Latest / En quête d' Accord - L'art d'être en lien / L'individu occidental à l'ère de l'intelligence artificielle par Julien Gobin.
Transcript
- 0:05Enquête d'accord,
- 0:07l'art de communiquer et d'être en lien.
- 0:14Julien Gobin est philosophe et économiste.
- 0:19Son livre « L'individu fin de parcours,
- 0:22le piège de l'intelligence artificielle »
- 0:25est un voyage de l'homme occidental entre la naissance de la démocratie et notre époque,
- 0:32celle des nouvelles technologies.
- 0:35Julien nous fait remarquer ici ce que l'intelligence artificielle éclaire et révèle,
- 0:42ce qu'elle transforme en nous individuellement et en société.
- 0:47Sa conclusion est imparable.
- 0:50Humanité,
- 0:51altérité,
- 0:52vivre ensemble.
- 0:54Excellente écoute.
- 1:00Bonjour Julien Gobin.
- 1:01Bonjour Imane.
- 1:02Très très heureuse de vous accueillir aujourd'hui dans Enquête d'accord.
- 1:07Je suis sûre que tous mes auditeurs vont être ravis d'écouter vos propos au sujet de votre livre parce que j'ai pris connaissance de votre livre,
- 1:17il m'a passionnée,
- 1:19je l'ai lu et je trouvais qu'il répondait à des questions d'époque,
- 1:23à des questions d'actualité sur...
- 1:27le changement que nous sommes en train de vivre sur la technologie,
- 1:30l'intelligence artificielle et son effet social,
- 1:34son effet aussi sur l'individu.
- 1:36J'ai trouvé dans le livre beaucoup de réponses à mes questions et puis surtout,
- 1:41vous posez une grande interrogation.
- 1:44Vous commencez par une question,
- 1:46d'ailleurs c'est le titre de votre livre.
- 1:48A cette question,
- 1:49vous allez répondre progressivement en déployant toute une thèse.
- 1:55très intéressante du début jusqu'à la fin,
- 1:57passionnante et que j'aimerais beaucoup partager avec mes auditeurs.
- 2:01Pour démarrer,
- 2:03j'aimerais beaucoup vous présenter.
- 2:05Donc,
- 2:05Julien Gobin,
- 2:06essayiste,
- 2:07philosophe.
- 2:09La formation,
- 2:10c'est un Master 2 en philo à la Sorbonne,
- 2:12c'est ça ?
- 2:13Absolument,
- 2:13donc un Master 2 en philosophie et un parcours à l'ESSEC,
- 2:18Grande École,
- 2:19l'École de Commerce.
- 2:20C'est ça.
- 2:20Pour avoir les deux visions de la société.
- 2:22Et actuellement enseignant.
- 2:24Enseignant dans deux écoles,
- 2:25l'une qui est Yeseg School of Management et HEC,
- 2:28où j'enseigne les questions liées à l'intelligence artificielle et l'impact sur la société et l'esprit critique.
- 2:33Voilà,
- 2:34tout ce qui nous intéresse aujourd'hui.
- 2:36Et alors,
- 2:36je me permets de rajouter un petit quelque chose après avoir demandé la permission.
- 2:41Je peux le dire,
- 2:42concertiste,
- 2:44enseignant de guitare flamenco.
- 2:45Absolument,
- 2:46guitare flamenco traditionnelle que j'ai appris en Andalousie.
- 2:48Et enseignant.
- 2:49Et enseignant également.
- 2:51Critique,
- 2:52critique musicale.
- 2:53Oui,
- 2:55pour le magazine Diapason,
- 2:56un magazine spécialisé dans la musique classique,
- 2:59où je fais les critiques des sorties de disques également en lien avec la guitare.
- 3:02Donc tout l'aspect guitare classique,
- 3:05je m'en occupe.
- 3:06Magnifique.
- 3:07Et donc un premier essai,
- 3:10Playbysite,
- 3:10il est sorti chez Gallimard en février 2024.
- 3:15Vous évoquez l'effet de la technologie sur la société et vous commencez par une question.
- 3:23Qu'est-ce que devient l'individu ?
- 3:25Et puis surtout,
- 3:26cette question que nous nous posons tous,
- 3:30celle du déclin,
- 3:31on a l'impression qu'il y a quelque chose qui bouge,
- 3:34quelque chose qui nous échappe probablement.
- 3:36On ne sait pas mettre vraiment les termes dessus.
- 3:41Certains parlent de déclin d'Occident,
- 3:43mais vous,
- 3:43vous dites autre chose.
- 3:45Il y a du mouvement,
- 3:47il y a du changement,
- 3:47il y a de la transformation,
- 3:49mais ce n'est pas du déclin.
- 3:51Qu'est-ce que c'est,
- 3:51Julien ?
- 3:52À la place du déclin,
- 3:54j'utilise une analogie,
- 3:56qui est celle de la métamorphose.
- 3:58C'est très différent de la transformation ou du déclin.
- 4:00La métamorphose,
- 4:01c'est tirer du monde des insectes,
- 4:04où il y a des insectes qui ont un stade initial,
- 4:07ça peut être la chenille,
- 4:08l'asticot,
- 4:09puis une phase qui est le cocon ou la chrysalide,
- 4:12dans laquelle le corps se dissout entièrement pour donner naissance à un nouvel être.
- 4:16Et en l'occurrence,
- 4:16le déclin...
- 4:17pourrait être interprété comme ce moment où des anciennes structures sont en train de dissoudre.
- 4:23On constate des changements,
- 4:25des choses qui changent par rapport à la société qu'on pouvait connaître,
- 4:28des repères qui s'érodent.
- 4:30Et en même temps,
- 4:30est-ce que ce n'est pas le signe avant-coureur de quelque chose qui est en train de s'annoncer,
- 4:34mais qui suit une logique ?
- 4:35C'est ça qui est important,
- 4:35c'est que ce n'est pas une mort ou un déclin pour quelque chose de complètement arbitraire.
- 4:39Au contraire,
- 4:39il y a un fil directeur qui suit la civilisation occidentale depuis plusieurs siècles.
- 4:44et en réalité les changements
- 4:46actuels ne sont que la poursuite logique d'un phénomène bien plus ancien qui a commencé il y a plusieurs siècles au moment de la philosophie des Lumières qui est celle de l'émancipation individuelle,
- 4:56l'individu,
- 4:57être soi-même,
- 4:57s'émanciper.
- 4:59Et tout l'enjeu de ma thèse et de la manière de saisir un petit peu ce que vous dites des choses qui bougent mais on n'arrive pas trop à mettre les mots dessus,
- 5:09c'est qu'il y a deux phénomènes,
- 5:10deux révolutions qui se télescopent.
- 5:13que l'on pressent et en réalité qui ont un point commun.
- 5:16D'un côté,
- 5:16c'est celle qui est amorcée depuis longtemps,
- 5:18qui est l'émancipation individuelle vis-à-vis du cadre collectif,
- 5:23être soi-même,
- 5:24refuser progressivement les compromis qu'impose la société au nom de la liberté.
- 5:30C'est tout le programme qui suit la trajectoire de l'Occident.
- 5:34On parle bien de la civilisation des droits de l'homme,
- 5:36de la démocratie.
- 5:37Je rappelle,
- 5:38la démocratie,
- 5:39ce n'est pas juste voter pour quelqu'un.
- 5:40mais c'est s'assurer que ceux qui votent ne sont pas manipulés par des personnes plus puissantes.
- 5:44Autrement,
- 5:45on serait encore dans un état de l'ancien régime.
- 5:48Donc cette libération individuelle a comme étendard le libre-arbitre,
- 5:53le moi profond,
- 5:54être soi-même,
- 5:55ce qui suppose forcément de déconstruire,
- 5:57qui est un mot très important aujourd'hui,
- 5:58déconstruire les choses.
- 5:59Alors ça peut être des structures sociales,
- 6:02ça peut être,
- 6:04pourquoi pas aujourd'hui,
- 6:05la question de la biologie qui nous imposerait peut-être certains comportements.
- 6:10Et donc,
- 6:11cette quête de soi se poursuit,
- 6:13elle s'accentue,
- 6:14elle pose des questions aujourd'hui sur plusieurs fronts,
- 6:17parce que se libérer,
- 6:19c'est très bien,
- 6:19mais ça peut créer de l'anxiété,
- 6:20ça peut créer dans nos sociétés certaines pathologies,
- 6:23que je pourrais appeler des pathologies de la liberté,
- 6:25liées au fait qu'être libre,
- 6:27c'est formidable,
- 6:27mais on devient responsable.
- 6:29Il faut recréer le sens du monde,
- 6:30il faut trouver le travail qu'on va faire,
- 6:31il faut tout gérer,
- 6:32il faut être l'entrepreneur,
- 6:34le chef d'entreprise de sa vie.
- 6:35Alors qu'autrefois,
- 6:37le cadre collectif nous imposait un certain nombre de choses.
- 6:40Je ne dis pas que c'était mieux avant,
- 6:41mais ça réglait certaines questions.
- 6:43Beaucoup de pathologies contemporaines,
- 6:45burn-out,
- 6:45anxiété,
- 6:46dépression,
- 6:47sont en réalité liées au fait qu'on doit gérer l'incertitude individuellement dans un contexte de méritocratie où finalement,
- 6:52si on échoue,
- 6:53c'est de notre faute.
- 6:54C'est au niveau individuel,
- 6:56cette tension,
- 6:57et au niveau collectif,
- 6:58comment est-ce qu'on peut faire société si chacun veut être soi-même et refuse les compromis qu'impose l'arbitraire de la vie en société.
- 7:07Et donc,
- 7:07on est un peu dans cet état qui est la première trajectoire.
- 7:10Et il y en a une deuxième,
- 7:12beaucoup plus insidieuse,
- 7:13beaucoup plus discrète,
- 7:14et qui est en train de prendre un essor fulgurant,
- 7:16qui est celui de la science et de la technique,
- 7:19qui a une vision de l'homme qui est étonnamment en contradiction avec ce libre-arbitre,
- 7:24en disant « je suis moi-même,
- 7:25je peux m'émanciper des déterminismes » .
- 7:27Au contraire,
- 7:28la science a un regard sur l'homme qui est très déterministe,
- 7:31en disant « finalement,
- 7:33ce libre-arbitre est une illusion » .
- 7:35Être soi-même,
- 7:35ça n'a pas de sens,
- 7:36il y a des influences biologiques,
- 7:38sociales,
- 7:39etc.
- 7:39Et finalement,
- 7:40l'être humain est complètement inscrit dans les lois causales.
- 7:44Et ce qui est drôle,
- 7:46intellectuellement parlant,
- 7:47mais qui est en tout cas intéressant à regarder,
- 7:49c'est que pour être de plus en plus libre,
- 7:51pour s'émanciper,
- 7:52on utilise de plus en plus la technologie qui a tendance à nous enfermer dans de nouvelles chaînes.
- 7:56Et c'est là tout le paradoxe et tout l'enjeu de la discussion qu'on va avoir,
- 8:01je pense,
- 8:02qui est de
- 8:03de penser la technologie d'aujourd'hui dans le cadre de nos valeurs occidentales,
- 8:06parce que ce n'est pas la même chose de penser la technologie,
- 8:08par exemple en Chine ou en Corée du Nord,
- 8:11qu'en Occident.
- 8:12En Occident,
- 8:12il y a des valeurs fondamentales,
- 8:13mais est-ce que la technologie n'est pas en train de nous offrir une fausse promesse,
- 8:17qui est celle d'une émancipation toujours plus forte,
- 8:19plus de transparence,
- 8:20plus de liberté,
- 8:21alors qu'en réalité,
- 8:22insidieusement,
- 8:23non seulement elle nous enferme,
- 8:24parce qu'elle crée de nouvelles dépendances,
- 8:26mais elle est peut-être même en train de saper le fondement même de ce qui a fait la civilisation des droits de l'homme,
- 8:32Merci.
- 8:32qui est l'idée que nous aurions un libre arbitre et qu'on serait tout simplement à même d'exercer un consentement libre et éclairé.
- 8:38Peut-être que tout cela,
- 8:39en réalité,
- 8:40avec l'avancée de la connaissance,
- 8:41serait potentiellement une illusion,
- 8:43et auquel cas c'est tout le fondement du libéralisme,
- 8:45de la démocratie qui vacillerait.
- 8:47Oui,
- 8:47donc je comprends qu'il y a deux mouvements.
- 8:50D'abord,
- 8:50il y a le mouvement de l'individu qui est en train de progresser et la démocratie et la construction de la démocratie dans nos pays occidentaux.
- 9:00et d'un côté il y a cette
- 9:01progression fulgurante de la technologie,
- 9:04notamment de l'intelligence artificielle,
- 9:07qui participe à cette progression et qui peut la polariser davantage.
- 9:12C'est ça.
- 9:13Alors,
- 9:13si je revenais au déclin,
- 9:15au tout début,
- 9:16donc le déclin suppose qu'après ça,
- 9:20il n'y a plus rien.
- 9:22Or,
- 9:23ce que vous dites,
- 9:24c'est qu'au fait,
- 9:25ce n'est pas un déclin,
- 9:26nous sommes en mouvement,
- 9:28nous sommes en train de changer,
- 9:30à l'image de cette
- 9:31cette chrysalide est à l'image de ce papillon qui devrait sortir de quelque chose de mouvant,
- 9:36de liquide et qui est en train de se transformer.
- 9:40Là est l'individu,
- 9:42c'est dans cette chrysalide que se situe notre individu,
- 9:45et autour de lui,
- 9:46dans ce liquide,
- 9:47cette société en mouvance.
- 9:49Est-ce que vous pouvez me l'expliquer ?
- 9:50Oui,
- 9:50bien sûr.
- 9:52Je vais peut-être revenir brièvement sur l'individu.
- 9:55Au XVIIIe siècle,
- 9:56c'est les philosophes des Lumières qui ont dit qu'il faut que les hommes,
- 9:59les hommes et les femmes soient émancipés,
- 10:01affranchis des grandes tutelles qui les influencent,
- 10:04les alienent.
- 10:05Il y a la question de la religion qui régissait beaucoup de choix de vie.
- 10:08La tradition,
- 10:09les mœurs,
- 10:10tout ça fait qu'on n'est pas réellement individu au sens indivisible.
- 10:14En réalité,
- 10:14on est construit par une succession de couches qui font que nos comportements s'expliquent par le cadre extérieur,
- 10:20qui détermine notre existence de manière très concrète.
- 10:24Si notre naissance est à un moment où on est dans le sud de la France,
- 10:28dans une famille de charpentiers,
- 10:30Les choix de vie sont très minces,
- 10:31on va en général épouser une telle personne dans le village selon un mariage arrangé,
- 10:35le métier qu'on va faire sera le même que celui des parents,
- 10:37il y a toute une répétition,
- 10:38et donc la liberté individuelle est assez mince.
- 10:42Et donc les philosophes des Lumières disent que pour que l'humanité progresse,
- 10:46pour avoir plus de connaissances,
- 10:48plus de moralité,
- 10:49plus de civilisation,
- 10:50il faut que les individus,
- 10:52les personnes soient affranchis.
- 10:53Et donc individu,
- 10:54ça veut dire indivisible,
- 10:56c'est qu'on retire les couches progressives des influences,
- 10:58des déterminismes,
- 11:00qui nous conditionne.
- 11:01Et en l'occurrence,
- 11:01les déterminismes sociaux sont les premiers.
- 11:04C'est l'histoire de l'ascenseur social.
- 11:07Si on est charpentier,
- 11:08on a la possibilité de changer de métier,
- 11:12de partir sur de l'enseignement ou faire autre chose que le même métier que ses parents,
- 11:18par exemple.
- 11:18Absolument.
- 11:19Et donc,
- 11:20le moyen d'arriver à cet état d'émancipation,
- 11:23c'est l'éducation.
- 11:23Évidemment,
- 11:24l'éducation qui a pour vocation d'exercer la raison,
- 11:27l'esprit critique.
- 11:29Tout ce qui va permettre à la personne de distinguer entre ce qui relève de ce qui lui est imposé de l'extérieur et de ses propres choix,
- 11:35de ses propres valeurs.
- 11:37Et l'histoire d'ailleurs de ces derniers siècles,
- 11:38on voit des grandes émancipations,
- 11:41mouvement ouvrier,
- 11:43libération de la femme,
- 11:44libération sexuelle.
- 11:45Tout ça,
- 11:46il y a une trajectoire qui est l'émancipation.
- 11:48Et c'est quand même une valeur fondamentale.
- 11:50Et je le disais tout à l'heure,
- 11:51très liée à la démocratie.
- 11:52Plus on est émancipé,
- 11:53plus la démocratie fonctionne,
- 11:54parce que plus les personnes qui s'expriment et qui donnent leur opinion
- 11:58le font en tant que citoyens indépendants et ne sont plus les marionnettes de personnes plus puissantes qui guideraient leur choix.
- 12:07Donc ça,
- 12:07c'est la question de l'individu.
- 12:09Nous y sommes aujourd'hui.
- 12:11Vous avez mentionné l'état de la liquidité que j'ai emprunté à
- 12:15Zygmunt Bauman,
- 12:16qui était un sociologue.
- 12:17Et en fait,
- 12:18il parle de la société liquide,
- 12:20une société dans laquelle les grandes structures,
- 12:23les grands récits,
- 12:24tout ce qui façonnait le cadre se délite,
- 12:26crée un état liquide.
- 12:28Et les individus sont finalement dans une vie liquide,
- 12:30ils doivent souvent changer de travail,
- 12:32changer de partenaire amoureux,
- 12:33tout est en mouvement,
- 12:34en marche,
- 12:35etc.
- 12:36Et ça correspond très bien à l'état de la chrysalide.
- 12:39Si on ouvre une chrysalide,
- 12:40c'est extrêmement liquide.
- 12:42Et donc l'individu,
- 12:43c'est ce qui résulte de ce cadre qui se dissout.
- 12:46Donc finalement,
- 12:46il y a des petits fragments qui sont en tomologie des nutriments,
- 12:51qui vont nourrir des cellules souches qui donneront le prochain corps.
- 12:53Et bien aujourd'hui,
- 12:54nous sommes ces individus.
- 12:55mais dans un état paradoxal.
- 12:56Et c'est là où l'analyse est intéressante et permet de voir qu'on est en transition.
- 13:00Il y a à la fois des grumeaux qui correspondent un peu à l'ancien corps de la chenille.
- 13:04Alors,
- 13:04on voit aujourd'hui un besoin,
- 13:06par exemple,
- 13:07la question de cadres religieux qui revient,
- 13:10certaines choses qui font que les individus ont quand même envie de s'accrocher à des structures qui sont encore là.
- 13:15Et de l'autre côté,
- 13:17des comportements qui tendent à vouloir toujours plus d'émancipation.
- 13:20Je parlais tout à l'heure de la question de la...
- 13:24de la fatigue d'être soi,
- 13:26le fait qu'être libre nous conduit quand même dans certains états de désarroi et ce qui explique sans doute l'inflation aujourd'hui des coachs,
- 13:35par exemple,
- 13:36dans nos sociétés,
- 13:37parce que que font les coachs sinon aider l'individu à mieux exercer sa liberté dans un monde où il y a moins de repères pour s'accrocher.
- 13:45Et ce que la société traditionnelle prenait en charge aujourd'hui,
- 13:47c'est saucissonner et chaque coach aura un domaine,
- 13:51le coach amoureux,
- 13:52le coach professionnel,
- 13:54le coach santé,
- 13:54etc.
- 13:55Pour aider finalement l'individu à savoir quoi choisir,
- 13:58parce que le cadre extérieur ne fournit plus tellement d'informations.
- 14:01Avant,
- 14:01c'était le noyau familial.
- 14:03Il pouvait y avoir le noyau familial,
- 14:04la tradition si on monte de couche en couche,
- 14:08ce qui fait que de nombreuses questions ne se posaient pas.
- 14:12Les gens pouvaient être malheureux parce que finalement c'est sous-optimal,
- 14:14quelque chose qui est imposé à tout le monde.
- 14:16Néanmoins,
- 14:16les choses se faisaient ainsi.
- 14:18et si certains...
- 14:20des personnes âgées qui ont vécu autre chose et qui se sont mariées un peu par hasard,
- 14:24on dit « mais pourquoi est-ce que tu as épousé telle personne ? »
- 14:27et la réponse souvent c'est « c'était comme ça,
- 14:29on faisait comme ça » .
- 14:30Et la question n'était pas de savoir moi,
- 14:32en tant qu'individu émancipé,
- 14:34quel était mon choix réel,
- 14:36c'est « je me suis plié à la tradition » .
- 14:38Il y a des sociétés,
- 14:39encore des civilisations dans le monde,
- 14:41qui sont à des états plus ou moins avancés de cette emprise du collectif qu'on appelle
- 14:49L'hétéronomie,
- 14:49ça veut dire que la norme vient de l'extérieur.
- 14:52Par opposition à l'autonomie,
- 14:54la norme vient de moi-même.
- 14:56Et par exemple,
- 14:56en Inde,
- 14:57si vous naissez dans une famille dont la caste est les intouchables,
- 15:01donc la caste la plus basse,
- 15:02on n'a pas le droit d'accéder à certains métiers.
- 15:05Ça,
- 15:05c'est un signe très clair de l'emprise du collectif sur l'individuel.
- 15:09En Occident,
- 15:09il y a encore des combats qui sont amenés pour l'émancipation.
- 15:12D'ailleurs,
- 15:13beaucoup de choses sont encore en cours.
- 15:15Néanmoins,
- 15:15on voit que la grande trajectoire,
- 15:17c'est ça.
- 15:18Et ça pose finalement des paradoxes,
- 15:20des tensions,
- 15:21parce que...
- 15:23Il y a l'attention individuelle,
- 15:25à savoir je suis libre mais j'ai moins de repères.
- 15:28Et cela me fait peser un certain coup dans un contexte,
- 15:31ce que j'ai commencé à esquisser tout à l'heure,
- 15:34qui est que je suis libre mais je suis responsable et je dois choisir dans un monde où rien ne m'est donné d'avance.
- 15:42Et c'est très coûteux ça,
- 15:44cognitivement,
- 15:45anticiper les choses,
- 15:46existentiellement,
- 15:47quelle religion,
- 15:48quel sens je vais donner au monde,
- 15:49c'est quand même très vaste.
- 15:50c'est toujours plus simple quand le sens m'est donné.
- 15:52Au moins,
- 15:52il y a telle religion,
- 15:53tel système de croyance.
- 15:54Là,
- 15:54je dois le recréer,
- 15:55ce qui fait qu'il y a beaucoup de systèmes qui sont liés à l'ésotérisme,
- 15:59au New Age.
- 16:01Pourquoi ?
- 16:02Parce que c'est sur mesure.
- 16:03On peut piocher des éléments qu'on veut,
- 16:04mais il n'y a pas un dogme unifié.
- 16:06Donc,
- 16:06il y aura un petit peu de médecine quantique,
- 16:09un peu d'astrologie,
- 16:10un peu d'anges ci et là.
- 16:11Mais finalement,
- 16:12chaque individu peut recréer ça.
- 16:14Et puis physiquement,
- 16:15c'est épuisant aussi parce qu'on se retrouve
- 16:18à devoir gérer beaucoup plus d'aspects de l'existence.
- 16:20Il y a beaucoup moins de mutualisation avec des familles élargies.
- 16:23La société a moins d'emprise sur l'individu.
- 16:25C'est une libération,
- 16:27mais cela implique plus d'action de la part de l'individu.
- 16:30Et donc,
- 16:31on a cette première pression au niveau individuel qui fait que l'individu oscille entre vouloir être soi-même et en même temps le coût que cela fait peser.
- 16:40Ce qui conduit à des comportements un peu paradoxaux,
- 16:43de se dire est-ce qu'il n'y a pas certains moments où ça me ferait du bien.
- 16:47d'abdiquer ma liberté,
- 16:48de m'en remettre à d'autres structures.
- 16:51Et je donne un petit exemple,
- 16:53mais qui est très révélateur,
- 16:55qui est celui du marché amoureux,
- 16:56de la rencontre amoureuse.
- 16:58Et pourquoi j'en parle ?
- 16:59Parce qu'on voit que dans la grande trajectoire dont je parlais de l'émancipation,
- 17:02c'est je vais épouser la personne que j'ai choisie.
- 17:06Ça ne sera pas la famille qui va me l'imposer.
- 17:07Donc un peu le
- 17:08Romain et Juliette.
- 17:10Et aujourd'hui,
- 17:11on y est.
- 17:11Et puis,
- 17:12il y a beaucoup de divorces.
- 17:14de la difficulté de rencontrer quelqu'un avec qui il y aurait une relation stable de vouloir s'engager et finalement les individus fatigués de devoir choisir par eux-mêmes et ne se faisant plus trop confiance savoir comment faire s'en remettent à de nouvelles marieuses comme on a eu au 19ème siècle mais des marieuses numériques et ce sont toutes les applications de rencontre qui selon leur positionnement ont pour vocation de faire le premier filtre et finalement on en revient à redonner
- 17:39à quelque chose d'extérieur le soin de...
- 17:42d'orienter mon existence.
- 17:44Même si ce qu'on appelle le match,
- 17:46la première affinité,
- 17:48ne conduit pas forcément à un mariage ou à un flirt ou n'importe quoi,
- 17:53l'orientation est donnée dans un premier temps à un algorithme.
- 17:57Et ça,
- 17:57c'est toute la question qu'on va sans doute évoquer ensuite,
- 18:00c'est la manière dont la technologie va venir en renfort pour aider l'individu à surmonter ses paradoxes,
- 18:08ce paradoxe individuel de l'anxiété,
- 18:10de devoir tout choisir.
- 18:11donc à ce moment-là il faut être plus performant,
- 18:12plus autonome et le paradoxe social qui est très clair et qui se voit beaucoup dans les débats actuels,
- 18:18comment est-ce qu'on fait société si on est trop émancipé ?
- 18:21Je dis trop émancipé,
- 18:23non pas comme une critique,
- 18:23je trouve ça très bien l'émancipation mais comment est-ce que concrètement si on est simplement comme dans une perspective d'architecture,
- 18:30comment est-ce qu'on peut agencer les relations humaines si on refuse individuellement les compromis qu'impose toute vie en commun,
- 18:38à savoir peut-être
- 18:39mettre un peu en retrait ses opinions,
- 18:43sa nature profonde,
- 18:44sa personnalité,
- 18:44pour rentrer dans le jeu social.
- 18:46On nous pousse déjà à l'hyper-individualisme,
- 18:49c'est-à-dire qu'il faut absolument qu'on décide de qui on est et qu'on montre notre soi profond.
- 18:57Voilà,
- 18:57exactement.
- 18:57Donc c'est très valorisé et c'est tout à fait compréhensible parce que la démocratie,
- 19:03ce n'est pas juste,
- 19:03comme je disais,
- 19:04voter,
- 19:04mais c'est aussi un moyen de refaçonner l'homme différemment,
- 19:08comment ?
- 19:08En l'émancipant.
- 19:09Et c'est seulement quand nous avons des personnes émancipées qui expriment pleinement ce fameux moi profond,
- 19:14ce moi authentique qu'on voit beaucoup dans les questions de New Age,
- 19:16etc.
- 19:17Le moi être soi-même,
- 19:19c'est quand même la preuve que le système fonctionne bien en démocratie.
- 19:22Donc il y a quand même cette tendance naturelle.
- 19:25Mais plus on est soi-même,
- 19:26plus cela devient compliqué de composer avec les autres.
- 19:28Pourquoi ?
- 19:28Parce que toute relation avec quelqu'un suppose des compromis.
- 19:32Peut-être mettre de côté certaines choses.
- 19:34Je parle un petit peu avec un peu de malice,
- 19:37mais la question de l'hypocrisie.
- 19:38être hypocrite,
- 19:40c'est vu comme négatif,
- 19:42mais étymologiquement,
- 19:43l'hypocrite,
- 19:44c'est le masque que portaient les comédiens dans la Grèce antique pendant les tragédies.
- 19:49Et donc,
- 19:50le moi profond,
- 19:51finalement,
- 19:52la personne qui est sur scène ne compte pas ce qui compte,
- 19:54c'est le masque qu'elle va porter qui va permettre d'arriver à d'autres degrés de réalité.
- 19:58Et on voit,
- 19:59par exemple,
- 19:59la politesse,
- 20:01ça peut être vu comme de l'hypocrisie.
- 20:02Finalement,
- 20:03on sait très bien que la personne n'est pas aussi enthousiaste à l'idée de voir quelqu'un.
- 20:07Néanmoins,
- 20:08ça permet de faciliter,
- 20:10fluidifier l'entrée en contact pour ensuite arriver à des discussions,
- 20:14à des coopérations,
- 20:16à des sujets qui,
- 20:18à ce moment-là,
- 20:19sont utiles,
- 20:20profitables pour tous.
- 20:21Mais il y a peut-être pour cela un retour.
- 20:23trait à faire de soi pour composer avec les autres.
- 20:26Donc ça,
- 20:26c'est sur le côté des relations interindividuelles,
- 20:28mais même dans les lois,
- 20:29est-ce qu'on peut avoir une société qui fonctionne bien si finalement la société doit s'adapter à la nature profonde de chaque personne ?
- 20:35Alors,
- 20:36il peut y avoir des éléments au début qui bloquent,
- 20:39alors on se dit non,
- 20:39c'est pas possible,
- 20:40et on trouve des arrangements,
- 20:41et finalement on s'habitue et tout fonctionne,
- 20:43mais la question c'est plus on va singulariser,
- 20:45personnaliser,
- 20:46plus la gestion du commun devient compliquée.
- 20:49Et là aussi,
- 20:50il y a une question qui se pose,
- 20:52c'est Merci.
- 20:52Ce mouvement est-il exacerbé par la technologie ?
- 20:55Et la réponse est oui,
- 20:56parce que si l'individu souhaite,
- 20:59pour exprimer son moi profond,
- 21:01filtrer ses relations,
- 21:02être moins en contact avec des personnes qui heurtent sa nature profonde,
- 21:05avec qui il y a un désaccord,
- 21:06on voit très bien que la technologie permet de court-circuiter très facilement les relations avec des personnes non choisies,
- 21:12des sociabilités qui sont le résultat du hasard,
- 21:16de l'obligation.
- 21:17pour être dans des mondes qu'on peut appeler des mondes sur mesure,
- 21:20des mondes filtrés,
- 21:21des bulles.
- 21:21On parle beaucoup aujourd'hui des bulles cognitives par les réseaux sociaux.
- 21:24Mais il n'y a pas que ça.
- 21:25Évidemment,
- 21:25les réseaux sociaux permettent d'interagir seulement avec les personnes qu'on souhaite.
- 21:29Mais si vous prenez la livraison à domicile,
- 21:32le télétravail,
- 21:33le contact avec l'administration,
- 21:35tout peut se faire de chez soi.
- 21:36Et donc,
- 21:37qu'est-ce qui se passe ?
- 21:38C'est assez simple.
- 21:40Quand on veut réaliser quelque chose,
- 21:41qu'on a un besoin,
- 21:42pour l'accomplir et qu'il soit satisfait,
- 21:45on est obligé de sortir de chez soi.
- 21:47d'aller jusqu'à l'objectif et ça suppose toute une série d'étapes intermédiaires qui sont autant de rencontres avec des gens qu'on ne connaissait pas,
- 21:56qu'on n'a pas choisi et qu'on a dû composer.
- 21:58Si on peut court-circuiter ça pour avoir l'objectif final qui est par exemple,
- 22:02je veux mon passeport,
- 22:03je peux avoir mon passeport en ayant le moins d'intermédiaires possibles.
- 22:06Et c'est autant de petites sociabilités,
- 22:09interactions non choisies,
- 22:10je reprends les mots d'un social qui s'appelait Putman,
- 22:13qui est anglais,
- 22:14américain,
- 22:16Et qui dit que finalement,
- 22:17dans le monde commun,
- 22:19ce sont toutes ces petites choses,
- 22:20tous ces petits regards,
- 22:22toutes ces interactions qu'on a avec des gens,
- 22:25qui sont certes pénibles,
- 22:27les interactions pénibles.
- 22:28Ça s'appelle l'altérité,
- 22:30non ?
- 22:30Voilà,
- 22:30c'est l'altérité tout simplement.
- 22:32Et aujourd'hui,
- 22:32l'altérité est plus difficile,
- 22:34c'est plus difficile d'en faire de l'expérience,
- 22:36tout simplement parce qu'on peut se le permettre.
- 22:38On n'en subit pas le coup.
- 22:39Je peux avoir tous les biens,
- 22:40tous les services que je veux,
- 22:41je peux travailler si je le souhaite.
- 22:44en court-circuitant tout recours à l'altérité.
- 22:46On parlait que l'IA,
- 22:47elle va plutôt dans notre sens quand on l'utilise comme agent conversationnel et que l'altérité n'existe pas quand on parle à un agent IA.
- 22:57Elle fait tout pour aller dans le sens qu'on souhaite.
- 22:59Oui,
- 23:00ça,
- 23:00c'est d'ailleurs,
- 23:01c'est appelé le biais de sycophantie ou le biais de complaisance,
- 23:05le biais de toujours flatter.
- 23:07Ça,
- 23:07c'est une question,
- 23:08on va peut-être y arriver,
- 23:09vu que vous l'abordez,
- 23:10c'est cette manière dont la technologie Merci.
- 23:13Et l'IA,
- 23:14qui est finalement le dernier avatar et la dernière production technologique,
- 23:18arrive en renfort,
- 23:19en promettant à l'individu toujours plus d'émancipation,
- 23:23mais en lui promettant également d'atténuer tous les coûts que cela implique.
- 23:28L'anxiété,
- 23:29le fait qu'être individualiste,
- 23:32ça ne veut pas dire être égoïste,
- 23:33on a parfois envie d'être avec les autres,
- 23:35mais d'avoir des interactions plus choisies,
- 23:37sur mesure.
- 23:38Et à ce moment-là,
- 23:39on voit que la technique...
- 23:41est un puissant moteur d'individualisation.
- 23:43Et ça,
- 23:44c'est quelque chose qu'on sous-estime.
- 23:46Mais si on regarde notre histoire,
- 23:48plus la technologie avance,
- 23:50plus elle permet de s'affranchir de la dépendance envers les autres.
- 23:54Et là,
- 23:56c'est un peu sur trois volets.
- 23:57Le premier,
- 23:57c'est de pouvoir tenir à distance les déterminismes sociaux et biologiques.
- 24:04Je parle des déterminismes biologiques parce qu'il est...
- 24:07Toute la question du changement de sexe aujourd'hui n'est possible que parce qu'il y a les endocrinologues,
- 24:11qui est la technologie,
- 24:12la science.
- 24:13Et donc,
- 24:14il y a de l'arbitraire dans le réel.
- 24:16Le réel,
- 24:17il nous résiste et on peut avoir un sexe ou un autre.
- 24:21Il y a des choses,
- 24:22la mort est aussi présente.
- 24:24En revanche,
- 24:25plus on peut repousser ces éléments et transformer le hasard en choix,
- 24:31plus on va s'individualiser parce qu'il y a un sentiment d'un monde à la carte.
- 24:37que ce soit dans le changement de sexe,
- 24:39en tout cas sur l'apparence,
- 24:40pas au niveau chromosomique,
- 24:41mais en tout cas dans l'apparence,
- 24:44et puis sur la question qui arrive aujourd'hui de la descendance.
- 24:48Pouvoir,
- 24:49dans des fécondations in vitro,
- 24:50choisir l'embryon qui a le plus de probabilités de développer certains traits,
- 24:55éviter des maladies,
- 24:56et pourquoi pas,
- 24:56ça c'est une discipline émergente,
- 24:58mais des prédictions de maladies mentales.
- 25:03potentiellement aptitude verbale ou un type de tempérament,
- 25:07même si l'épigénétique joue beaucoup,
- 25:08ça fait des prédispositions.
- 25:10Et finalement,
- 25:10tout cet arbitraire-là sur lequel on n'avait pas de place,
- 25:12la technique permet de repousser ces déterminismes parce qu'il faut se rappeler que la quête de l'individu,
- 25:19c'est de tenir à distance les influences,
- 25:21les déterminismes,
- 25:22qu'ils soient sociaux ou biologiques.
- 25:24Ensuite,
- 25:25nous avons tout le volet
- 25:27la fatigue d'être soi,
- 25:28dont je parlais tout à l'heure,
- 25:30l'absence de cadre crée une certaine anxiété,
- 25:31et bien là,
- 25:32la technique permet de renforcer l'autonomie,
- 25:35la productivité.
- 25:36Vous voyez juste à quel point le téléphone portable,
- 25:39l'ordinateur,
- 25:40et aujourd'hui l'IA,
- 25:40permet à une personne,
- 25:42dans le monde du travail par exemple,
- 25:44de gérer beaucoup plus de choses,
- 25:45de produire beaucoup plus de travaux,
- 25:50tout simplement parce que ce sont autant d'assistants qui viennent renforcer le pouvoir de qui ?
- 25:55De celui qui donne l'ordre.
- 25:56à ses assistants,
- 25:57et en l'occurrence,
- 25:58l'individu.
- 25:58Donc,
- 25:59on a une puissance plus grande.
- 26:00Le GPS,
- 26:01ne serait-ce que ça,
- 26:02la voiture,
- 26:03oublions l'informatique,
- 26:04la voiture les libère,
- 26:06permet de se déplacer,
- 26:06ça ouvre énormément d'horizons.
- 26:08Donc,
- 26:08à quel point la technique nous donne une autonomie bien plus forte.
- 26:12Et puis,
- 26:12un dernier point,
- 26:13la question de faire société.
- 26:16Eh bien,
- 26:16là,
- 26:17le grand dilemme de l'individu,
- 26:19c'est de ne pas être trop solitaire,
- 26:21mais en même temps,
- 26:21de ne pas faire trop de compromis avec les autres.
- 26:23Et bien là,
- 26:24ce dont je parlais tout à l'heure,
- 26:25toute la question des mondes sur mesure,
- 26:27de la sociabilité choisie grâce à l'algorithme,
- 26:30se renforce.
- 26:31Et des petits mondes.
- 26:34Des petits mondes fragmentés,
- 26:36chacun en fonction de ses affinités.
- 26:38Absolument.
- 26:38Ce qui crée des problèmes de cohésion plus à l'échelle globale,
- 26:41parce que s'il y a moins de récits partagés,
- 26:43mais des récits fragmentés,
- 26:44cela crée un problème de cohésion.
- 26:46Et on voit,
- 26:49les algorithmes permettent vraiment de développer ça.
- 26:51Je peux donner un exemple qui est un peu contre-intuitif parce que c'est valorisé et très pratique.
- 26:57Mais si on prend des plateformes qui visent à mettre en relation les particuliers,
- 27:01alors je peux prendre Uber parce que finalement c'est des indépendants,
- 27:04Leboncoin,
- 27:05Airbnb,
- 27:06tout ça est efficace parce que ça maximise la rencontre entre l'offre et la demande.
- 27:11Mais à quel prix ?
- 27:12Au prix de court-circuiter toutes les institutions sociales,
- 27:15tous les rapports sociaux qui auraient normalement permis d'arriver à cet objectif.
- 27:18Alors c'est plus efficace,
- 27:19on économise.
- 27:20mais on voit tout ce qu'on peut perdre ensuite en lien social.
- 27:24Et il y a une tentative technologique qui,
- 27:28pour l'instant,
- 27:29n'a pas abouti,
- 27:30mais je pense personnellement que c'est juste une question de maturité,
- 27:33qui est celle du métaverse,
- 27:34qui est ces fameux mondes parallèles auxquels on accède avec la réalité virtuelle et le casque,
- 27:40ce qui est très pénible,
- 27:41fatigant,
- 27:42et donc ça ne marche pas trop.
- 27:43Mais la promesse derrière tout ça,
- 27:45c'est tout simplement de vivre des événements qu'on souhaite,
- 27:48mais
- 27:49avec les personnes que l'on choisit,
- 27:50dans un cadre que l'on a choisi.
- 27:51Donc,
- 27:51on repousse l'arbitraire du réel.
- 27:54Je peux prendre l'apparence que je veux,
- 27:55mais aussi,
- 27:55je peux filtrer les gens.
- 27:56Donc,
- 27:56je peux tout à fait assister au concert d'une star que j'apprécie,
- 28:01mais plutôt dans une salle avec mes amis et d'autres personnes que je n'aurais pas forcément envie de voir.
- 28:06Je peux tout filtrer pour n'avoir que mes amis.
- 28:08Alors là,
- 28:09c'est vraiment un monde clos,
- 28:11complètement,
- 28:12ultra personnalisé.
- 28:14Plaisant,
- 28:14sans doute,
- 28:15pas encore parce que là ça ne marche pas,
- 28:16mais l'idée étant que plus on va avoir les sensations qui sont reproduites,
- 28:20plus ça sera réaliste,
- 28:21plus ça va se développer,
- 28:23avec un énorme piège qui rejoint finalement tout ce paradoxe entre l'émancipation individuelle et la technique,
- 28:29c'est que quel est le prix à payer pour être dans ces plateformes au même titre que le prix à payer quand on est sur un réseau social ?
- 28:36Promesse d'être soi-même,
- 28:37promesse de la liberté d'expression,
- 28:39promesse d'un monde choisi,
- 28:40sur mesure,
- 28:41loin des contraintes du réel.
- 28:43c'est qu'il faut que les données soient partagées.
- 28:45Et quel est l'intérêt de cocher cette petite case,
- 28:48que les données soient partagées ?
- 28:49C'est de pouvoir,
- 28:51pour les producteurs de la plateforme,
- 28:53analyser les comportements,
- 28:55prédire les comportements,
- 28:57proposer des publicités,
- 28:59en l'occurrence,
- 28:59ou des contenus qui vont maximiser l'attention.
- 29:01Et donc,
- 29:02le postulat idéologique derrière tout ça,
- 29:05c'est que l'être humain est prédictible.
- 29:08Si on le connaît bien,
- 29:08on peut prédire ses comportements,
- 29:10cette liberté,
- 29:10ce être soi-même,
- 29:11ce moi profond.
- 29:13en réalité ne compte pas tellement.
- 29:14Ce qui compte,
- 29:14c'est tout l'inverse de ce que va chercher l'utilisateur.
- 29:18Et là,
- 29:18il y a une question politique assez forte qui nous ramène à un...
- 29:24Un peu un piège,
- 29:24d'ailleurs le sous-titre du livre,
- 29:25c'est le piège de l'intelligence artificielle.
- 29:28Pourquoi le piège ?
- 29:29C'est que ce fameux libre-arbitre qu'on pourrait voir comme le noyau de cette individualisation,
- 29:36qui est mon noyau dur,
- 29:37mes décisions non influencées par les déterminismes sociaux et biologiques,
- 29:41et qui correspondent à mon moi profond,
- 29:43ce libre-arbitre est-il encore en mesure d'exister aujourd'hui ?
- 29:47Existe-t-il vraiment ?
- 29:47Ça,
- 29:47c'est une question autrefois qui était complètement réservée à la métaphysique,
- 29:51mais depuis...
- 29:53quelques dizaines d'années on a les IRM donc la boîte noire du cerveau commence à être un peu plus accessible donc la question n'est plus laissée à des métaphysiciens qui sont à la sorbonne mais aussi à des chercheurs qui peuvent voir de manière expérimentale il y a beaucoup d'expériences en neurosciences qui mettent en doute sans pour autant clore le débat mais en tout cas plus on avance plus
- 30:11le fait que nous prendrions des décisions indépendamment de toute influence extérieure est battue en brèche mais de manière plus concrète voyons si cette euh...
- 30:20ce postulat de la démocratie qui est être soi-même pour exprimer ses idées sans influence,
- 30:25est-ce que c'est encore tenable ?
- 30:27Est-ce que c'est encore valide ?
- 30:28Et là,
- 30:29si vous le souhaitez,
- 30:29on peut rentrer dans cette manière dont le libre arbitre aujourd'hui est battu en brèche et en quoi tout cela aussi est lié aux liens sociaux.
- 30:37Là,
- 30:37vous pensez aux expériences qui démontrent comment l'individu prend des décisions et le fait qu'on est de toute façon prédéterminé et que nos décisions nous précèdent.
- 30:49même quand on croit choisir ?
- 30:51C'est à ça que vous faites allusion ?
- 30:52En l'occurrence,
- 30:53oui.
- 30:53Par exemple,
- 30:53ça,
- 30:53c'est l'expérience de Libet en 1983.
- 30:56L'expérience est très simple,
- 30:57j'ai la caricature.
- 30:58On demande à quelqu'un d'exprimer sa décision libre.
- 31:01Alors,
- 31:02lever le bras droit ou le bras gauche quand on le souhaite.
- 31:04N'importe quand,
- 31:05sans influence.
- 31:06Et puis,
- 31:07on mesure et on voit qu'il y a une activité électrique qui s'amorce quelques millisecondes avant que la personne consciemment dise « je veux » .
- 31:14Et aujourd'hui,
- 31:15dans des conditions un peu plus précises,
- 31:17jusqu'à 10 secondes avant,
- 31:18on peut...
- 31:18percevoir les premiers sillons,
- 31:19qui permettent de prédire ce que va choisir la personne librement.
- 31:22Là,
- 31:22on parle d'un contexte très épuré,
- 31:24expérimental.
- 31:25Un bras,
- 31:25c'est très différent.
- 31:26Levez un bras que de prendre une décision stratégique.
- 31:29Néanmoins,
- 31:30on constate peut-être que nous n'aurions pas tant...
- 31:33Nous ne serions pas tant à l'origine métaphysique de nos pensées.
- 31:36Nos pensées sont produites de manière inconsciente.
- 31:39Le cerveau traite tout ça.
- 31:41En revanche,
- 31:41nous aurions la faculté d'inhiber certaines pensées plutôt que d'autres.
- 31:44Et donc ce n'est plus,
- 31:45comme en anglais,
- 31:46on appelle ça le free will,
- 31:48le vouloir libre,
- 31:48mais le free want,
- 31:50la liberté de ne pas vouloir,
- 31:51d'inhiber certaines pensées qui arriveraient à la conscience.
- 31:55Et les personnes qui sont atteintes du syndrome,
- 31:56par exemple,
- 31:57de Gilles de la Tourette,
- 31:58il y a des tics,
- 31:58mais il y a aussi des phrases parasites qui viennent,
- 32:00qui ne peuvent pas être inhibées.
- 32:02Et c'est souvent comme ça,
- 32:03c'est lorsqu'une partie du cerveau est atteinte d'une pathologie,
- 32:06qu'on découvre la fonction.
- 32:07Il y a aussi des personnes qui ont ce qu'on appelle le cerveau scindé.
- 32:11C'est que la partie qui...
- 32:14Le pont entre l'hémisphère droit et l'hémisphère gauche est retiré lorsqu'il y a des crises d'épilepsie trop puissantes.
- 32:20Et on s'aperçoit que les deux parties du cerveau,
- 32:22ne communiquant plus,
- 32:24ont des décisions contradictoires.
- 32:26Il y en a une qui prend le dessus.
- 32:27La partie gauche,
- 32:30dans les conditions expérimentales,
- 32:31est celle qui génère la décision.
- 32:33Et ensuite,
- 32:34on demande de verbaliser la chose qui correspond à la partie droite,
- 32:36qui n'est pas à l'origine de la décision.
- 32:38Les personnes qui sont soumises à ces expériences post-rationalisent,
- 32:42trouvent un récit qui va expliquer que,
- 32:44de manière complètement fausse la raison pour laquelle un choix a été fait alors que dans les conditions expérimentales,
- 32:50on sait très bien ce qui a provoqué cette décision.
- 32:52Tout ça,
- 32:53en fait,
- 32:53il y a toute une série d'expériences qui vont en ce sens,
- 32:56qui montrent qu'on a tendance à amalgamer le fait d'être conscient du fait d'être un agent.
- 33:05En d'autres termes,
- 33:05la conscience ne serait pas un agent de décision,
- 33:08mais viendrait tout simplement redoubler des actions que le cerveau prendrait.
- 33:13Et c'est assez vertigineux.
- 33:15Et on a été façonné,
- 33:16je pense,
- 33:16dans l'évolution pour ne pas penser comme ça,
- 33:19parce que c'est quand même très déstabilisant.
- 33:22Et ça pose énormément de questions en termes de responsabilité,
- 33:25parce que si quelqu'un,
- 33:26en réalité,
- 33:27n'a pas de réelle prise sur ce qu'il est,
- 33:30est-ce qu'il est responsable ?
- 33:32Quelqu'un qui est aliéné,
- 33:35malade psychiatriquement dans un procès,
- 33:38il est jugé irresponsable.
- 33:40Est-ce qu'on n'est pas tous,
- 33:41comme ces malades psychiatriques,
- 33:42avec finalement l'absence d'une instance qui échapperait aux lois de la physique ?
- 33:48Vous ouvrez là beaucoup de questions.
- 33:50Ça c'est très vaste.
- 33:52Oui,
- 33:52c'est extrêmement vaste.
- 33:53Alors quel est votre avis ?
- 33:55Là-dessus,
- 33:57on ne peut pas trop se prononcer avec certitude,
- 34:01puisqu'il y a encore des zones d'ombre.
- 34:03Néanmoins,
- 34:03ce que je constate,
- 34:04c'est que plus le temps passe,
- 34:06plus des zones qu'on estimait être le propre du libre-arbitre et de l'âme humaine,
- 34:11en réalité,
- 34:11trouvent une explication.
- 34:12Tout n'a pas encore été résolu,
- 34:14mais plus la science avance,
- 34:16plus elle avale dans les chaînes causales et les lois de la matière des comportements qu'on pensait relever d'une nature extra-naturelle de l'homme.
- 34:27Ce que je constate aussi,
- 34:28c'est que fort de cette connaissance,
- 34:31même si elle est partielle de l'homme,
- 34:32mais en tout cas de ses mécanismes,
- 34:34il y a un potentiel de manipulation qui est utilisé à l'aune de ces connaissances.
- 34:38Par exemple,
- 34:38très concrètement,
- 34:40si un réseau social tel que TikTok fonctionne aussi bien,
- 34:44et par fonctionne aussi bien,
- 34:45je dis,
- 34:46qui permet à des adolescents de passer 5 heures par jour.
- 34:50Donc d'atteindre un objectif qui est de maximiser l'attention de la personne sur la plateforme.
- 34:55Si ça marche aussi bien,
- 34:56ce n'est pas parce que le contenu est fascinant,
- 34:59intéressant,
- 34:59c'est parce qu'il y a une armée de chercheurs en sciences cognitives,
- 35:03des psychologues qui ont travaillé sur la manière à l'aune de ce que l'on sait de l'être humain,
- 35:07de ses mécanismes,
- 35:08de ses déterminismes,
- 35:09comment est-ce que,
- 35:10connaissant ces lois,
- 35:11on peut manipuler l'être humain plus facilement.
- 35:13Et force est de constater que ça fonctionne plutôt très bien.
- 35:17Quand on connaît les déterminismes.
- 35:18Après,
- 35:19ça ne veut pas dire que la connaissance conduit à la manipulation,
- 35:22mais la connaissance utilisée pour la manipulation,
- 35:24peut fonctionner.
- 35:26Et donc,
- 35:27je trouve personnellement que les arguments qui vont dans une vision plus déterministe de l'être humain sont en train de grandir.
- 35:36Ça ne veut pas dire que l'être humain n'est que matière,
- 35:38mais en tout cas,
- 35:41les applications concrètes aujourd'hui montrent que ça marche plutôt bien.
- 35:45Est-ce que c'est irréversible ?
- 35:47C'est la question.
- 35:48Eh bien,
- 35:48la question,
- 35:49je pense,
- 35:50oui,
- 35:50qui est intéressante,
- 35:51c'est de savoir si le monde qu'on façonne euh
- 35:54va avoir tendance à diminuer l'expression de cette part qui échappe encore à l'explication.
- 36:00Parce que si nos comportements sont de plus en plus simplifiés,
- 36:02ou si on passe un temps fou à être dans des bulles cognitives,
- 36:06à moins s'ouvrir aux autres,
- 36:08notre complexité,
- 36:09même d'un point de vue déterministe neuronal,
- 36:11notre prise de décision diminue,
- 36:13et on est de moins en moins enclin à exprimer tout ce qui va échapper à la prédiction.
- 36:18Et donc cultiver cette richesse qui fait que l'être humain peut être extrêmement complexe,
- 36:21Et cela passe à la fois par la...
- 36:24le fait de forger sa statue intérieure,
- 36:27sa connaissance,
- 36:28mais aussi la complexité de la coopération avec les autres.
- 36:31Parce qu'on parle souvent de l'intelligence collective,
- 36:33alors ça peut être pris à toutes les sauces,
- 36:35mais l'intelligence collective,
- 36:36c'est le fait que la coopération et la mutualisation démultiplient la capacité des êtres humains.
- 36:42Et donc,
- 36:43plus on atomise cette coopération,
- 36:46là en l'occurrence par un individualisme,
- 36:48où plus on réduit l'être humain dans des...
- 36:51bulles de manipulation.
- 36:53Je parlais des réseaux sociaux,
- 36:54il y a aussi des questions d'ingénierie sociale,
- 36:56le nudge,
- 36:57par exemple,
- 36:57qui est d'orienter des comportements en jouant sur des biais cognitifs.
- 37:02Plus on est simplifié par cela,
- 37:06moins on exprime des parts de l'être humain qu'il a encore,
- 37:10qui échappent à la prédiction,
- 37:12mais qui sont plus dures à exprimer.
- 37:14C'est ça,
- 37:14pour moi,
- 37:14l'enjeu.
- 37:15Ce n'est pas tant cette question...
- 37:17Qu'est-ce qui échappe à la prédiction,
- 37:18Julien Gobin ?
- 37:19Il y a beaucoup de choses qui échappent à la prédiction et il ne faut pas confondre le fait que des choses soient explicables,
- 37:26que des choses soient prédictibles.
- 37:27Par exemple,
- 37:27là,
- 37:27ce qu'on est en train de...
- 37:29toute la relation,
- 37:30c'est que l'homme est un système ouvert.
- 37:32Contrairement,
- 37:33par exemple,
- 37:33c'est pas une calculatrice,
- 37:34on met un input et il y a un résultat.
- 37:37Pour l'homme,
- 37:39ce qu'il va émettre et le retour de l'information sur lui va changer sa propre vision.
- 37:44Ce qui fait qu'on dit toujours que le...
- 37:47Les sociétés humaines sont imprédictibles.
- 37:49Ce qui est d'ailleurs le propre des sciences sociales,
- 37:50c'est d'essayer de comprendre en sachant que l'histoire ne se répète jamais.
- 37:53Pourquoi ?
- 37:53Parce qu'il y a un phénomène de rétroaction qui change le système lui-même.
- 37:57Et donc l'être humain est constamment façonné et transformé par l'évolution de la situation,
- 38:03son environnement.
- 38:04Et donc ce n'est pas du tout la même chose d'avoir un système figé que d'avoir un système ouvert.
- 38:09Et en l'occurrence,
- 38:10pour l'homme,
- 38:11tout échappe à la prédiction.
- 38:12Individuellement,
- 38:13en revanche,
- 38:14il y a beaucoup plus de choses qui peuvent être
- 38:16prédictible.
- 38:17Alors là,
- 38:17la question,
- 38:18parce qu'il y a évidemment beaucoup d'éléments où on sait qu'on est aussi aléatoire,
- 38:26néanmoins,
- 38:26c'est une question de données,
- 38:27peut-être.
- 38:28Plus on émet des données,
- 38:29plus on nourrit une plateforme,
- 38:31plus on a sa montre connectée,
- 38:32plus on fournit des choses,
- 38:34plus la cartographie de ce que l'on est se précise.
- 38:36Il y aura sans doute toujours des choses qui échappent à la finesse de la mesure,
- 38:41et des éléments de l'environnement qui font qu'il y a des systèmes chaotiques.
- 38:44On parle d'environnement stochastique,
- 38:46ça veut dire qu'un petit élément peut complètement changer le résultat.
- 38:49Donc ce n'est pas reproductible.
- 38:51Néanmoins,
- 38:51plus on se greffe à des systèmes,
- 38:54plus nos comportements sont simplifiés,
- 38:56plus on va se retrouver en dépendance.
- 38:57Et en d'autres termes,
- 38:58plus on est dépendant,
- 38:59plus on est prédictible.
- 39:00C'est peut-être ça pour moi ce qui est important.
- 39:03C'est que si on a une...
- 39:06une perfusion technologique qui nous enferme à la fois dans un environnement qui est simplifié,
- 39:11une atomisation des relations sociales,
- 39:13mais aussi une externalisation de notre prise de décision.
- 39:17Ça,
- 39:18c'est un point peut-être sur lequel on peut un tout petit peu insister.
- 39:21C'est que là,
- 39:23je parle de l'IA générative actuellement,
- 39:24mais ça va sans doute grandir.
- 39:27C'est que je parlais tout à l'heure d'un contexte où il y a une incertitude sur les choix à faire parce qu'on est libre et beaucoup de choses à gérer dans la vie.
- 39:33Eh bien,
- 39:33si on peut avoir des systèmes qui sont...
- 39:35qui nous connaissent très bien,
- 39:36à savoir ChatGPT,
- 39:38par exemple,
- 39:39avec lequel on interagit au quotidien,
- 39:40pas seulement pour des exécutions de mails à rédiger,
- 39:44pas comment faire quelque chose,
- 39:47mais qu'est-ce que je dois faire ?
- 39:48Conseille-moi.
- 39:49En d'autres termes,
- 39:50plus on nourrit la machine,
- 39:51plus elle est lancée sur nous,
- 39:52plus ces conseils peuvent être pertinents et potentiellement très pertinents.
- 39:56D'ailleurs,
- 39:58c'est à la fois dangereux s'il y a des erreurs,
- 40:00mais il peut y avoir des...
- 40:01en soutien psychologique,
- 40:03des choses qui sont intéressantes parce qu'il y a des études qui nourrissent la réponse.
- 40:06Et donc,
- 40:06plus on va fournir des données,
- 40:08plus on va se retrouver avec des assistants qui deviennent plus simplement des assistants,
- 40:12mais des conseillers pour finalement nous accompagner dans la vie quotidienne.
- 40:16Et on délègue nos choix.
- 40:17Et à ce moment-là,
- 40:18c'est des choix anodins,
- 40:20peut-être.
- 40:21Je reçois ce message de mon ex.
- 40:23Qu'est-ce que je dois répondre ?
- 40:24Écris-moi le message parce qu'émotionnellement,
- 40:26c'est dur.
- 40:27On passe de ça.
- 40:28ensuite je voudrais partir en vacances de ce que tu sais de moi,
- 40:32quelle destination tu me conseilles ainsi de suite à des choix de plus en plus stratégiques,
- 40:36les études des orientations de vie et ce qui est intéressant c'est de se dire que finalement si c'est efficace à 60%
- 40:44de toute façon on ne pourra jamais savoir parce qu'il n'y a pas de contrefactuel mais ce qui compte c'est pas tant que ça soit vraiment efficace mais c'est que cela soulage la personne de tout ce dilemme et là où il y a quelque chose d'intéressant c'est que chez les jeunes il y a un usage
- 40:58extrêmement croissante de l'IA utilisée comme psy,
- 41:02coach,
- 41:03soutien émotionnel,
- 41:05déléguer le choix.
- 41:06Et délégation du choix qui nous soulage de la liberté au nom de l'efficacité.
- 41:12Du doute et de l'hésitation.
- 41:13Voilà,
- 41:13et c'est là où c'est très important,
- 41:14c'est que toute décision,
- 41:15même anodine,
- 41:16tout choix,
- 41:16toute réflexion,
- 41:17qu'est-ce qui se passe ?
- 41:18Concrètement,
- 41:18si on ouvre le capot de l'être humain,
- 41:21c'est énormément de connexions neuronales de parties du cerveau qui communiquent,
- 41:25qui...
- 41:26associe aussi bien la mémoire,
- 41:27la gestion des émotions,
- 41:29le fait de trouver le mot juste qui correspond à une émotion.
- 41:31Et on sait que le langage,
- 41:33en l'occurrence,
- 41:34est extrêmement libérateur puisque plus on maîtrise le langage,
- 41:37plus on peut analyser avec finesse l'environnement,
- 41:40prendre conscience,
- 41:41mais aussi mettre des mots sur ce qu'on ressent.
- 41:44L'intelligence émotionnelle.
- 41:45Voilà,
- 41:45absolument.
- 41:46Mais qui passe,
- 41:46en mon sens,
- 41:47beaucoup par le langage parce que des émotions brutes provoquent d'ordinaire de la colère parce qu'on ne trouve pas de moyens de les exprimer réellement.
- 41:55Et donc,
- 41:55à chaque fois qu'on délègue ça,
- 41:57c'est autant d'occasions perdues pour construire,
- 42:03forger son identité.
- 42:04Et il y a un petit passage,
- 42:07là on va faire le petit incise philosophique,
- 42:10mais d'un texte que je conseille à tout le monde.
- 42:12Il y a un stoïcien qui s'appelle Sénèque,
- 42:16tout le monde doit connaître un peu le nom,
- 42:18qui est un Romain,
- 42:19qui a écrit les lettres à Lucilius.
- 42:21Et la première lettre,
- 42:22qui fait deux pages,
- 42:22donc ça,
- 42:23ça se trouve sur Internet.
- 42:24Elle dit,
- 42:25donc c'est Sénèque qui s'adresse à un jeune garçon enthousiaste un peu dans la vie,
- 42:30et il lui dit,
- 42:32la plupart des personnes craignent la mort.
- 42:34Et c'est vrai,
- 42:34surtout à une époque,
- 42:35aujourd'hui,
- 42:35la mort est assez lointaine,
- 42:37sauf quand on arrive,
- 42:38quand on est dans un milieu médical,
- 42:40ou quand on est exposé à la vieillesse ou aux parents qui vieillissent,
- 42:43etc.
- 42:44Mais à l'époque,
- 42:44c'était quand même,
- 42:45jusqu'à il y a 200 ans,
- 42:47c'est un enfant sur deux qui n'atteignait pas 15 ans.
- 42:48La mort était quand même très présente.
- 42:50Et donc il dit,
- 42:51on craint la mort.
- 42:53Cela nous angoisse,
- 42:54une mort qui est dans le futur.
- 42:56Et cette idée-là nous fait perdre la saveur de la vie,
- 43:01on est angoissé,
- 43:02etc.
- 43:02Mais ça,
- 43:03c'est une erreur de raisonner comme ça,
- 43:05parce que la véritable mort,
- 43:06à savoir ce qui est vraiment perdu à tout jamais,
- 43:09c'est tous les instants dans le passé ou dans le présent où on n'était pas vraiment là,
- 43:13où on n'était pas pleinement présent dans la vie.
- 43:16Des moments,
- 43:17en réalité,
- 43:18si je traduis,
- 43:19où on n'a pas donné le maximum de nous-mêmes,
- 43:21où on n'a pas vraiment réfléchi,
- 43:22où on s'est laissé porter,
- 43:23où on n'a pas pris les décisions.
- 43:25On s'est laissé happer notre mental par autre chose.
- 43:27Par autre chose.
- 43:28En d'autres termes,
- 43:28si je traduis aujourd'hui,
- 43:30un moment où j'ai passé trois heures à scroller,
- 43:32un moment où j'étais hypnotisé,
- 43:34où finalement je n'étais pas là.
- 43:35Je ne sais même pas ce que j'ai pensé,
- 43:36le temps a volé en quelques secondes.
- 43:40Qu'est-ce qu'il était devenu de moi à ce moment-là ?
- 43:42Ça,
- 43:42nous dit Sénèque,
- 43:43c'est perdu à tout jamais.
- 43:44Et donc finalement,
- 43:45tous ces moments-là du passé et du présent,
- 43:47où on n'est pas présent à nous-mêmes,
- 43:48il faut les considérer comme...
- 43:50des manques à vivre,
- 43:51des manques à être qui en réalité sont une véritable mort et si on les utilise on voit que l'on se construit et donc tous ces moments où on externalise
- 44:00où par confort,
- 44:02on se dit je vais maximiser la réalisation de ce que je veux,
- 44:04un choix,
- 44:04j'ai la flemme.
- 44:05La flemme,
- 44:06c'est le grand mot aujourd'hui,
- 44:07la flemme,
- 44:07la flemme.
- 44:08Mais la flemme,
- 44:09c'est autant de manque à vivre,
- 44:11de manque à être,
- 44:11de manque à se construire pour forger justement cette autonomie qui est quand même au centre de nos valeurs actuelles.
- 44:19Et donc c'est ça,
- 44:20toute la question de cet abandon de l'autonomie,
- 44:23non pas par contrainte,
- 44:25mais par confort,
- 44:27parce qu'il y a un intérêt.
- 44:28C'est vrai que c'est agréable.
- 44:30d'externaliser certaines choses.
- 44:32Je suis pressé,
- 44:33je fais ça.
- 44:34Quelque chose qui se fait beaucoup chez les jeunes aujourd'hui,
- 44:36c'est de prendre leur garde-robe en photo le matin et de dire comment je dois m'habiller.
- 44:40C'est quand même quelque chose quand on pense s'habiller,
- 44:43oui c'est anodin.
- 44:44Je ne dis pas que tous les jeunes font ça,
- 44:45mais c'est quelque chose qui se fait.
- 44:46Qu'est-ce qui se passe quand je dois m'habiller ?
- 44:48À quoi je vais penser ?
- 44:49En réalité,
- 44:49il y a tellement de petites choses qui se passent très rapidement.
- 44:53Je vais penser au regard de mes amis,
- 44:54sans doute.
- 44:55Je vais essayer de voir aussi un jugement esthétique,
- 44:57quelle image j'ai de moi.
- 44:58réfléchir,
- 44:59combiner des vêtements,
- 45:01simuler des scénarios possibles,
- 45:04tout ça,
- 45:04ça fait marcher le cerveau.
- 45:05Donc moins on l'utilise,
- 45:06moins on est présent à nous-mêmes.
- 45:08Et ça,
- 45:09c'est quelque chose,
- 45:10la perte de cette autonomie par confort au nom d'une efficacité supposée qui peut être potentiellement efficace,
- 45:17en tout cas,
- 45:17plus on va avancer,
- 45:18plus ça risque d'être efficace,
- 45:19mais aussi nous soulage de l'inconfort que suppose toute décision,
- 45:25qui est l'erreur,
- 45:26le doute.
- 45:27mais qui est en même temps fondamentale pour forger notre autonomie cognitive.
- 45:31Beaucoup d'inquiétudes par rapport aux nouvelles technologies et à l'intelligence artificielle.
- 45:37Est-ce qu'on peut faire confiance en la réaction,
- 45:40la complexité de l'être humain,
- 45:42au fait que les ados,
- 45:45les personnes adultes,
- 45:46commencent à se rendre compte de ce qui se passe quand on utilise ces technologies et qu'est-ce qu'on est capable de perdre ?
- 45:54Est-ce qu'on peut...
- 45:56compter sur la conscience,
- 45:57notre conscience pour faire face à tout ça ?
- 45:59Oui,
- 45:59alors,
- 46:00je souligne des points de vigilance,
- 46:04effectivement,
- 46:06qui sont pour moi la trajectoire attendue si on poursuit tel qu'on est aujourd'hui engagé,
- 46:13et si on pousse à leur terme les valeurs de nos sociétés occidentales,
- 46:18qui sont à la fois des valeurs magnifiques,
- 46:20mais si on les poursuit jusqu'à leur aboutissement complet,
- 46:23on arrive en fait à la négation.
- 46:25de ce pour quoi elles ont été créées.
- 46:27Et pour moi,
- 46:28l'optimisme vient de quelque chose finalement de très simple,
- 46:32c'est qu'il y a un décalage à mon sens flagrant entre l'évolution de notre environnement culturel et technologique et l'évolution biologique.
- 46:41A savoir,
- 46:41nous sommes des animaux sociaux.
- 46:43C'est quelque chose de très fort,
- 46:43la sociabilité,
- 46:44le fait d'entrer avec les autres.
- 46:47C'est tellement vital que le cerveau nous gratifie par du plaisir d'être avec les autres.
- 46:51C'est vraiment quelque chose dont on a besoin.
- 46:53Même via des interfaces,
- 46:54même via des réseaux sociaux ?
- 46:56Ce qui est vu,
- 46:57c'est qu'aujourd'hui,
- 46:59ce qu'on appelle l'IRL,
- 47:01in real life,
- 47:03est recherché.
- 47:03Parce que finalement,
- 47:04il y a un manque dans une interface qui est diminuée.
- 47:07Parce que finalement,
- 47:08que ce soit la vidéo ou le texte,
- 47:11il y a une perte,
- 47:12il y a un inconfort.
- 47:14Si un jour,
- 47:14des technologies,
- 47:15je parlais tout à l'heure du Metaverse,
- 47:16Simule.
- 47:17entièrement cette réalité.
- 47:19Bon,
- 47:19là,
- 47:19on n'y est pas encore.
- 47:20En revanche,
- 47:21ce que je vois dans le retour en arrière,
- 47:22parce qu'effectivement,
- 47:24plus ces technologies avancent,
- 47:25plus il y a quand même une prise de conscience,
- 47:27pour moi,
- 47:27elle vient du fait de ce décalage entre ce que notre biologie souhaite,
- 47:32un environnement qui suppose peut-être moins de rapidité,
- 47:37plus de contact avec le réel,
- 47:38plus de relations,
- 47:39plus de choses concrètes,
- 47:41et la trajectoire que l'économie nous avance,
- 47:44qui est,
- 47:44elle,
- 47:44plus de fragmentation,
- 47:45plus d'atomisation.
- 47:46Et on est tous responsables parce qu'on est tiraillés entre les deux.
- 47:51Parce que c'est vrai que l'efficacité est quelque chose qui nous plaît.
- 47:54Parce que ça nous donne plus de pouvoir,
- 47:56plus d'autonomie.
- 47:57C'est toujours plus agréable de vivre dans un monde où on est moins contredit par les autres.
- 48:00Et en même temps,
- 48:01on voit que plus on avance dans ce monde,
- 48:03plus il y a quelque chose qui nous dérange.
- 48:05Et là,
- 48:06pour moi,
- 48:06le vrai point d'espoir et de vigilance,
- 48:10on n'en a pas encore suffisamment parlé,
- 48:11je pense,
- 48:12c'est celle du lien social.
- 48:13Parce que ce qui se passe...
- 48:16avec l'intelligence artificielle particulièrement,
- 48:19c'est qu'elle permet aux personnes d'avoir accès à un certain nombre de savoirs,
- 48:26à déléguer un certain nombre de choses,
- 48:28sans avoir à le demander à quelqu'un d'autre.
- 48:31Et c'est tout bête,
- 48:32mais prenons conscience de la manière dont la technologie a pour fonction de remplir un objectif qui autrefois était un objectif rempli par un autre être humain.
- 48:45Se déplacer,
- 48:46par exemple.
- 48:48Si je prends la période des chevaux,
- 48:49il fallait quelqu'un pour conduire le cheval.
- 48:51Aujourd'hui,
- 48:52la voiture permet de faire ça tout seul.
- 48:53En tout cas,
- 48:54on n'a plus besoin de composer avec quelqu'un.
- 48:56Le GPS,
- 48:58on ne demande plus son chemin dans la rue.
- 48:59On n'a pas besoin de quelqu'un pour nous indiquer le chemin.
- 49:03Un élément qui est assez drôle,
- 49:06c'est le frigidaire.
- 49:07Pourquoi le frigidaire ?
- 49:09Avant le frigidaire,
- 49:10dans les immeubles,
- 49:11il y a un problème,
- 49:12c'est celui de conserver les aliments.
- 49:15Et il y a plusieurs habitants dans un immeuble,
- 49:18des familles qui ne vivent pas ensemble.
- 49:20Néanmoins,
- 49:21ceux qui ont certains aliments qui vont se périmer ou qui ne peuvent pas se conserver,
- 49:26les échangent avec les autres qui ont d'autres personnes,
- 49:29etc.
- 49:30Et donc,
- 49:31on est dans une...
- 49:32un lien de solidarité parce qu'il n'y a pas l'autonomie qui est possible,
- 49:35l'autonomie alimentaire.
- 49:36Tout ça,
- 49:37c'est des pertes non récupérables ?
- 49:39Alors,
- 49:39ça c'est la question.
- 49:40Juste pour finir,
- 49:41à partir du moment où il y a le frigidaire,
- 49:42chacun a son élément et donc plus besoin d'interagir avec le voisin.
- 49:47Parce que la dépendance est supprimée parce que la technologie le résout.
- 49:50C'est très pratique,
- 49:51c'est très efficace le frigidaire et moi je suis ravi d'en avoir un,
- 49:53mais je vois ce que je perds.
- 49:54Et donc la question,
- 49:56c'est est-ce que le besoin fondamental qu'on a quand même d'être en lien avec les autres est suffisant
- 50:02pour qu'on change vraiment la société ?
- 50:05Là,
- 50:06c'est une question qui se pose,
- 50:08notamment à travers les réseaux sociaux.
- 50:10Il y a des tentatives de faire des réseaux sociaux qui sont moins excluants,
- 50:14qui font moins de bulles algorithmiques,
- 50:15pour s'être constaté que pour l'instant,
- 50:18ce ne sont pas eux qui ont pris le dessus.
- 50:20Les personnes sont toujours dans des questions des réseaux sociaux qui ont tendance à mettre dans des bulles.
- 50:25Mais je pense que la prise de conscience et le désarroi que crée un monde forgé par l'efficacité,
- 50:32aussi séduisant soit-il,
- 50:33montre dans un second temps que l'environnement qui en résulte n'est pas un environnement qui nous convient.
- 50:39Et j'attends les initiatives,
- 50:43j'ai pas encore créé de choses non plus,
- 50:45il y a beaucoup d'initiatives qu'on pourrait appeler locales.
- 50:47Toute la question c'est est-ce que ça peut dépasser l'échelle locale ou alors inversement,
- 50:51est-ce que la solution n'est pas de s'affranchir de l'échelle nationale pour revenir à des échelles locales et à ce moment-là c'est un autre modèle de société.
- 51:00qui n'est peut-être plus celui de la démocratie libérale actuelle,
- 51:02mais d'échelons inférieurs.
- 51:05Quelles initiatives locales ?
- 51:08Là,
- 51:08c'est toutes les questions des initiatives de personnes,
- 51:12par exemple,
- 51:12qui sont en lien avec une production d'alimentation partagée avec d'autres personnes,
- 51:20d'être une question de communauté,
- 51:22d'être de chaînes de production courte,
- 51:24des circuits courts,
- 51:25on en parle beaucoup aujourd'hui,
- 51:26ce qui suppose évidemment que les acteurs...
- 51:29soit plus interdépendant.
- 51:31Et moi,
- 51:31je pense que c'est ça,
- 51:32en tout cas,
- 51:32la solution.
- 51:33C'est qu'on sente tous que nous sommes dépendants des autres.
- 51:38Si on ne sent pas cette dépendance,
- 51:40il n'y a pas de raison de créer un collectif,
- 51:42quand bien même on aurait le besoin.
- 51:44En revanche,
- 51:45quand on est à une échelle inférieure,
- 51:47la dépendance est accrue.
- 51:48Et c'est d'ailleurs ce qu'on voit dans une famille,
- 51:51par exemple.
- 51:51Je ne sais pas,
- 51:54la dépendance entre les membres de la famille est évidente.
- 51:56Mais dès qu'on passe à une échelle lointaine,
- 51:57comme dans une ville,
- 51:59On sait qu'on vit dans une même ville,
- 52:00mais on se sent lointain de tous.
- 52:02Plus on est à une échelle petite,
- 52:03plus on se rend compte à quel point il y a une interdépendance.
- 52:07Et peut-être que ce qui va nous forcer à ça,
- 52:09on n'en a pas parlé,
- 52:10mais c'est toute la question environnementale liée aussi à cette course folle de la technologie,
- 52:16c'est que ce qui ôte le sentiment de dépendance,
- 52:20c'est le sentiment de toute puissance.
- 52:22Et en l'occurrence,
- 52:23plus le réel,
- 52:24et le réel,
- 52:25j'entends pas réel,
- 52:25tout ce qui nous résiste est éloigné.
- 52:27artificiellement par la technologie,
- 52:29qui fait que la mort,
- 52:31la nature,
- 52:31tout ça nous semble lointain.
- 52:32Enfin,
- 52:33on peut y être sensible,
- 52:33mais dans la vie quotidienne,
- 52:35je peux tout à fait acheter de la viande sans même savoir ce qu'est un animal,
- 52:39j'ai juste ma barquette,
- 52:39etc.
- 52:40Si le réel revient à nous,
- 52:42en nous montrant qu'en réalité il ne peut pas être dompté,
- 52:45et que notre dôme technologique est illusoire,
- 52:49à ce moment-là,
- 52:50la vulnérabilité revient.
- 52:51Donc,
- 52:51au fait,
- 52:52ce qui va nous sauver,
- 52:52c'est notre conscience de notre faillibilité et notre vulnérabilité.
- 52:55Alors,
- 52:56Merci.
- 52:57C'est une option forte de ce retour de bâton que je ne souhaite pas en soi,
- 53:04parce que ça veut dire peut-être plus de souffrance ou de choses comme ça.
- 53:08S'il y a la crise environnementale qui...
- 53:11La conscience,
- 53:12je pensais à réhabiliter nos personnes âgées.
- 53:16Absolument.
- 53:17À nous en occuper,
- 53:18à admettre la mort,
- 53:20la maladie.
- 53:21C'est à ça que je pensais.
- 53:22Tout à fait.
- 53:23Là,
- 53:23je suis entièrement d'accord.
- 53:24C'est un joint exactement.
- 53:25Je suis content que vous en parliez.
- 53:26L'analyse pour moi qui est le cœur dans mon livre,
- 53:29c'est que l'éloignement de la mort de notre expérience quotidienne décuple cette trajectoire à l'individualisme et à la superpuissance.
- 53:40Parce que la mort,
- 53:41c'est vrai qu'il y a eu la diminution de la mortalité infantile,
- 53:45qui a été très forte,
- 53:47et de la mortalité en couche,
- 53:48augmentation de l'espérance de vie,
- 53:49tout ça fait que c'est formidable effectivement,
- 53:52mais on est moins conscient.
- 53:54que le monde,
- 53:56que nous sommes fragiles.
- 53:57Et les personnes âgées,
- 53:59elles sont là,
- 53:59mais elles sont éloignées de notre expérience quotidienne.
- 54:02Elles sont reléguées à l'extérieur,
- 54:04dans des maisons de retraite,
- 54:06elles ne sont plus prises en charge dans les familles.
- 54:09Et finalement,
- 54:10ce n'est que plus tard,
- 54:11soit on a eu des expériences de vie assez marginales de la mort à laquelle on est confronté très tôt,
- 54:16soit c'est vers 40,
- 54:1750 ans où les parents commencent à vieillir.
- 54:19ou soit quand on commence soi-même à être touché par la maladie.
- 54:21Mais ça arrive beaucoup plus tard,
- 54:22ce qui crée toute une inertie où on se sent tout puissant,
- 54:26on se dit ça ne peut pas m'arriver.
- 54:27Et au même titre,
- 54:28c'est intéressant,
- 54:29c'est de voir qu'aujourd'hui,
- 54:31il y a aussi une baisse de la natalité,
- 54:34donc la vie aussi,
- 54:36qui fait partie du réel,
- 54:37c'est qu'on ne choisit pas qui vient,
- 54:39qu'on ne contrôle pas,
- 54:40et beaucoup plus basse,
- 54:41cette natalité.
- 54:42Et donc l'expérience du don de la vie,
- 54:46et donc de ce qu'est un enfant qui naît,
- 54:48etc.,
- 54:48et de la mort.
- 54:49sont plus rares dans notre société.
- 54:52Ça existe toujours,
- 54:53mais c'est beaucoup plus rare.
- 54:55Et il y a,
- 54:56selon moi,
- 54:57le fait que plus ce qui nous échappe est réintégré,
- 55:01en l'occurrence notre limite,
- 55:03notre vulnérabilité,
- 55:03à la fois notre fragilité par la naissance et la mort.
- 55:06Le hasard.
- 55:06Le hasard,
- 55:07voilà.
- 55:08Tous ces éléments nous ramènent à une condition qui est l'inverse de ce que la technologie nous promet,
- 55:13qui est la maîtrise,
- 55:14la prédiction.
- 55:15Les algorithmes le calculent.
- 55:16Le calcul.
- 55:17La logique.
- 55:18Voilà.
- 55:19le monde de la logique,
- 55:20qui est un monde très figé,
- 55:23sécurisant en apparence,
- 55:25mais qui en réalité crée un monde totalement reconstruit et un monde factice,
- 55:30parce que derrière cette vitre toque la réalité.
- 55:34Et par quel biais elle va s'immiscer ?
- 55:36Ce qui est sûr,
- 55:37c'est que la mort pour l'instant,
- 55:38c'est le rêve transhumaniste,
- 55:39mais elle est toujours présente.
- 55:40Et jusqu'à preuve du contraire,
- 55:42on est encore largement exposé à ça.
- 55:44Et je vois qu'elle a une vertu,
- 55:45en tout cas.
- 55:46qui est celle de nous ramener à notre vulnérabilité et donc à notre dépendance.
- 55:51Et j'utilise dans le livre un extrait d'une philosophe qui est Adèle Van Rept,
- 55:58qui a écrit un livre sur sa grossesse,
- 56:00son expérience de la grossesse,
- 56:01et pour moi qui traduit tout ce dont on est en train de parler.
- 56:05Elle annonce que quand elle est enceinte,
- 56:08ça crée un vrai choc chez elle parce qu'elle est très individualiste.
- 56:12Et donc elle se dit,
- 56:12comment je pourrais me diviser ?
- 56:14m'occuper de quelqu'un d'autre,
- 56:15faire tous les compromis qui imposent le fait de s'occuper de quelqu'un.
- 56:19Donc l'idée que plus on est individualiste,
- 56:22plus c'est compliqué de donner naissance parce que ça implique des sacrifices.
- 56:25Et puis,
- 56:26petit à petit,
- 56:27la grossesse se passe et elle dit quelque chose,
- 56:29c'est finalement cette grossesse me repose de moi parce que je me retrouve à trouver un sens à m'occuper de quelqu'un.
- 56:36Et elle se retrouve ensuite avec un enfant qui,
- 56:39effectivement,
- 56:39est incontrôlable.
- 56:42salitou,
- 56:43crie,
- 56:43c'est insupportable et pourtant ce chaos qui est immétrisable lui redonne le sens,
- 56:50elle dit,
- 56:51de ce qu'est aimer s'occuper,
- 56:52le don,
- 56:53au même titre que son père tombe malade et elle dit au moment où je découvre qu'il est malade et au moment où j'ai mon enfant qui a deux ans et qui fait n'importe quoi je redécouvre ce que c'est que le sens du mot accompagner et finalement notre désindividualisation c'est-à-dire
- 57:09Voilà.
- 57:10rompe cette trajectoire exacerbée et qui va trop loin,
- 57:14passe par la vulnérabilité et la réintroduction de la vulnérabilité dans nos sociétés.
- 57:19Par la naissance,
- 57:20par la mort,
- 57:20par le soin et la compréhension de notre dépendance vis-à-vis des autres.
- 57:25Plus le réel est tenu à l'écart,
- 57:27moins on s'en rend compte,
- 57:28mais c'est toujours temporaire.
- 57:29Et c'est ça qui est important de garder à l'esprit.
- 57:33On est en bonne santé aujourd'hui,
- 57:34on le sera moins demain.
- 57:36Et si on supprime la technologie,
- 57:37on se retrouve complètement vulnérable.
- 57:38Je pense
- 57:39à ce qui s'est passé,
- 57:40par exemple,
- 57:40pendant le Covid,
- 57:42au moment où il y a eu cette idée de la mort qui est revenue,
- 57:45d'un coup,
- 57:45dans la société qui n'était plus préparée,
- 57:48tout à coup,
- 57:49solidarité,
- 57:49on applaudit les autres professions,
- 57:51les soignants,
- 57:52etc.
- 57:52Tout à coup,
- 57:53on comprend qu'on a besoin des autres.
- 57:54Dès que la mort arrive,
- 57:55que ce soit une guerre,
- 57:55une maladie,
- 57:56on comprend qu'on n'est pas seul et que c'est par les autres que se fait notre épanouissement,
- 58:03notre humanité et la prise de conscience de ce que l'on est qui passe toujours par le regard de l'autre et l'altérité.
- 58:09C'est magnifique.
- 58:10J'ai envie de rester sur cette note d'espoir,
- 58:12Julien.
- 58:13Je ne sais pas si ça vous convient.
- 58:14Oui,
- 58:15tout à fait.
- 58:15Et juste pour conclure,
- 58:19un petit conseil au quotidien en hygiène,
- 58:21en exercice,
- 58:22c'est de se dire,
- 58:23lorsque l'on a le choix entre demander quelque chose à ChatGPT ou demander à quelqu'un qu'on connaît de son entourage,
- 58:30il vaut mieux privilégier la personne de son entourage parce que non seulement ça...
- 58:35on aura sans doute la réponse si la personne connait évidemment mais aussi le lien social se renforce et on a souvent dit
- 58:42Google a tué la grand-mère pourquoi ?
- 58:44Parce que quand on allait sur Google on trouvait des recettes de cuisine et on appelait plus la grand-mère et donc beaucoup de petites choses qu'on peut résoudre mais qui pourraient être résolues en appelant aussi ou en rentrant en contact avec quelqu'un et bien demandons-nous est-ce que l'âge n'est pas intérêt si c'est équivalent à passer par le lien humain plutôt que par le lien technologique et c'est par toutes ces petits hameçons qu'on met Merci.
- 59:03On va pouvoir retisser un collectif qui a un sens.
- 59:07Revaloriser la transmission.
- 59:09Oui,
- 59:09absolument.
- 59:11Merci Julien Gobin.
- 59:12Merci Yvonne.
- 59:16Mes chers amis,
- 59:17voici la confidence de Julien Gobin.
- 59:21Remplacez une envie de solliciter le chatbot par un appel à un ami ou un membre de la famille.
- 59:28Célébrez !
- 59:29plus fort le lien humain,
- 59:31malgré les âpres de l'altérité.
- 59:34Si ce contenu vous a intéressé,
- 59:37pensez à partager,
- 59:38à noter,
- 59:39à regarder et liker les extraits vidéos sur Instagram.
- 59:43A très bientôt !