils tournent en rond,
- 5:54ils développent des symptômes,
- 5:55etc.
- 5:56Donc c'est ça la question.
- 5:58Alors,
- 5:59dans les auteurs...
- 6:02que j'ai pu repérer comme ayant eu des difficultés avec leur mère,
- 6:06dans un sens ou dans l'autre,
- 6:08eux ont tous trouvé leur solution dans l'écriture.
- 6:14Et l'écriture dans les deux sens du mot,
- 6:16c'est-à-dire que c'est à la fois le geste,
- 6:20le geste d'écrire,
- 6:21même si c'est taper sur un ordi,
- 6:23c'est une écriture,
- 6:24et puis le contenu.
- 6:26Il faut distinguer les deux,
- 6:27mais eux...
- 6:29Pour eux,
- 6:29c'est le but vital.
- 6:31Ils le disent.
- 6:32Et ils le disent que,
- 6:33quelquefois,
- 6:34même s'ils ont une pulsion à écrire,
- 6:38certains auteurs se sentent contraints d'écrire.
- 6:44Et quand ils n'écrivent pas,
- 6:45ils ne vont pas bien du tout.
- 6:46Donc,
- 6:47on peut dépasser ça après un seul livre.
- 6:51Les auteurs que je cite,
- 6:52eux,
- 6:53manifestement,
- 6:54ont eu besoin de nombreux livres pour s'en sortir.
- 6:59Je pense en particulier à Pascal Quignard qui a dépassé maintenant plus de 80 bouquins en librairie.
- 7:09Bon,
- 7:09là il exagère un peu,
- 7:10mais je vois Nancy Houston,
- 7:14Amélie Dotton,
- 7:15elle a ce besoin d'écrire.
- 7:17Elle en parle très bien.
- 7:19On va pouvoir le décrire.
- 7:21En fait,
- 7:21ce que je comprends,
- 7:22c'est que vous dites que ce n'est pas parce qu'il y a des blessures pour écrire,
- 7:27ce n'est pas le fait simplement de relater des blessures qui vont nourrir leur écrit ou leur démarche d'écriture,
- 7:35c'est plutôt l'écriture est un outil comme un autre de transformer ces blessures vers autre chose.
- 7:43Et c'est ça que vous avez trouvé super intéressant.
- 7:46Est-ce qu'on peut les suivre depuis le début,
- 7:49tous ces artistes ?
- 7:50Parce qu'ils ont écrit plusieurs types de récits.
- 7:54Il y a de l'autobiographie,
- 7:56il y a du journal,
- 7:57il y a du roman.
- 7:59Et quand,
- 7:59dans ce livre,
- 8:00vous décrivez le processus,
- 8:02souvent,
- 8:03ça commence par le journal intime.
- 8:06Parce que ça commence très tôt,
- 8:08ce besoin d'écrire.
- 8:09et vous les...
- 8:10vous expliquer ça en fonction de leur type de blessure qui se rejoignent quelque part,
- 8:18mais qui sont un peu quand même différents entre ceux qui n'ont pas du tout été aimés et ceux qui ont été trop aimés,
- 8:25et de toute façon il s'agit d'être mal aimés.
- 8:29Alors,
- 8:30effectivement,
- 8:31ce qui était dans mon petit travail de détective,
- 8:36finalement,
- 8:38je me suis aperçu qu'ils étaient
- 8:39presque tous avaient suivi le même chemin.
- 8:43On prend Annie Arnault,
- 8:44par exemple.
- 8:46Annie Arnault et les autres,
- 8:48d'ailleurs.
- 8:48En fait,
- 8:49elles ont commencé par la lecture.
- 8:52C'était tous des grands lecteurs,
- 8:57en fonction du contexte dans lequel ils étaient.
- 9:02Parce que
- 9:02Sartre, il avait la bibliothèque de son grand-père qui était somptueuse.
- 9:06Annie Arnault,
- 9:07elle avait des revues.
- 9:08féminine,
- 9:09pas extrêmement intellectuelle,
- 9:13mais surtout elle a commencé un journal intime,
- 9:17très très tôt.
- 9:18Et le journal intime,
- 9:20c'était,
- 9:23et on retrouve ça chez pratiquement tous les auteurs que j'ai cités,
- 9:27on commençait avec un journal intime,
- 9:29qui était une façon pour eux de décoller du quotidien,
- 9:36de s'ouvrir.
- 9:37Alors c'est très intéressant parce qu'il y en a qui disent qu'effectivement,
- 9:42quand ils font leur journal intime,
- 9:44parce qu'il y en a qui ont continué,
- 9:45Annie Arnaud a continué toute sa vie,
- 9:49ils ne font pas du tout attention à la syntaxe,
- 9:52au style,
- 9:53ils s'en fichent complètement.
- 9:55Donc c'est une autre littérature,
- 9:57leur journal intime,
- 9:58c'est très spontané et ça leur permet de déposer leur souffrance et leur
- 10:06plaintes et leur rage,
- 10:10c'est très touchant.
- 10:11C'est magnifique.
- 10:13Si je continue avec Annie Arnaud,
- 10:15elle a utilisé,
- 10:16d'ailleurs,
- 10:18normalement,
- 10:18justement,
- 10:19si c'est un journal intime,
- 10:20c'est destiné à soi-même,
- 10:22mais il y en a beaucoup qui ont utilisé le journal,
- 10:24pas tant que ça d'ailleurs,
- 10:25qui ont utilisé le journal intime comme publication.
- 10:30Annie Arnaud a révélé ses journaux internes et intimes,
- 10:33surtout dans ses derniers bouquins.
- 10:36elle les a utilisées comme littérature
- 10:39Bon,
- 10:39c'est un peu à discuter.
- 10:41Au début,
- 10:42elle disait que la première publication,
- 10:45on a la chance de ne pas écrire pour un lecteur,
- 10:49parce qu'on est complètement libéré du regard du lecteur,
- 10:54et qu'une fois le premier livre publié,
- 10:57là,
- 10:58la perspective changeait,
- 11:00parce qu'on sait que derrière,
- 11:01il y a quelqu'un qui va lire.
- 11:03La démarche,
- 11:04elle change.
- 11:05Oui,
- 11:05c'est très juste.
- 11:06Et du journal intime,
- 11:08ils commencent à faire des textes,
- 11:13à écrire des histoires.
- 11:16C'est-à-dire que l'imagination qui s'est développée chez eux lors de leur lecture de jeunesse va s'enrichir et va se concrétiser par des récits.
- 11:30Ils vont proposer des récits.
- 11:35Et petit à petit,
- 11:36ils vont se transformer souvent en romans.
- 11:39C'est-à-dire,
- 11:40alors là,
- 11:41c'est un passage très important parce que tout à coup,
- 11:45ils deviennent des artistes.
- 11:47C'est-à-dire,
- 11:48ils acquièrent une identité.
- 11:50Et surtout,
- 11:51donc,
- 11:52ce qui va être le sommet de ce trajet,
- 11:57c'est le fait d'être édité.
- 12:02ont vécu ce premier livre qui est édité,
- 12:04moi je l'ai vécu aussi,
- 12:06mais moi je ne suis pas un littéraire,
- 12:08je fais des essais,
- 12:09je ne me prétends pas du tout un écrivain,
- 12:13être un écrivain.
- 12:14Donc,
- 12:14il y a ce premier bouquin,
- 12:16quand ils le prennent en main,
- 12:19c'est quelque chose d'extraordinaire,
- 12:20et ça les fait entrer dans un autre monde,
- 12:25et c'est une identité.
- 12:28Donc ça,
- 12:28c'est un passage très important.
- 12:30Alors,
- 12:30Alors,
- 12:30pour en revenir au récit autobiographique,
- 12:34dans le cadre des mal-aimés,
- 12:38on remarque que ce sont souvent des femmes qui sont mal-aimées,
- 12:42et le cas des trop-aimées,
- 12:44c'est principalement des garçons.
- 12:47Ce n'est pas toujours vrai,
- 12:48mais ça revient assez souvent.
- 12:52Alors,
- 12:53à une ou deux exceptions près,
- 12:56j'ai eu beaucoup de mal.
- 12:59Donc,
- 12:59à trouver des troupes aimées,
- 13:02femmes.
- 13:02Filles.
- 13:03Oui,
- 13:03filles.
- 13:04À part la fille,
- 13:05je ne sais pas,
- 13:06il y a vraiment des...
- 13:08La fille de la marquise de Sévigné,
- 13:10mais en dehors d'elle,
- 13:12je n'en ai pas trouvé.
- 13:12C'est vrai.
- 13:14Par contre,
- 13:15j'ai trouvé des hommes à l'aimer.
- 13:19Abandonnés.
- 13:22L'abandon.
- 13:22Michel Del Castillo,
- 13:23par exemple.
- 13:24Oui,
- 13:25c'était...
- 13:26Moi,
- 13:26je trouve le plus bel exemple,
- 13:27c'est quand même Simnon.
- 13:29Simnon,
- 13:30qui était sa mère,
- 13:31le détestait.
- 13:33Alors,
- 13:34quand même,
- 13:35il y a quelque chose qui est,
- 13:36à mon avis,
- 13:36important dans tout ça.
- 13:38Donc,
- 13:38effectivement,
- 13:39on va continuer le chemin,
- 13:40parce qu'après le roman,
- 13:41il va y avoir un événement très important qui est le décès de leur mère,
- 13:46et tout à coup,
- 13:46l'autobiographie qui sort.
- 13:50Mais ça,
- 13:50on a peut-être le temps d'en parler.
- 13:52On va commencer à parler des blessures d'abord et les décrire parce que c'est important.
- 13:58Oui,
- 13:58mais les blessures de quoi ?
- 14:00C'est ça qui est important que je voudrais quand même développer un tout petit peu parce que c'est quelque chose que j'exprime peut-être mieux aujourd'hui que je l'ai fait dans le livre.
- 14:10D'accord.
- 14:12Parce qu'on dit mal aimé,
- 14:14mais de quel amour on parle ?
- 14:17Et ce qui me paraît aujourd'hui tout à fait évident,
- 14:20et
- 14:21qu'il y a plusieurs amours.
- 14:23C'est-à-dire que l'être humain,
- 14:26quand il naît,
- 14:27c'est un tas de cellules et il doit être humanisé.
- 14:31Et qu'est-ce qui humanise ce nouveau-né ?
- 14:35C'est un certain nombre de sentiments qui leur sont offerts.
- 14:44Et le premier,
- 14:46c'est un amour,
- 14:47le premier amour.
- 14:50premier amour qui va être en cause pratiquement dans toutes les situations.
- 14:54Le premier amour auquel est confronté l'enfant,
- 15:00c'est un amour très particulier,
- 15:01c'est un amour inconditionnel.
- 15:04Une mère ne peut qu'aimer son enfant.
- 15:08C'est-à-dire qu'à partir du moment où une femme se sent enceinte,
- 15:15se sent attendre un enfant,
- 15:18elle commence à communiquer avec l'enfant et elle développe une forme d'amour qui est très particulière parce que c'est un amour inconditionnel.
- 15:29Un amour qui n'attend aucune réciprocité.
- 15:32Je suis en amour de ce futur enfant.
- 15:37Je l'aime,
- 15:38mais il ne me répond pas.
- 15:41Ça ne vient que de moi,
- 15:43c'est quelque chose que je lui offre,
- 15:44c'est mon amour,
- 15:45et un amour inconditionnel.
- 15:47Un amour qui est sans réciprocité.
- 15:52C'est extrêmement important,
- 15:54parce que ça,
- 15:54ça détermine la façon dont l'enfant va être accueilli.
- 15:58Quand la méda...
- 15:59pu développer ça,
- 16:00l'enfant est accueilli.
- 16:01Il est accueilli avec amour.
- 16:04Et cet amour,
- 16:04il lui est offert,
- 16:05il lui est donné.
- 16:06On n'attend rien autour.
- 16:09Par contre,
- 16:09dans la suite du processus,
- 16:12il va y avoir l'enfant va être nourri et là intervient un deuxième amour,
- 16:17c'est un amour relationnel.
- 16:19J'aime cet enfant,
- 16:20mais cet enfant même,
- 16:22sa façon de me le montrer,
- 16:23c'est d'accepter la nourriture que je lui donne.
- 16:27Je me sens reconnu par l'enfant,
- 16:29l'enfant se sent reconnu par moi.
- 16:32Ça,
- 16:33c'est la deuxième phase.
- 16:34Mais moi,
- 16:34ce qui m'intéresse dans les histoires de nos auteurs,
- 16:39autrices,
- 16:40c'est que ce qui est en cause,
- 16:42c'est la première phase.
- 16:44C'est-à-dire que les mal-aimés,
- 16:46c'est la première phase qui a été manquée.
- 16:48Quand ils sont nés,
- 16:49on s'est occupé d'eux,
- 16:51mais on ne les aimait pas.
- 16:52Et on peut ne pas aimer un enfant à la naissance pour plein de raisons.
- 16:57Peut-être.
- 16:57parce qu'il est du sexe qu'on n'attendait pas,
- 17:02peut-être aussi parce qu'il ressemble trop à son père,
- 17:04et son père,
- 17:05entre-temps,
- 17:06on a divorcé,
- 17:06et puis je n'aime pas du tout sa famille.
- 17:11Il peut y avoir beaucoup,
- 17:12beaucoup,
- 17:13où c'est un enfant en trop,
- 17:15où c'est,
- 17:15vous voyez,
- 17:16il y a des...
- 17:17Ce qui va manquer essentiellement chez tous ces auteurs,
- 17:20c'est ça,
- 17:21c'est le premier pas.
- 17:23Et c'est ce premier pas qui est tellement essentiel.
- 17:27Il y a des auteurs,
- 17:28et pas des moindres,
- 17:29qui disent que quand on n'a pas reçu cet amour à la naissance,
- 17:33quand on est mal accueilli,
- 17:37le bébé risque de mourir.
- 17:38Et j'ai des témoignages de ça,
- 17:41au moins deux auteurs qui racontent ça.
- 17:45Ils ont failli mourir et ils ont été sauvés par le fait que quelqu'un d'autre s'est occupé d'eux.
- 17:54Kinyar en fait partie.
- 17:55et aussi à Grudenbix,
- 17:57qui est un mathématicien célèbre,
- 18:00qui ont raconté ça,
- 18:02qui ont été sauvés par une infirmière ou par une soignante qui a pris soin d'eux.
- 18:09Donc c'est ça qui manque,
- 18:11c'est très très important.
- 18:12Et c'est irréparable.
- 18:15Il y en a pour qui ça arrive un peu plus tard,
- 18:17comme par exemple pour Annie Ernaux,
- 18:18qui a découvert plus tard,
- 18:22à l'âge de 6-7 ans,
- 18:23qu'en fait...
- 18:25Sa mère ne l'aimait pas.
- 18:27Je vais en parler.
- 18:28Alors,
- 18:30le truc,
- 18:30c'est que certains et certaines fonctionnent autrement.
- 18:35C'est-à-dire que même l'enfant très petit ne peut pas accepter de ne pas être aimé.
- 18:43Donc,
- 18:43ils prêtent à la mère un amour qu'elle ne donne pas.
- 18:47Mais ils vont imaginer…
- 18:49Bon,
- 18:50alors,
- 18:50il y en a une,
- 18:50je ne sais plus si c'est
- 18:52Anne-Mélanie Le Tombe ou Nancy Husson qui disait…
- 18:55Mais au fond,
- 18:55ma mère,
- 18:56c'était ma passion.
- 18:58C'est notant qu'il est ça.
- 19:00Il y a une espèce de réparation.
- 19:03Même très jeune,
- 19:04certaines s'en sortent comme ça,
- 19:06en réparant la mère,
- 19:07en lui attribuant un amour qu'elle n'a jamais donné,
- 19:10jusqu'au moment où,
- 19:12comme vous le rappelez à l'instant,
- 19:13il se passe un événement.
- 19:15Et cet événement,
- 19:17moi je l'ai appelé une chute mythique.
- 19:19Tout à coup,
- 19:20elles découvrent qu'en fait,
- 19:22leur mère ne les aime pas.
- 19:25C'est quelque chose de très violent et qui tient quelquefois à très très peu de choses.
- 19:30Alors vous parlez de l'histoire d'Annie Arnault,
- 19:32c'est-à-dire qu'elle se croyait fille unique,
- 19:35donc aimée,
- 19:37donc ayant une place privilégiée avec ses parents.
- 19:40D'ailleurs ce qui lui permettait de les maltraiter,
- 19:41je peux le rappeler quand même,
- 19:42parce que quelquefois elle nous fait la morale,
- 19:45mais quelquefois elle ferait mieux de relire ce qu'elle a déjà écrit à propos d'elle et de ses parents.
- 19:50Mais la question est pas là,
- 19:52c'est que...
- 19:53Alors,
- 19:54ses parents étaient des gens modestes.
- 19:57Sa mère avait une petite épicerie.
- 19:59Et un jour,
- 19:59elle était dans cette épicerie et il y avait une cliente qui était là et sa mère ne s'était pas rendue compte qu'elle était juste derrière elle.
- 20:07Et elle entend sa mère parler et raconter quelque chose qu'elle ne savait pas du tout.
- 20:14À savoir que,
- 20:16quelques années avant sa naissance,
- 20:18il y avait eu une autre enfant.
- 20:21Il y a eu une autre enfant.
- 20:23qui est décédé
- 20:26je crois,
- 20:26deux ou trois ans avant sa naissance.
- 20:29Et la mère parle de cet enfant,
- 20:33c'était une sainte,
- 20:34c'était une merveille,
- 20:35c'était quelqu'un de formidable,
- 20:38machin,
- 20:38et elle ne la joue pas comme celle-là.
- 20:42C'est-à-dire pas comme...
- 20:44Et donc,
- 20:44d'un seul coup,
- 20:46elle s'est retrouvée complètement dans le vide.
- 20:49Et c'est ça le truc important,
- 20:50c'est-à-dire cette espèce de chute mythique,
- 20:54cette découverte.
- 20:56Quelquefois,
- 20:57à propos d'un geste,
- 20:59quelquefois c'est très évident.
- 21:02Par exemple,
- 21:05je ne sais pas,
- 21:05dans Houston,
- 21:06sa mère,
- 21:06quand elle avait 6 ans,
- 21:08sa mère s'en va sans prévenir,
- 21:10sans explication.
- 21:11Elle se retrouve tout à coup sans mère,
- 21:13avec ses deux frères et soeurs derrière.
- 21:166 ans.
- 21:18Et donc là,
- 21:19on voit très bien à quel moment a eu lieu la chute mythique.
- 21:22Il y a une mère qui fait ça.
- 21:25ne peut pas aimer ses enfants.
- 21:30Et on a ça donc,
- 21:32pratiquement chez tous ces auteurs,
- 21:34un moment où ils réalisent,
- 21:37enfin je parle des mal aimés,
- 21:39je ne parle pas des trop aimés pour le moment.
- 21:41Oui,
- 21:41on va en parler.
- 21:43Donc,
- 21:45il a suffi de très peu de choses pour tout à coup qu'ils réalisent la situation.
- 21:51Et là,
- 21:52c'est un moment extrêmement difficile parce qu'il faut quand même rappeler.
- 21:55que cette première phase de la maternité,
- 21:58de l'amour maternel,
- 22:01est fondamentale pour qu'on se sente exister dans la vie.
- 22:05Et donc,
- 22:06du fait qu'elles découvrent que leurs mères sont défaillantes à ce niveau-là,
- 22:11elles se retrouvent vraiment dans ce moment de stress,
- 22:15de désespération.
- 22:18Et c'est là où elles vont s'attraper.
- 22:23à l'écriture,
- 22:24c'est là où même si avant elles étaient déjà intéressées par l'écriture tout à coup là,
- 22:29elles vont vraiment l'investir de façon extrêmement importante parce que c'était la mère écriture,
- 22:36c'est l'écriture qui remplaçait la mère,
- 22:38une espèce de substitut,
- 22:40elles écrivent quelque part,
- 22:42tous ces romans finalement servent à combler un vide qui a été créé donc par cette découverte Oui.
- 22:53Amélie Notant,
- 22:54elle dit de sa mère,
- 22:56« Ma petite,
- 22:57j'espère que tu es intelligente parce que tu es tellement laide. »
- 23:02Je donne des petits exemples d'auteurs comme ça.
- 23:05Georges Siménon,
- 23:05que vous avez cité,
- 23:07sa mère n'aimait que son autre fils qui était mort,
- 23:11Christian.
- 23:12Et un jour,
- 23:13elle lui dit,
- 23:14comme c'est dommage,
- 23:14Georges,
- 23:15que c'est Christian qui soit mort.
- 23:17Il était si tendre,
- 23:18si affectue,
- 23:19sous-entendu.
- 23:20Elle aurait souhaité que ce soit plutôt
- 23:23Georges qui prenne sa place.
- 23:26Pour être brutal,
- 23:27c'était brutal.
- 23:29Il ne s'en est jamais remis à ce moment-là.
- 23:32C'est ce qu'il dit.
- 23:33Il a écrit jusqu'à la fin de sa vie de façon…
- 23:37Compulsive.
- 23:39Compulsive.
- 23:41Gisèle Halimi,
- 23:42à qui sa mère a fait le récit de sa venue au monde et du drame que fut pour elle la naissance d'un enfant de sexe féminin.
- 23:50Elle dit « une fille catastrophe » .
- 23:53Et pendant trois semaines,
- 23:54ils ont caché sa naissance,
- 23:55pour ne pas dire qu'elle était de sexe féminin.
- 24:00Violette,
- 24:01le duc,
- 24:02« Ma mère ne m'a jamais donné la main,
- 24:04même dans la rue.
- 24:05Sa mère l'a traînée par son vêtement,
- 24:07qui évitait de la toucher. »
- 24:09Ça,
- 24:10c'est très important.
- 24:12C'est très important.
- 24:14Ils ont compris qu'ils étaient mal aimés par le comportement de la mère.
- 24:19C'est-à-dire que par exemple,
- 24:21elles s'approchaient de leur mère pour les embrasser,
- 24:23et les mères les repoussaient en disant « laisse-moi tranquille » .
- 24:29Et certains nous disent même,
- 24:30certains,
- 24:31que leur mère ne les a jamais touchées,
- 24:35jamais prises dans les bras,
- 24:36jamais consolées.
- 24:39Oui,
- 24:39j'ai trouvé tout un certain nombre d'exemples,
- 24:41je n'ai pas tout mis dans le bouquin,
- 24:42mais qui sont tout à fait parlants à ce niveau-là.
- 24:46Donc il y a vraiment ce moment-là.
- 24:48très décidif.
- 24:50Certains auteurs ont attendu toute leur vie un geste de leur mère jusqu'à sa mort,
- 24:56en espérant que ce geste allait arriver.
- 24:59Ça,
- 24:59c'est Simnon,
- 25:00qui est vraiment le malheureux.
- 25:05Il était resté auprès de sa mère mourante pendant...
- 25:10C'était un monsieur célèbre,
- 25:12il avait énormément d'argent,
- 25:14beaucoup de bouquins,
- 25:15très honoré,
- 25:16etc.
- 25:17Il a passé je crois quinze jours auprès de sa mère qui allait mourir.
- 25:22Et tout ce qu'elle a entendu d'elle,
- 25:23c'est
- 25:24« Ah oui,
- 25:25je sais bien pourquoi tu es là,
- 25:27parce que tu es pressé d'attendre que je meure. »
- 25:31C'est tout ce qu'il a obtenu.
- 25:32Pas un geste,
- 25:34pas une main serrée,
- 25:36rien.
- 25:38Michel Del Castillo,
- 25:39lui,
- 25:40sa mère est partie.
- 25:42Michel Del Castillo,
- 25:44c'est une histoire épouvantable.
- 25:46Parce qu'il était,
- 25:47lui,
- 25:48très attaché à sa mère.
- 25:49pour différentes raisons,
- 25:50ils ont dû fuir dans tous les sens pendant la guerre d'Espagne.
- 25:57Enfin bref,
- 25:57ils ont traversé,
- 25:59elle et lui,
- 26:00des périodes.
- 26:01Et puis à un moment,
- 26:03elle était dans un camp pour réfugier en France et en fait elle a pu partir en laissant son fils en otage.
- 26:13Et elle l'a largué à Paris,
- 26:15il avait 14 ans,
- 26:18sans un mot,
- 26:18sans rien.
- 26:19Il n'avait rien.
- 26:21Et elle a disparu de sa vie.
- 26:25Et lui,
- 26:25a eu vraiment des vécus très,
- 26:29difficiles à traverser les choses.
- 26:32Il a été déporté ?
- 26:33Il a été déporté.
- 26:34Après,
- 26:35quand on l'a sorti de déportation,
- 26:37il a été dans un internat où il a été martyrisé.
- 26:41Enfin bon.
- 26:45Et elle n'a fait aucun,
- 26:47aucun...
- 26:48aucune démarche pour essayer de le retrouver.
- 26:50Aucune.
- 26:51Lui,
- 26:52quand il l'a retrouvé,
- 26:53il avait déjà publié deux bouquins,
- 26:55il était connu,
- 26:57et elle était hyper embêtée parce qu'elle avait raconté partout,
- 27:01elle avait apitoyé le monde en disant qu'elle avait perdu un enfant,
- 27:04ce qui n'était pas vrai du tout,
- 27:05parce qu'elle ne savait pas d'ailleurs,
- 27:06elle ne savait même pas ce qui était devenu.
- 27:09Elle espérait qu'il soit mort,
- 27:10non ?
- 27:11Ça l'aurait arrangé,
- 27:13non ?
- 27:13Qu'il soit mort,
- 27:13oui.
- 27:15Et après,
- 27:16elle a tellement mal vécu ce qu'il avait écrit,
- 27:18parce qu'il n'a pas écrit que des choses très gentilles sur elle,
- 27:21elle a dit « mais non,
- 27:22vous ne comprenez pas,
- 27:23en fait c'est moi qui ai écrit ces bouquins » .
- 27:26Vous voyez,
- 27:27quand je parle de mère dysfonctionnelle,
- 27:30de ces auteurs et autrices,
- 27:32je peux vous dire qu'on ne fait pas dans la dentelle.
- 27:37C'était des mères vraiment redoutables.
- 27:41Alors il y a cette...
- 27:43Autre forme de mal-amour,
- 27:46ce sont les hommes,
- 27:47les hommes qui ont été trop aimés,
- 27:50où la mère était extrêmement présente.
- 27:54Pourquoi on peut souffrir d'être trop aimé ?
- 27:58Non,
- 28:00la plupart n'ont pas du tout souffert,
- 28:02jusqu'à un certain point.
- 28:06Alors là aussi,
- 28:08le problème était à l'origine.
- 28:11Quand j'ai parlé d'amour inconditionnel sans nécessité de réciprocité,
- 28:16c'était ça.
- 28:17Non,
- 28:18c'est qu'ils n'ont jamais quitté ce stade.
- 28:22Ils ont toujours eu une mère qui,
- 28:25pour eux,
- 28:25était éternelle.
- 28:26Elle était là,
- 28:27elle allait s'occuper d'eux,
- 28:28quoi qu'ils fassent,
- 28:29quel que soit leur comportement,
- 28:32elles sont toujours là,
- 28:34toujours auprès d'eux.
- 28:36Et donc,
- 28:36ils sont approchés à ça et ils n'ont jamais dépassé ce stade.
- 28:41Et alors,
- 28:42quand ils ont écrit des bouquins,
- 28:44c'est pour une raison très différente de celle des mal-aimés dont on a parlé précédemment.
- 28:52En fait,
- 28:52ce sont des enfants qui font à leur mère.
- 28:55Parce que la première chose qu'ils font quand ils écrivent ou quand ils publient,
- 29:00c'est d'amener leurs écrits,
- 29:01leurs publications à leur mère.
- 29:04C'est vraiment l'enfant qui...
- 29:06À côté de ça,
- 29:06en général...
- 29:07Il faut bien reconnaître que la plupart sont devenus homosexuels.
- 29:13C'est-à-dire qu'ils ne pouvaient pas...
- 29:16Je dirais par défaut,
- 29:19parce qu'ils n'avaient pas d'autre père identificatoire que leur mère.
- 29:25Et donc,
- 29:27c'est essentiellement ça.
- 29:29Mais alors,
- 29:29ils étaient tellement accrochés à cet amour débordant.
- 29:35vraiment,
- 29:35on ne peut pas appeler ça autrement et surtout menteur parce que il y avait une petite chose que les mères cachaient c'est qu'elles pouvaient mourir elles étaient mortelles
- 29:47Et ça,
- 29:47ils n'en parlaient pas.
- 29:50Et ce qui est extraordinaire,
- 29:52c'est quand elles meurent,
- 29:53ils découvrent ça.
- 29:55Ils n'ont pas pensé une seconde que leur mère pouvait mourir.
- 30:00Alors,
- 30:00il y a quand même Romain Garry qui dénonce les inconvénients.
- 30:05Il y en a un ou deux qui s'en sont sortis.
- 30:06C'est Romain Garry qui,
- 30:08à un certain moment,
- 30:09a dit que il n'est pas bon d'être tellement aimé.
- 30:14Si jeune,
- 30:15si tôt,
- 30:15ça vous donne Merci.
- 30:16de mauvaises habitudes,
- 30:18on croit que c'est arrivé,
- 30:20on croit que ça existe ailleurs,
- 30:22que ça peut se retrouver,
- 30:23on compte là-dessus.
- 30:26Exactement.
- 30:27On regarde,
- 30:27on espère,
- 30:28on attend.
- 30:29Avec l'amour maternel,
- 30:30la vie vous fait à l'aube une promesse qu'elle ne tient jamais.
- 30:35On est obligé ensuite de manger froid jusqu'à la fin de ses jours.
- 30:38On revient toujours gueuler sur la tombe de sa mère comme un chien abandonné.
- 30:42Jamais plus,
- 30:43jamais plus,
- 30:44jamais plus.
- 30:46C'est célèbre,
- 30:46ce passage.
- 30:49Ce passage est extrêmement célèbre.
- 30:51Mais ça,
- 30:52c'est quelque chose…
- 30:53Proust en parle bien aussi.
- 30:54Alors,
- 30:55effectivement,
- 30:55il y a la mort de leur mère,
- 30:56et après,
- 30:58ils vont très souvent faire des confidences autobiographiques qui sont centrées sur cette mère.
- 31:05Albert Cohen,
- 31:06il a écrit des choses hallucinantes sur sa mère.
- 31:09Il a fait un bouquin,
- 31:10le livre de sa mère,
- 31:12qui est...
- 31:16un enfant de 6 ans en train de pleurer sa mère on ne peut pas dire ça autrement même à l'âge adulte et Proust aussi en parle oui bien sûr c'est très très beau mais
- 31:32Eric et Emmanuel Schmitt a écrit aussi un livre sur sa mère c'est entre l'autobiographie et le journal interne
- 31:41certains vont appeler ça journal intime et d'autres ce serait un roman autobiographique donc par la suite une fois que le journal intime est posé il va y avoir la transformation en roman donc
- 31:56là le processus il est différent c'est comme si par cette fiction ils vont pouvoir avoir l'outil qui va transformer la réalité chacun en fonction de ses besoins Merci.
- 32:09Les pas du tout aimés vont pouvoir réécrire l'histoire,
- 32:15les trop aimés vont pouvoir prolonger le rapport à la mer.
- 32:19Chacun va utiliser la fiction et le roman pour servir ce besoin qui est pulsionnel et vital qu'est l'écriture.
- 32:29Il y a deux voies qui peuvent être complémentaires d'ailleurs.
- 32:36L'une,
- 32:36c'est réparer la mer.
- 32:37pour les mal-aimés,
- 32:42à leur fin,
- 32:43après le décès de leur mère,
- 32:45dans leurs écrits,
- 32:47trouve un moyen de les justifier,
- 32:49de les rendre acceptables,
- 32:51de les rendre possiblement capables d'être aimées parce qu'elles étaient incapables d'être aimables finalement.
- 33:03Donc il y a des récits vraiment…
- 33:06ils parlent de la ressuscité,
- 33:10c'est mis,
- 33:11c'est clair.
- 33:12Tout ce que je vous raconte dans tous ces bouquins est clair,
- 33:15ce n'est pas allusif.
- 33:19Et donc,
- 33:21leur gros problème,
- 33:23lorsque leur mère décède,
- 33:24c'est ça,
- 33:25c'est-à-dire les trop aimés,
- 33:26ils disent,
- 33:26mais c'est la première fois que ma mère me fait de la peine,
- 33:31dit Cohen.
- 33:32Et je ne sais plus lequel qui dit…
- 33:36C'est la première fois qu'elles m'abandonnent.
- 33:38Elles n'auraient jamais dû mourir.
- 33:41Ce qui est extraordinaire,
- 33:43c'est leur surprise.
- 33:46Et donc après,
- 33:47ils font,
- 33:48je dirais,
- 33:50une tombe à leur mère.
- 33:53Mais c'est une tombe littéraire.
- 33:57Ce qui m'a frappé,
- 33:58d'ailleurs,
- 34:00chez tous ces auteurs,
- 34:02quel qu'il soit,
- 34:03c'est l'idée de...
- 34:05l'enterrement,
- 34:07le cimetière,
- 34:08etc.,
- 34:08ça n'a pas l'air désintéressé du tout.
- 34:11Par contre,
- 34:12ils leur dressent une tombe,
- 34:13mais une tombe littéraire.
- 34:15Souvent,
- 34:17d'ailleurs,
- 34:18en utilisant le prénom de leur mère,
- 34:20par exemple,
- 34:20comme titre du bouquin,
- 34:25leur tombe est dans la littérature.
- 34:28C'est une façon de la faire continuer à vivre,
- 34:30au fait ?
- 34:31Absolument.
- 34:32Oui,
- 34:32oui.
- 34:34chacun pour des raisons différentes,
- 34:36les noms aimés,
- 34:37ils continuent à la faire vivre mais sous une nouvelle forme.
- 34:41après avoir probablement fait la réconciliation avec le passé et l'histoire.
- 34:48Dans le cas des trop aimés,
- 34:49c'est parce qu'ils veulent perpétuer ce lien jusqu'à l'infini.
- 34:54D'ailleurs,
- 34:55je pense que c'est Éric-Emmanuel Schmitt qui dit « Moi,
- 34:58je ne veux pas que le manque s'arrête,
- 34:59je veux continuer à nourrir ce manque jusqu'à l'infini. »
- 35:05« Je veux que ma mère continue à me manquer alors qu'elle est décédée. »
- 35:09Oui,
- 35:09l'autre.
- 35:10Le journal intime d'Éric-Emmanuel Schmitt à propos de sa mère est assez sidérant.
- 35:15C'est ça.
- 35:16Donc vous voyez,
- 35:18on a suivi là tout un processus long,
- 35:24une vie,
- 35:26depuis donc leur naissance qui clairement a été problématique,
- 35:31la découverte de la chute mythique,
- 35:35la découverte du mal-amour de la mère.
- 35:38Et puis par la suite,
- 35:40le journal intime,
- 35:43le roman,
- 35:45l'identité professionnelle d'être connu comme romancier.
- 35:50Ils y tiennent beaucoup,
- 35:52ils sont des artistes.
- 35:56Et puis après,
- 35:58le décès,
- 35:59la réconciliation et la tombe.
- 36:02Et on suit ce chemin vraiment…
- 36:08d'un bout à l'autre,
- 36:11au travers de leurs écrits,
- 36:12au travers de ce qu'ils peuvent rapporter sur un mode autobiographique.
- 36:18Et pour arriver donc à quelque chose qui est extrêmement important,
- 36:22c'est-à-dire à émerger,
- 36:24c'est-à-dire à un moment donc à se retrouver.
- 36:29Alors là,
- 36:30c'est vraiment un stade ultime que tous ne...
- 36:37je dirais,
- 36:39n'atteignent pas.
- 36:40C'est-à-dire retrouver une paix,
- 36:42retrouver le fait d'être,
- 36:44de pouvoir vivre au fond,
- 36:48sans se sentir exister,
- 36:51mais sans avoir le besoin de justifier son existence constamment,
- 36:58en publiant,
- 36:59en publiant,
- 37:00en publiant.
- 37:00Vous voyez ?
- 37:02Michel Del Castillo,
- 37:04il essaye de trouver la réconciliation et la paix.
- 37:07Il dit
- 37:08« Haïr sa mère,
- 37:08c'est se haïr soi-même » .
- 37:12Ah oui,
- 37:12il a dit cette phrase extraordinaire.
- 37:14C'est ça,
- 37:15c'est-à-dire qu'il comprend qu'il ne peut pas vivre avec ça,
- 37:20avec cette haine.
- 37:22Et au fait,
- 37:23vous dites une phrase « Ma mère,
- 37:25je l'aime même quand je la hais » .
- 37:28C'est
- 37:29« on peut haïr » .
- 37:30et aimer en même temps,
- 37:33à un moment donné,
- 37:35faire de la place à la réconciliation ?
- 37:36Alors,
- 37:37au fond,
- 37:38quand même,
- 37:38je reste clinicien,
- 37:40c'est mon travail de thérapeute,
- 37:43et si j'écris,
- 37:44c'est surtout avec l'idée qu'on peut s'en sortir.
- 37:48C'est-à-dire,
- 37:50je voudrais que ce soit un genre de petit message,
- 37:52si vous voulez,
- 37:53qu'on peut avoir eu des grandes difficultés,
- 37:57vraiment.
- 37:58La pire,
- 37:58c'est vraiment ce manque de cet amour inconditionnel,
- 38:03ou le trop-plein,
- 38:05c'est les deux pôles périlleux.
- 38:10Mais ce n'est pas un destin,
- 38:12on n'est pas obligé de s'effondrer,
- 38:18de tomber dans les mains de la psychiatrie contemporaine,
- 38:21c'est des mains largement ouvertes,
- 38:23comme vous savez,
- 38:24on vous offre des diagnostics à la pelle.
- 38:27Il n'y a qu'à demander et on vous donne.
- 38:29Et puis être coincé comme ça,
- 38:33étiqueté comme malade à un certain moment,
- 38:36parfois.
- 38:38Je crois que ce qui est très important,
- 38:40c'est la créativité que ces êtres ont développée.
- 38:43C'est un exemple extraordinaire.
- 38:45Alors bien sûr,
- 38:46il y a d'autres qui ont trouvé d'autres moyens.
- 38:48Il y en a qui ont trouvé ça dans la science ou dans une passion.
- 38:55dans une croyance,
- 38:58dans d'autres arts,
- 38:59comme la sculpture,
- 39:02la peinture,
- 39:02etc.
- 39:04Il y a d'autres personnes qui ont trouvé des solutions.
- 39:07Mais ce que j'essaie de dire,
- 39:09c'est qu'il ne faut pas se laisser prendre dans l'idée que parce qu'on a subi quelque chose comme ça,
- 39:15notre futur est foutu.
- 39:16Ce n'est pas vrai.
- 39:18Ce n'est pas vrai et je pense qu'il y a encore quelques thérapeutes qui peuvent vous aider éventuellement à aller dans cette direction d'exploiter votre capital de créativité.
- 39:31Alors Robert,
- 39:32vous faites juste la distinction entre l'émergence,
- 39:35parce que le concept que vous êtes en train de décrire,
- 39:39c'est l'émergence,
- 39:40et vous dites que ce n'est absolument pas la même chose que la résilience.
- 39:44Est-ce que vous pouvez juste définir ces deux termes ?
- 39:46à l'heure du...
- 39:48Cyril Nique est un ami,
- 39:52je n'ai aucun doute.
- 39:53J'ai toujours été un peu en peine avec la résilience.
- 39:58La résilience,
- 39:59c'est une image,
- 39:59c'est une métaphore,
- 40:01à partir entre autres de la métallurgie,
- 40:04c'est-à-dire qu'un métal,
- 40:05on le chauffe,
- 40:06il se déforme,
- 40:06et puis il se refroidit,
- 40:07il se remet en place.
- 40:09Donc,
- 40:10quelque part,
- 40:10c'est l'idée qu'on peut revenir à un état antérieur.
- 40:15Mais qui peut revenir à un état antérieur après un traumatisme ?
- 40:19La seule chose qu'on peut faire,
- 40:20c'est pour ça que je préfère le mot « émergence » .
- 40:23C'est-à-dire,
- 40:23l'émergence,
- 40:24c'est on peut s'en sortir,
- 40:25on peut émerger,
- 40:27et puis se renouveler,
- 40:29et même en faire des choses très positives.
- 40:32Moi,
- 40:32j'ai une expérience personnelle qui est quand même un peu traumatisante,
- 40:37mais j'en suis sorti,
- 40:41mais à ma façon,
- 40:42grâce à la thérapie.
- 40:43et grâce,
- 40:44je dirais que c'est plus grâce à ma profession.
- 40:48Je remercie tous mes patients d'ailleurs de m'avoir aidé.
- 40:52J'espère vous aider un petit peu aussi.
- 40:55Voilà.
- 40:55C'est ça.
- 40:56L'humain possède une qualité extraordinaire,
- 40:59celle de transformer le malheur en réalisation,
- 41:01de le sublimer au point qu'il soit à l'origine de l'art.
- 41:05C'est ça que vous décrivez.
- 41:07Oui.
- 41:08Mais je n'ai pas été le premier à dire ça.
- 41:10C'est un message d'espoir.
- 41:11pour ceux qui ont mal démarré ou démarré de façon qui ne leur permet pas d'être pleinement adulte et d'être toujours retenu
- 41:27par une blessure initiatique,
- 41:29on va dire,
- 41:29ou d'origine.
- 41:30Je ne sais pas comment on l'appelle.
- 41:34Est-ce qu'il y a quelque chose que vous voudriez dire sur tous ces auteurs qui nous ont accompagnés ?
- 41:42et sur ce concept de l'émergence ?
- 41:45Écoutez,
- 41:45je ne sais pas,
- 41:46mais je les remercie d'abord.
- 41:51J'ai eu peu de contacts en direct.
- 41:55Moi,
- 41:55j'ai exploité essentiellement leur production.
- 42:00Mais ce qui me frappe,
- 42:03c'est que l'année suivante de la publication de mon bouquin,
- 42:07en particulier celle de l'année dernière,
- 42:09il y a eu une foison.
- 42:11de bouquins qui sont sortis sur la mer.
- 42:13Alors bon,
- 42:14est-ce qu'il y a vraiment un lien de cause à effet ?
- 42:16Je n'en sais rien.
- 42:17Ou est-ce que j'avais pris un peu les devants ?
- 42:20Je ne sais pas,
- 42:20mais quand même,
- 42:21je trouve que ça m'a assez surpris quand même.
- 42:27J'ai envie de vous demander simplement,
- 42:28Robert,
- 42:29s'il y avait un livre en particulier de tous ces auteurs qui vous a le plus touché,
- 42:33le plus marqué ou qui vous a le plus ému ?
- 42:38Oui,
- 42:39c'est...
- 42:40Pour moi,
- 42:40c'est Nancy Houston.
- 42:42Et oui,
- 42:43Nancy Houston.
- 42:45Elle a une écriture tellement intelligente,
- 42:50très fine,
- 42:52elle amène beaucoup de choses.
- 42:54Quand on la lit,
- 42:56après on n'a plus grand-chose à rajouter.
- 42:58Oui.
- 43:00Oui,
- 43:00je crois que c'est elle qui me...
- 43:02Très bien.
- 43:03Merci beaucoup,
- 43:05Robert
- 43:07Neburger, pour ce magnifique livre.
- 43:09Écrire sa mère,
- 43:10qui est une plongée littéraire fascinante dans le monde de tous ces auteurs qui ont écrit leur maman,
- 43:18qui ont écrit leur enfance,
- 43:19et puis surtout qui ont réussi à sublimer de façon incroyable,
- 43:23à travers la littérature et à travers l'écriture,
- 43:26leur histoire,
- 43:27et la transformer et suivre ce processus d'émergence que vous décrivez,
- 43:33et qui est à la portée de tous avec l'écriture,
- 43:36mais aussi avec toute la vie.
- 43:38type d'expression et tout type de réalisation de soi.
- 43:42Merci Robert Neuberger.
- 43:44Merci,
- 43:45merci de cette invitation.
- 43:48À une prochaine fois.
- 43:50Avec grand plaisir.
- 43:57Mes chers amis,
- 43:58peut-être que cet épisode vous a donné des idées de lecture pour les prochaines vacances.
- 44:05Pensez à vous abonner au podcast.
- 44:08et au compte Instagram de l'émission.
- 44:11Mille merci pour votre soutien et à très vite !