Latest / En quête d' Accord - L'art d'être en lien / Des mots qui touchent, la médecine narrative pour éclairer les violences gynéco-obstétricales par Loic Bourdeau
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- 0:05En quête d'accord,
- 0:07l'art de communiquer et d'être en lien.
- 0:14La médecine narrative est un geste de soins particuliers qui s'intéresse aux histoires,
- 0:21aux mots et à l'expérience des patients et des soignants.
- 0:25Loïc Bourdeau donne la voix aux femmes en gynéco-obstétrique et tente de rétablir les liens par la littérature.
- 0:35entre la subjectivité du récit et la technicité du monde médical.
- 0:41Excellente écoute.
- 0:48Bonjour Loïc.
- 0:49Bonjour Imane.
- 0:51C'est un vrai plaisir de vous recevoir.
- 0:53Vous êtes venu de loin.
- 0:54Oui,
- 0:54mais pas si loin.
- 0:55D'Irlande,
- 0:56ça va.
- 0:57Ça fait quand même quelques heures d'avion,
- 0:59deux bonnes heures d'avion.
- 1:00À peine.
- 1:01À peine,
- 1:01à peine.
- 1:02En tout cas,
- 1:03j'ai l'énorme chance de vous accueillir.
- 1:06Vous avez eu un petit programme chargé ces derniers jours parce qu'à l'occasion de la sortie de votre livre,
- 1:12il y a eu beaucoup de programmation un peu partout en France,
- 1:15à Bordeaux,
- 1:16peut-être d'autres villes,
- 1:17et puis finalement à Paris pour le podcast,
- 1:20pour Enquête d'accord.
- 1:21Je suis très heureuse de parler de ce livre que j'ai en face qui s'appelle
- 1:26« Des mots qui touchent,
- 1:28obstétrique et gynécologie autrement » .
- 1:30C'est ça le sous-titre ?
- 1:32C'est ça.
- 1:32Voilà,
- 1:33on en parlera à la fin.
- 1:35Il est sorti aux éditions Le Bordelot.
- 1:37Il est sorti il y a à peine quelques mois.
- 1:40Oui,
- 1:40en fait,
- 1:40en mi-janvier,
- 1:42je crois,
- 1:43il est sorti.
- 1:44Donc,
- 1:45il est presque tout chaud.
- 1:47Il est presque tout chaud.
- 1:48Et on attendait ma visite en France pour pouvoir faire un lancement vraiment officiel.
- 1:53Oui.
- 1:54Et moi,
- 1:55j'ai eu l'énorme chance de le lire.
- 2:00Je vous l'ai dit en off,
- 2:02c'est un livre que j'ai tout de suite pris pour un roman.
- 2:06D'abord parce qu'il y a votre récit,
- 2:09mais il y a surtout le récit de toutes les voix que vous voulez porter à travers ce livre et puis à travers tous les ateliers que vous animez.
- 2:22Vous êtes enseignant-chercheur en études francophones et humanité médicale à l'Université nationale.
- 2:30d'Irlande ?
- 2:31Oui,
- 2:32à Maynooth.
- 2:32Donc ça,
- 2:33c'est la ville.
- 2:34Ça,
- 2:34c'est la ville.
- 2:35Juste à côté de Dublin,
- 2:36en fait,
- 2:36à 25 minutes.
- 2:37Très bien.
- 2:38Et ce que j'ai vu,
- 2:39c'est que vous avez occupé la chaire de professeur agrégé titulaire de la chaire de français et d'études francophones à l'université de Louisiane.
- 2:48Oui,
- 2:48en effet,
- 2:48j'ai travaillé en Louisiane.
- 2:49C'était mon premier poste après le doctorat où j'ai travaillé à l'université de Louisiane comme maître de conférence et donc avec différentes chaires de recherche,
- 2:57donc la mienne en études francophones.
- 2:58C'est ça.
- 2:59Et avant cela,
- 3:01vous avez eu des travaux qui portaient sur la production culturelle en France et au Québec.
- 3:07C'était peut-être le sujet de thèse d'ailleurs.
- 3:09Oui,
- 3:09sur la maternité de mon doctorat en Californie.
- 3:15Quand je repense à ma trajectoire,
- 3:17cette question du soin,
- 3:18du care,
- 3:19elle est là au départ,
- 3:20mais aussi de ces voix absentes ou de cette mauvaise représentation des femmes et des mères dans certaines productions ou même dans la recherche.
- 3:29Je crois que j'ai fait mon sujet de thèse parce qu'un jour,
- 3:32j'ai lu dans un article,
- 3:33il me semble,
- 3:34je ne vais peut-être pas nommer le journal,
- 3:37je ne m'en souviens plus,
- 3:38mais sur le film Crazy de Jean-Marc Vallée,
- 3:41un film québécois,
- 3:42où un journaliste dit que la mer n'est qu'une potiche.
- 3:47Et ça m'a frappé parce qu'en fait,
- 3:51pour moi,
- 3:51c'était le personnage central.
- 3:52C'est elle qui permettait tout dans ce film.
- 3:56Et donc,
- 3:56j'ai décidé d'écrire un article pour montrer qu'en fait,
- 3:59non,
- 3:59ce n'était pas le cas.
- 4:00Et après,
- 4:01ça a engendré tout ce travail sur la représentation de la maternité.
- 4:05Vous avez écrit d'ailleurs plusieurs ouvrages.
- 4:08Certains sont en anglais d'ailleurs.
- 4:10Oui,
- 4:10ma production académique est principalement en anglais,
- 4:13comme j'ai vécu plus de 15 ans aux États-Unis.
- 4:17Et pour une question de public plus large.
- 4:22j'ai publié principalement en anglais sur la maternité sur les représentations aussi du
- 4:29VIH SIDA dans des productions culturelles plus récentes en France un ouvrage collectif récemment aussi sur le roman Millennial donc cette génération,
- 4:41ma génération en fait et qu'est-ce que c'est que ce roman Millennial,
- 4:45quels sont les thèmes qu'on retrouve,
- 4:48les angoisses qu'on a face à l'avenir
- 4:51Et puis ce dernier texte.
- 4:54Ce dernier texte.
- 4:55Et vous êtes titulaire d'un diplôme en médecine narrative.
- 4:58C'est le sujet qui nous intéresse aujourd'hui.
- 5:00Exactement.
- 5:01Et ça,
- 5:01ça a été où ?
- 5:02La formation s'est passée où ?
- 5:04La formation s'est passée à Bordeaux.
- 5:06J'étais aux États-Unis jusqu'en 2022.
- 5:10J'envisageais de suivre la formation de Columbia à New York,
- 5:15puisque c'est vraiment le diplôme.
- 5:18originales et originelles qu'ils ont là-bas,
- 5:22mais très chères,
- 5:23puisqu'on est dans un contexte américain.
- 5:25Et puis,
- 5:26quand j'ai pris mon poste en Irlande,
- 5:29étant plus proche de Bordeaux,
- 5:31je me suis dit,
- 5:32c'est l'occasion.
- 5:33Et donc,
- 5:34je me suis inscrit et je venais tous les mois faire les cours pour ce diplôme de médecine narrative qui est lié à la chaire de médecine narrative de Bordeaux,
- 5:45qui est elle-même reliée à la chaire de philosophie.
- 5:49de Paris,
- 5:50avec Cynthia Fleury,
- 5:51la philosophe Cynthia Fleury.
- 5:53Oui,
- 5:53tout à fait.
- 5:53Et c'est Isabelle Gallichon et Jean-Arthur Micoulot qui ont monté ce DU à Bordeaux,
- 6:00où donc je me suis formé.
- 6:02C'est l'un des premiers,
- 6:03au fait,
- 6:04diplômes d'université qui forment à la médecine narrative.
- 6:07Je ne sais pas si depuis,
- 6:08il y en a eu d'autres.
- 6:10Alors,
- 6:10il y a d'autres.
- 6:10Créteil,
- 6:11peut-être ?
- 6:11Voilà,
- 6:11il y a Créteil,
- 6:12il y a d'autres certificats,
- 6:15d'autres diplômes.
- 6:17diplômes qui peuvent peut-être incorporer la littérature,
- 6:22mais dans le sens médecine narrative,
- 6:23oui,
- 6:23on a Créteil et j'espère qu'il y en a d'autres que j'oublie,
- 6:27mais en diplôme universitaire,
- 6:30Bordeaux était vraiment le premier.
- 6:33Alors,
- 6:35l'objet de cet épisode,
- 6:37c'est d'abord de partager votre ouvrage qui est fascinant,
- 6:41mais aussi c'est une façon de parler de la médecine narrative.
- 6:46Donc une discipline si peu connue dans le domaine médical et par le grand public.
- 6:52Donc je suis très heureuse de pouvoir,
- 6:53et moi,
- 6:54pouvoir accéder à ça à travers la gynéco et l'obstétrique.
- 7:00Et puis de pouvoir,
- 7:02grâce à ça,
- 7:02comprendre la place et l'objectif de la médecine narrative.
- 7:09Historiquement,
- 7:10elle n'a pas commencé probablement en France ou dans les pays européens.
- 7:15J'entends toujours parler du même nom et que c'est arrivé aux États-Unis.
- 7:20Comment s'appelle la première personne qui a mis en place cette Ausha de la médecine ?
- 7:26Oui,
- 7:26alors c'est la professeure Rita Charon.
- 7:29Il faut dire qu'il y avait déjà un champ d'études auparavant,
- 7:32différents,
- 7:33très interdisciplinaires,
- 7:34qui peut-être n'avaient pas cette terminologie-là.
- 7:37Mais c'est vraiment en 2001,
- 7:38dans le JAMA,
- 7:39que
- 7:40Rita Charon publie un article.
- 7:42Merci.
- 7:43fait naître d'une certaine manière cette nouvelle discipline de la médecine narrative.
- 7:49Elle est prof de médecine interne et médecin à Columbia et puis elle se rend compte qu'il y a quelque chose qui manque dans sa pratique.
- 7:58Elle décide de faire un doctorat en littérature anglaise sur Henry James et en faisant ce doctorat,
- 8:04elle se rend compte que les outils de la critique littéraire qu'elle utilisait pour écrire sa thèse,
- 8:09eh bien,
- 8:09il lui permettait d'écouter mieux.
- 8:12les récits de ses patients.
- 8:14Et donc,
- 8:14elle a mis en place toute une approche,
- 8:16toute une méthodologie de formation à la médecine narrative pour mieux écouter les récits des soignants.
- 8:23Et donc,
- 8:24ça se passe avec un texte choisi où on va être autour de ce texte,
- 8:29le lire ensemble,
- 8:31faire attention aux mots,
- 8:32faire attention aux métaphores,
- 8:34à comment le texte est écrit,
- 8:36à la question de la voix,
- 8:38du ton du texte.
- 8:40par rapport à des enjeux spécifiques.
- 8:44La discussion va permettre une dimension presque auto-réflexive où les soignants,
- 8:51principalement,
- 8:52vont pouvoir mettre en lien leur pratique avec ce qu'ils sont en train de lire,
- 8:56échanger dans une forme aussi de bienveillance et d'humilité dans ces ateliers.
- 9:01Et il y a ensuite une partie d'écriture,
- 9:03et dans cette partie d'écriture qui est en lien avec le texte,
- 9:07alors il se passe un moment d'affiliation,
- 9:10souvent,
- 9:11c'est le cas,
- 9:12où on se rend compte de certains biais qu'on avait ou de comment est-ce qu'on pourrait améliorer une situation.
- 9:20Et on discute aussi de ces textes.
- 9:24Pour que ce soit encore plus clair,
- 9:26on va essayer de vraiment approcher la médecine narrative au plus grand nombre pour que ce soit facile et accessible et faire vraiment objectiver...
- 9:37ce qu'elle présente comme intérêt à la médecine narrative,
- 9:39où elle se situe.
- 9:41J'aimerais citer Camille Laurence,
- 9:44je prononce bien son nom.
- 9:45C'est ça.
- 9:46Camille Laurence est une des plus grandes écrivaines françaises pour moi.
- 9:49Elle est aussi la présidente du Goncourt.
- 9:52Donc,
- 9:53c'est quand même une grande figure de la littérature qui a écrit,
- 9:58beaucoup écrit depuis longtemps.
- 9:59Exactement.
- 10:00Et donc,
- 10:01le roman qui est souvent cité dans « Des mots qui touchent » ,
- 10:05C'est son livre qui s'appelle « Intitulé Philippe » .
- 10:08On va peut-être avoir l'occasion d'en parler.
- 10:11En tout cas,
- 10:11la préface est d'elle.
- 10:13Et elle dit qu'il ne s'agit absolument pas d'une confrontation entre les soignants et les soignés.
- 10:20Il s'agit tout simplement de faire dialoguer les différentes voix et créer des liens.
- 10:27C'est une introduction qui permet de mettre un petit peu les choses en place pour pouvoir comprendre les choses dont on va parler cet après-midi et parler des choses qui
- 10:41sont contenues dans votre livre.
- 10:44Ici,
- 10:44on parle des violences gynéco-obstétricales.
- 10:48Avant d'arriver jusque là,
- 10:49j'ai envie de comprendre votre parcours,
- 10:52Loïc.
- 10:53Comment vous en êtes arrivé à vous approprier un sujet aussi délicat ?
- 10:58Comment vous êtes arrivé dans le monde du soin à travers tout votre parcours ?
- 11:04Racontez-moi votre histoire.
- 11:06Oui,
- 11:07donc on repart à cette thèse déjà sur les questions de maternité.
- 11:13La maternité est très présente,
- 11:16mais là on est vraiment d'un point de vue culturel,
- 11:18au niveau des attentes sociales envers les mères.
- 11:22et puis petit à petit je me rapproche de thématiques qui sont plus proches du soin,
- 11:29grâce au texte sur le VIH SIDA par exemple,
- 11:34mais c'est vraiment le texte de Camille Laurence qui a opéré un basculement.
- 11:37J'avais lu Philippe auparavant qui m'a bouleversé,
- 11:40je trouvais que c'était un texte magnifique,
- 11:43et même la critique académique de ce texte montrait donc
- 11:47que c'était un très beau texte,
- 11:49qu'il y avait une question de réappropriation du pouvoir face au monde médical qui a mené à la mort de son fils à la naissance.
- 11:58Mais on parlait souvent de ce texte comme une expérience singulière.
- 12:03Et puis en 2020,
- 12:04elle publie « Fille » ,
- 12:06et donc je lis « Fille » ,
- 12:07et là je vois en fait dans « Fille »
- 12:09qu'elle va reparler de Philippe,
- 12:11d'une certaine manière,
- 12:13mais on se rend compte qu'il y a une dimension beaucoup plus systémique.
- 12:16problème.
- 12:16Du coup,
- 12:16je repars vers Philippe,
- 12:18je relis,
- 12:19et là je me dis,
- 12:19ah oui,
- 12:20il y a vraiment quelque chose de l'ordre de ces violences obstétriques et gynécologiques à un point de vue,
- 12:26à un niveau systémique,
- 12:28et c'est aussi,
- 12:28je pense,
- 12:29le moment où il y a eu une émergence sur les réseaux sociaux,
- 12:32avec beaucoup de hashtags,
- 12:33balance ton gynéco,
- 12:34balance ton utérus,
- 12:36où des femmes partageaient leurs témoignages.
- 12:39Et peut-être que je pourrais lire un extrait de ces témoignages.
- 12:42Puisque c'est aussi toutes ces voix de femmes et de personnes qui ont partagé leurs histoires qui sont dans le texte et à qui ce texte doit beaucoup.
- 12:51Donc voici un extrait.
- 12:53Il y a quatre ans,
- 12:54je vais à mon premier rendez-vous chez un gynécologue car j'ai mon implant contraceptif depuis un peu plus de deux ans.
- 13:00Je lui explique que j'ai peur que l'effet des hormones ne soit plus aussi efficace et que j'ai préféré utiliser des préservatifs.
- 13:10Il explose de rire en me disant Merci.
- 13:12alors vous,
- 13:13vous mettez la ceinture et les bretelles je me suis senti honteuse et affreusement infantilisé il m'examine ensuite ah,
- 13:21je me doutais,
- 13:22vous avez un beau kyste sur l'ovaire droit,
- 13:24puis bon,
- 13:25on va tâter les doudounes maintenant ça c'était juste une histoire,
- 13:29il y en a eu plus de 7000 sur les réseaux sociaux et je me suis dit,
- 13:32il se passe quelque chose là,
- 13:34et comme c'était le moment de commencer mon mémoire de médecine narrative
- 13:41Je me suis dit,
- 13:41en fait,
- 13:41c'est ce sujet que je veux aborder et voir ce que peut la médecine narrative par rapport à ces violences-là.
- 13:50C'est-à-dire que le monde gynéco-ostétrical est un monde particulier.
- 13:55Il y a un héritage,
- 13:56vous en parlez dans le livre.
- 13:58Il y a toute une symbolique.
- 14:01On se rend compte qu'il y a culturellement tout un tas de choses qui font que les choses,
- 14:08comme vous dites,
- 14:08sont extrêmement systémiques,
- 14:10construites
- 14:12les silences,
- 14:12les choses non dites et donc là,
- 14:16à partir du moment où il y a eu de l'espace notamment les réseaux sociaux pour laisser émerger ces paroles-là et ces récits-là vous avez tout de suite perçu qu'il y avait une matière à faire et que ça pouvait être exploité donc moi
- 14:31je comprends que le récit pourrait être exploité dans sa singularité,
- 14:36c'est-à-dire au fait la femme qui raconte son histoire Ah !
- 14:40Mais je comprends aussi,
- 14:41vous êtes enseignant-chercheur,
- 14:43et la multiplicité,
- 14:45la quantité de récits au sujet d'un thème,
- 14:49par exemple,
- 14:50a de la valeur.
- 14:52Les deux ont de la valeur.
- 14:54Exactement.
- 14:54Et ce qu'on voit en médecine narrative,
- 14:57c'est vraiment la valeur des mots,
- 14:58la valeur des textes et ce que peut la littérature.
- 15:02Et je pense que l'argument qu'on a,
- 15:03c'est que la littérature,
- 15:05elle propose un savoir spécifique qui est aussi valide et valable.
- 15:09qu'un savoir médical.
- 15:10Ce n'est pas une compétition entre les deux.
- 15:13Et d'ailleurs,
- 15:13Camille Laurence,
- 15:14à la fin de Philippe,
- 15:14elle a cette belle phrase où elle dit
- 15:16« Le médecin et l'écrivain font le même travail,
- 15:19le même métier,
- 15:20ils lisent des signes. »
- 15:21Et ensuite,
- 15:22elle dit « Je ne comprends pas qu'on n'enseigne pas Proust. »
- 15:27à l'université et à la fac de médecine,
- 15:29ça me semble plus important que les mathématiques.
- 15:31Et je trouve qu'il y a quelque chose de très juste parce qu'en fait,
- 15:34il y a toute une histoire derrière entre le soin et la médecine où les arts,
- 15:38la littérature faisaient partie de la pratique médicale.
- 15:44Et puis,
- 15:44ça a été petit à petit invisibilisé.
- 15:48Là,
- 15:48il y a un retour aussi,
- 15:51mais parfois,
- 15:51l'utilisation est un peu triviale ou superficielle,
- 15:53comme si c'était juste un peu un supplément d'âme.
- 15:56Alors qu'en fait,
- 15:57nous,
- 15:57avec la médecine narrative,
- 15:58on montre bien que la littérature est un objet épistémique,
- 16:02c'est-à-dire un objet qui propose un savoir et qu'il faut écouter.
- 16:08Parce qu'il y a plein de questions qui émergent à travers la littérature et la façon dont on le reçoit nous permet aussi de réfléchir,
- 16:16ou du moins les soignants,
- 16:17à leur propre pratique.
- 16:18C'est très intéressant,
- 16:20surtout pour un soignant.
- 16:21Du coup,
- 16:22j'ai l'impression que c'est un regard qui se pose.
- 16:24ailleurs que sur la technicité.
- 16:27J'entends bien qu'il y a un savoir et une technique médicale.
- 16:31Et à côté,
- 16:32il y a un vécu et une expérience.
- 16:33Il y a des histoires.
- 16:34Il y a des histoires.
- 16:36Le vécu et l'expérience,
- 16:38comme vous dites,
- 16:38il n'est pas uniquement du côté du malade ou du patient.
- 16:42Il est des deux côtés parce qu'il s'agit d'une dynamique et d'un lien à créer entre un soignant et un soigné.
- 16:50Et maintenant,
- 16:51il y a une dynamique aussi d'ascendance ou d'autorité du monde médical dont il faut tenir compte,
- 16:59qui fait que la posture la plus délicate reste quand même celle du patient.
- 17:05Absolument.
- 17:05Voilà,
- 17:06la vulnérabilité,
- 17:07elle est dans son camp.
- 17:09Et par ce biais-là,
- 17:12on a besoin quand même de vérifier le récit et l'expérience des patients,
- 17:17combien même elles restent subjectives.
- 17:19Là,
- 17:21on ne cherche pas quelque chose de précis.
- 17:25On cherche simplement à relever une singularité qui a quand même de la valeur,
- 17:31quand bien même elle est subjective.
- 17:32C'est ça que j'ai compris du livre.
- 17:34Oui,
- 17:34et puis,
- 17:35ce qui est vraiment au cœur du livre,
- 17:37c'est qu'il y a ces histoires.
- 17:38Tous les patients viennent avec des histoires.
- 17:42Je ne suis pas soignant,
- 17:42mais quand la personne s'assoit en face de vous,
- 17:44je suis sûr qu'elle vous raconte une histoire ou quelque chose.
- 17:48Et donc la médecine narrative,
- 17:49c'est de se dire,
- 17:50je vais attendre et écouter,
- 17:53de voir comment cette histoire se déroule.
- 17:55Parce que souvent,
- 17:56c'est ce que Rita Charon montre,
- 17:57la personne vient pour un problème cardiaque,
- 18:01elle discute et puis elle se rend compte qu'il y a quelque chose d'autre derrière.
- 18:04Et donc,
- 18:05en ayant cette conversation,
- 18:07elle arrive à tisser quelque chose de différent et elle va vers ce qu'elle appelle la co-construction du traitement,
- 18:13où la patiente se sent vraiment inclue dans le processus,
- 18:17où ce n'est pas juste
- 18:18Voilà l'ordonnance et vous allez faire ça.
- 18:21Et donc,
- 18:21cette co-construction,
- 18:22elle change absolument la relation.
- 18:24Donc,
- 18:25il y a toujours la dynamique de pouvoir et la dynamique de besoin,
- 18:28puisque moi,
- 18:29en tant que soigné,
- 18:30j'ai besoin que le soignant me soigne.
- 18:34Mais si j'arrive à changer un peu cette hiérarchie,
- 18:39c'est positif pour les deux.
- 18:41C'est ça qui est génial.
- 18:44On parlera,
- 18:45oui.
- 18:45C'est-à-dire que c'est un lien qui est de toute façon vertueux dans les deux sens.
- 18:49Exactement.
- 18:50Parce que ça peut être souffrant dans les deux sens.
- 18:52Tout à fait.
- 18:53Voilà.
- 18:55Là,
- 18:56ce que vous me dites de la dynamique de Rita Ausha,
- 18:59c'est-à-dire que c'est quelqu'un qui a déjà appliqué la médecine narrative,
- 19:03finalement ça devient une façon de faire par rapport à la consultation,
- 19:06par rapport au lien au patient.
- 19:08Maintenant,
- 19:08vous,
- 19:09quand vous intervenez pour...
- 19:12proposer la médecine narrative dans des soins,
- 19:15ça commence sous forme d'atelier sur des récits qui préexistent déjà,
- 19:19qui ont déjà eu lieu.
- 19:21Alors,
- 19:22a priori,
- 19:22ce que je comprends,
- 19:23c'est que ce sont des récits soit vraiment réels ou exprimés par des patients,
- 19:28mais ça peut être aussi des supports fictifs ou des romans ou de la littérature ou d'autres formes.
- 19:35Absolument.
- 19:36De manière générale,
- 19:36on va utiliser des textes qui ont été publiés,
- 19:40souvent qui ont un lien avec le soin,
- 19:43plus ou moins explicite,
- 19:45que ce soit de la littérature de maladies,
- 19:47puisqu'il y a beaucoup d'autopathographies,
- 19:50de textes écrits par des personnes qui ont eu le cancer,
- 19:53par exemple.
- 19:53Donc,
- 19:54c'est intéressant d'avoir ces perspectives-là.
- 19:56Mais aussi de soignants qui expriment un mal-être dans leurs textes.
- 20:03Mais on peut aller en dehors,
- 20:04parce que le but de la médecine narrative,
- 20:05c'est de s'intéresser à des enjeux spécifiques.
- 20:08Donc,
- 20:08par exemple,
- 20:08la question de la discrimination dans le soin.
- 20:11On n'a pas besoin d'un texte où il y a une discrimination dans le monde médical.
- 20:16On peut prendre n'importe quel texte.
- 20:18Donc moi,
- 20:18par exemple,
- 20:19j'avais proposé de prendre
- 20:21« J'ai un rêve » .
- 20:23de Martin Luther King,
- 20:24de regarder comment il fait son discours,
- 20:27et en faisant attention à ces mots-là,
- 20:28on se rend compte des dynamiques de pouvoir,
- 20:30et c'est suffisant,
- 20:32et c'est même beaucoup comme texte pour parler de ça.
- 20:35Donc on va choisir un texte,
- 20:37et on dit,
- 20:38on est dans un atelier qui a trois enjeux.
- 20:40Il y a un enjeu de médecine narrative,
- 20:42où ça peut être la question de la voix,
- 20:44de la perspective,
- 20:46un enjeu éthique,
- 20:47donc par exemple,
- 20:48travailler sur le racisme,
- 20:51et un enjeu littéraire.
- 20:53Et ça peut être,
- 20:53par exemple,
- 20:54le ton du texte,
- 20:56travailler,
- 20:56voir l'ironie.
- 20:58Donc,
- 20:59on travaille toujours sur ces trois aspects-là pour atteindre quelque chose.
- 21:05Et on lit le texte ensemble et ensuite,
- 21:08il y a la partie écriture.
- 21:09Juste,
- 21:10on va essayer d'être un peu plus précis pour les auditeurs.
- 21:13C'est-à-dire,
- 21:14imaginons,
- 21:14c'est un atelier de médecine narrative.
- 21:16Il y a des soignants.
- 21:17Donc là,
- 21:17il n'y a pas forcément les patients.
- 21:19On est d'accord ?
- 21:19Non,
- 21:20c'est rare.
- 21:21En principe,
- 21:22dans la médecine narrative telle qu'elle est théorisée,
- 21:23il n'y a pas de patient.
- 21:26C'est quelque chose qui est en train d'être développé actuellement.
- 21:28Isabelle Galichon,
- 21:29justement,
- 21:30à Bordeaux,
- 21:30a réfléchi à ça.
- 21:31Il y a eu une série de séminaires l'année dernière pour voir quel serait l'enjeu.
- 21:36Si on fait de la médecine narrative pour les patients,
- 21:38c'est dans quel but ?
- 21:40Oui,
- 21:40pour les patients,
- 21:41c'est dans quel but ?
- 21:42Voilà.
- 21:43Donc,
- 21:45ça se met en place lentement.
- 21:47Mais l'atelier,
- 21:48donc ?
- 21:48tels qu'ils se présentent actuellement ?
- 21:50Est-ce que vous animez ?
- 21:50Parce que vous en animez ici en France,
- 21:52aux États-Unis,
- 21:54en Irlande.
- 21:56Est-ce que c'est un groupe de soignants,
- 21:59donc ?
- 21:59Ça peut être des jeunes internes,
- 22:01ça peut être des infirmiers.
- 22:03Dans une maternité,
- 22:04il y a des sages-femmes également,
- 22:05ou des pédiatres,
- 22:07en fonction de la thématique.
- 22:09Ensuite,
- 22:10il y a des textes qui sont préalablement choisis,
- 22:13ou les soignants découvrent en arrivant à l'atelier.
- 22:17C'est déjà présélectionné ?
- 22:19Non,
- 22:20on découvre tout quand ils arrivent.
- 22:21C'est important de découvrir et de ne pas que ce soit un petit peu à vif ?
- 22:26Absolument.
- 22:27En fait,
- 22:29ça va vraiment dépendre de l'intervention du public qu'on a.
- 22:33Donc,
- 22:33des fois,
- 22:34on ne va se retrouver qu'avec des soignants.
- 22:37Mais des fois,
- 22:37on a des ateliers où il y a un mix.
- 22:40Il y a des soignants,
- 22:41mais il y a aussi des personnes,
- 22:42des humanités qui s'intéressent au sujet.
- 22:44Et donc,
- 22:44ça change aussi les dynamiques.
- 22:46Oui.
- 22:47C'est ce qui est intéressant.
- 22:48Mais nous,
- 22:49quand on va préparer l'atelier,
- 22:50on va se dire,
- 22:50voilà,
- 22:50quels sont les enjeux ?
- 22:51Donc,
- 22:52je vais choisir ce texte parce que je pense qu'il peut répondre à ces enjeux-là.
- 22:56Les personnes arrivent et on va travailler sur ce texte qu'ils ne connaissent pas.
- 22:59Et on ne donne pas le titre non plus.
- 23:02On ne donne pas d'informations au départ.
- 23:04On ne travaille que sur le texte.
- 23:06Mais ils ont la thématique quand même.
- 23:08Non plus.
- 23:08Non plus,
- 23:09mais vraiment pas ?
- 23:10Non,
- 23:10mais ça va.
- 23:12Il y a quelque chose d'assez logique.
- 23:14Presque un accord implicite,
- 23:15c'est-à-dire que si je vais faire les ateliers dans une maternité...
- 23:20Il est clair que ce sera un sujet d'obstétrique.
- 23:22Oui,
- 23:23voilà.
- 23:23Quelque chose autour de l'obstétrique,
- 23:25de la gynécologie.
- 23:26Si on a un public un peu plus large,
- 23:28peut-être que ça peut être sur le Burnout,
- 23:30dont on peut reparler.
- 23:33Donc,
- 23:33ça va vraiment dépendre du contexte aussi dans lequel on fait l'atelier.
- 23:38Et on le découvre ensemble,
- 23:39on le lit à haute voix ensemble et on discute.
- 23:43de ce texte.
- 23:46Il y a une analyse des mots ?
- 23:48Oui,
- 23:49une discussion.
- 23:52Il faut dire que dans la méthode du moins bordelaise,
- 23:56mais même dans la méthode de Charon,
- 23:58les ateliers sont organisés et modérés par deux individus,
- 24:02toujours un binôme,
- 24:04un soignant et une personne non-soignante qui vient des humanités.
- 24:07Parce qu'il faut avoir ces deux perspectives complémentaires.
- 24:13puisque moi je ne suis pas soignant donc je ne peux pas savoir comment ça se passe et vice versa et moi je recentre toujours la discussion sur les mots écrits parce que des fois ça peut partir très vite sur les thématiques ou dans mon expérience il y a ça ou je pense que la personne dit ça mais
- 24:29le but c'est toujours de l'ancrer dans le texte parce que par exemple on peut dire cette personne elle a l'air absolument traumatisée oui mais si on regarde le texte et on regarde les mots
- 24:41Alors on voit exactement comment le traumatisme est articulé,
- 24:45comment est-ce qu'il est exprimé.
- 24:46Et c'est ça après qui change dans la relation soignant-soigné.
- 24:50C'est qu'on va faire attention aux mots et on va juste éviter de qualifier une attitude ou quelque chose.
- 24:57On va pouvoir justifier cette attitude.
- 24:59Par la suite,
- 25:01est-ce qu'il y a la place pour l'expression des soignants de ce qu'ils ressentent d'un texte ?
- 25:09leur réaction par rapport à des mots ou un texte d'impatience ?
- 25:13Et c'est souvent la première question,
- 25:15en fait.
- 25:15On commence souvent avec « Quelles sont vos impressions générales ? »
- 25:20Et donc,
- 25:20c'est là où on voit ce qui attire les gens dans le texte.
- 25:23Et puis,
- 25:23ils vont développer un petit peu ça.
- 25:25Du coup,
- 25:25ça va résonner avec quelqu'un d'autre.
- 25:28Et mon but,
- 25:29c'est toujours de juste le ramener au texte.
- 25:31Vous dites ça,
- 25:31d'accord.
- 25:32Où est-ce qu'on voit dans le texte ?
- 25:34De toujours faire ce lien.
- 25:35Donc,
- 25:35ils arrivent à faire les deux.
- 25:37Et ensuite,
- 25:38quand on passe à la partie écriture,
- 25:40on va leur donner une consigne,
- 25:42souvent inspirée peut-être d'une phrase du texte qu'on va réutiliser,
- 25:46en leur disant,
- 25:46continuez cette phrase.
- 25:48Ils ont quatre minutes,
- 25:49huit minutes pour écrire.
- 25:52Ils vont partager s'ils le veulent,
- 25:53c'est toujours sur le volontariat.
- 25:55Et les autres vont commenter aussi sur ce texte.
- 25:58Et souvent,
- 25:59quand ils vont partager ou avoir écrit,
- 26:03c'est sur ce ressenti aussi,
- 26:05sur cette expérience de lecture.
- 26:07On voit qu'il y a eu un cheminement par rapport au début jusqu'au moment où ils écrivaient et partagent.
- 26:12À quoi sert ce petit moment de restitution sous forme d'écrit ?
- 26:18Pourquoi il est sous forme d'écrit ?
- 26:19Oui,
- 26:20alors ça,
- 26:20c'est ce qu'on appelle le moment d'affiliation.
- 26:25C'est un moment nécessaire pour prendre le temps de poser des mots et de voir comment est-ce qu'on crée un lien avec le texte préexistant.
- 26:34Donc,
- 26:34j'ai fait un atelier récemment en maternité sur la question d'un enfant prématuré et comment c'était très difficile pour une mère.
- 26:42Et le texte se termine en disant lentement,
- 26:45nous marchons vers le service de néonatologie.
- 26:49on nous a dit,
- 26:51et puis le texte original dit,
- 26:53préparez-vous,
- 26:54ça va être impressionnant,
- 26:55et nous on a changé,
- 26:56on a dit,
- 26:57on nous a dit.
- 26:58Et donc là les soignants ont repris le récit,
- 27:01ils ont écrit des textes absolument magnifiques,
- 27:05qui ont en fait montré comment c'était difficile pour cette mère,
- 27:08et ils ont voulu rendre compte de cette difficulté pour la mère à travers leurs mots.
- 27:13Donc il y a ce moment d'empathie qui se passe grâce à l'écriture.
- 27:16temps de réflexion et d'écriture et de partage.
- 27:19D'accord.
- 27:20Donc,
- 27:20c'est un moment,
- 27:21la médecine narrative permet la restauration de ce qu'on n'a pas eu le temps d'avoir dans le lien originel ou dans la relation de soins qui a été soit bousculé,
- 27:34soit pas juste,
- 27:35soit qui n'a pas pu se faire comme il fallait.
- 27:38Donc là,
- 27:39la question,
- 27:40c'est pas de corriger quelque chose,
- 27:42juste reprendre le temps.
- 27:43temps de restituer quelque chose qui n'a pas pu avoir lieu.
- 27:47Exactement,
- 27:48voilà.
- 27:48Ça peut être soit vraiment une expérience vécue ou une expérience qu'ils n'ont pas vécue et à ce moment-là,
- 27:56ils se disent,
- 27:57si ça m'arrive,
- 27:58voilà comment j'aimerais pouvoir aborder la situation ou gérer cette situation-là.
- 28:04Et en lisant le texte,
- 28:05c'est ça qui est beau.
- 28:06Il va y avoir des moments et les gens vont réagir.
- 28:07Ce texte sur la néonatologie et le prématuré,
- 28:11il y a une sage-femme Merci.
- 28:12qui est un peu amie de la mère,
- 28:14par exemple,
- 28:15et elle dit ce que vous vivez et ce qu'il y a de pire.
- 28:20Et les soignants,
- 28:21ils étaient là,
- 28:23j'aurais jamais dit ça.
- 28:24Qui est-elle pour dire ça ?
- 28:26Et en même temps,
- 28:27pour la mère,
- 28:28c'était important d'entendre que c'était difficile.
- 28:32Et donc,
- 28:33on réfléchit à cette question de l'attention est nécessaire.
- 28:38Clairement,
- 28:39la mère en a besoin,
- 28:40mais...
- 28:41il faut faire attention aux mots qu'on utilise à ce moment-là parce que peut-être que ce ne sont pas les mots justes.
- 28:46Et la médecine narrative,
- 28:48elle essaye de faire attention à cette justesse.
- 28:51Les mots ont beaucoup,
- 28:52beaucoup de valeur.
- 28:53Ils sont puissants.
- 28:54Absolument.
- 28:55Les mots,
- 28:55les silences,
- 28:56c'est vraiment ça.
- 28:57La littérature,
- 28:58c'est ça.
- 28:58C'est que chaque mot compte aussi.
- 29:01Et donc,
- 29:02on réfléchit à ce qu'on dit.
- 29:05J'ai relevé ce que vous avez écrit,
- 29:07vous avez dit.
- 29:08La littérature appliquée au récit de soins,
- 29:11c'est une façon de lire de manière fine,
- 29:14attentive,
- 29:15sensible,
- 29:16accorder du temps au récit,
- 29:18lui accorder de l'espace,
- 29:20de l'importance.
- 29:21Contrairement au monde médical qui est dominé par l'urgence,
- 29:24la rationalité,
- 29:25la technicité,
- 29:28elle appelle à la lenteur,
- 29:30ce qui permet l'accueil et la reconnaissance.
- 29:34C'est très beau.
- 29:37Et c'est aussi un moyen de dire que ce n'est pas,
- 29:40on l'a mis sur la couverture,
- 29:41que ce n'est pas un livre critique des soignants,
- 29:45que ce n'est pas un livre accusateur.
- 29:47C'est un livre qui montre qu'il y a un système qui peut broyer aussi les soignants et qu'à travers ces ateliers de médecine narrative,
- 29:55on arrive à faire autre chose.
- 29:58Quand on s'empare de ces outils-là et qu'on revient dans le soin,
- 30:01on arrive à faire autre chose aussi dans des circonstances assez similaires.
- 30:06Et la littérature,
- 30:07c'est cet espace où on peut tout faire.
- 30:10Oui,
- 30:11alors quand vous parlez des soignants,
- 30:13vous en parlez dans le chapitre répété.
- 30:16Vous dites que les soignants,
- 30:18dans leur technicité,
- 30:20dans la répétition,
- 30:21dans la charge de travail qu'ils ont,
- 30:23ils peuvent vivre mal ce manque.
- 30:26d'espace relationnel avec le patient,
- 30:29c'est le lit de l'usure,
- 30:31du burn-out,
- 30:32et que dans la médecine narrative,
- 30:34c'est une façon aussi de réparer le sens de leur métier et de laisser la place à ce qu'ils n'ont pas le temps de laisser poser durant les soins quand ils sont tenus
- 30:49par la performance,
- 30:51par l'action et par l'urgence qu'ils ont.
- 30:56C'est dans leur sens aussi que la médecine narrative se déploie.
- 31:02C'est le moment qu'ils ont de restaurer ce lien.
- 31:04Oui,
- 31:04si on regarde les études scientifiques qui utilisent ou sur la médecine narrative et des ateliers de médecine narrative,
- 31:11la plupart s'intéressent au burn-out des soignants.
- 31:16Surtout en obstétrique et gynécologie où il y a une charge émotionnelle qui est très forte,
- 31:21justement avec des vies qui sont vraiment en jeu.
- 31:25Elles sont en jeu dans d'autres spécialités aussi,
- 31:27mais il y a quelque chose d'une futurité aussi avec l'enfant.
- 31:32Donc la charge émotionnelle est très lourde.
- 31:35Les ateliers de médecine narrative ont été là pour aider à prévenir le burn-out.
- 31:41Et les études montrent que les internes qui sont formés à cette médecine narrative arrivent à éviter le burn-out,
- 31:47ou s'ils le font,
- 31:49ils font des burn-outs qui sont peut-être moins puissants.
- 31:53Et ils arrivent aussi...
- 31:54à créer une relation de soins qui est plus épanouissante dans les mêmes conditions.
- 31:59Alors moi,
- 31:59je dis,
- 31:59il faut changer les conditions aussi de travail parce qu'on veut que nos soignants,
- 32:02ils travaillent dans des bonnes conditions.
- 32:05Mais ce qui est positif,
- 32:06c'est que dans les mêmes conditions,
- 32:08la médecine narrative déjà apporte quelque chose de positif.
- 32:12Justement,
- 32:12c'est ça que j'ai envie de savoir.
- 32:13Qu'est-ce qu'elle apporte ?
- 32:14Est-ce que les ateliers de médecine narrative changent le fonctionnement des soignants ?
- 32:19Est-ce que les soignants,
- 32:21autrement dit,
- 32:21qui ont accès...
- 32:23à ces ateliers et qui travaillent grâce à la médecine narrative arrivent à changer leur façon de s'adresser ?
- 32:31Est-ce que c'est tangible ?
- 32:33Est-ce que vous le mesurez ?
- 32:34Oui,
- 32:34il y a des études qui l'ont mesuré et souvent quand on a des questions de perte de sens ou perte de lien ou on a l'impression peut-être de faire mal,
- 32:47à la fois de faire mal physiquement mais peut-être de faire mal psychologiquement.
- 32:51la médecine narrative va arriver à modifier ça.
- 32:56Peut-être des choses dont on ne se rendait pas compte avant.
- 33:03J'en parle,
- 33:04j'ai des exemples sur le racisme par exemple,
- 33:06où des gens,
- 33:07avant de faire des ateliers,
- 33:09se disaient « Oh non,
- 33:10le racisme n'existe pas,
- 33:11j'ai jamais vu ça dans l'hôpital. »
- 33:13Et puis on va travailler sur des textes,
- 33:15on va avoir des discussions.
- 33:17Et puis ça va faire son chemin aussi.
- 33:20chez le soignant,
- 33:20et puis après on vient me voir en fait
- 33:22« Ah, j'ai vu une scène de racisme à l'hôpital,
- 33:26et du coup j'ai été voir la patiente après pour être sûr qu'elle allait bien. »
- 33:29Donc,
- 33:30ces petits gestes-là,
- 33:31ils arrivent quand même à modifier des choses,
- 33:34ou tout simplement à mieux écouter et à être en meilleur accord avec les patients.
- 33:41Oui,
- 33:41alors ça,
- 33:41ça me fait penser à deux choses.
- 33:43Vous parlez de la discrimination qu'on peut vivre quand on ne parle pas la langue,
- 33:47parce que comme vous parlez des mots
- 33:50Il y a aussi ceux qui ne parlent pas les mêmes mots que nous et qui les mots vous dites en leur importance parce que c'est à travers les mots,
- 33:59c'est la façon dont on se présente au monde.
- 34:01Au fait,
- 34:01une langue,
- 34:02c'est notre façon de vivre le monde.
- 34:05Quand les patients arrivent et qu'ils ne parlent pas la même langue et qu'ils ne comprennent pas et qu'on ne peut rien leur expliquer,
- 34:16c'est une perte.
- 34:17c'est une perte
- 34:18de communication et en ne se rend pas compte dans notre façon de s'adresser à eux,
- 34:26combien on peut être discriminant parce que...
- 34:30Parce qu'on n'a pas le temps de faire l'effort ou on n'a pas appris à le prendre pour faire l'effort de communiquer.
- 34:36Il y a ces vulnérabilités-là.
- 34:42Beaucoup de situations où vous parlez de vulnérabilité,
- 34:46il y a ça.
- 34:48Vous avez parlé aussi de l'accouchement comme un moment qui est extrêmement vulnérable parce que c'est un moment particulier où on a besoin des autres.
- 34:59dans notre humanité,
- 35:00on ne peut pas accoucher sans les autres.
- 35:02Exactement.
- 35:02C'est la fille de Bœuf,
- 35:03oui,
- 35:04Chabot,
- 35:05qui dit ça.
- 35:06Elle dit,
- 35:06on accouche avec les autres.
- 35:08C'est incroyable.
- 35:09Et l'accouchement,
- 35:10c'est ce moment de prise en compte de notre vulnérabilité à tous et à toutes.
- 35:13Et je pense que c'est beau,
- 35:15ça.
- 35:15Parce qu'on a souvent l'impression que c'est juste ce corps-là et c'est tout.
- 35:22Mais sur la question de la langue,
- 35:24au départ,
- 35:25même quand on partage,
- 35:26admettons,
- 35:26la même langue française,
- 35:28On est,
- 35:28pour moi,
- 35:29dans deux mondes différents quand même,
- 35:31avec deux langages différents.
- 35:33Vous pourriez parler avec des termes très techniques de médecine et je ne les comprendrai pas.
- 35:40Et pourtant,
- 35:40ce sont des mots que vous auriez dit en français.
- 35:43Et donc,
- 35:44il y a déjà une barrière de langue dans une langue partagée qui peut être une langue maternelle.
- 35:50Et alors,
- 35:51quand on passe à une étape où on est dans des langues étrangères...
- 35:54c'est encore plus compliqué parce qu'on a aussi tout un imaginaire qui est construit de manière différente.
- 35:59Et donc,
- 35:59il faut arriver à trouver un moyen et un chemin de communication.
- 36:04Je donne l'exemple d'un ami japonais qui ne parle pas super bien anglais parfois et rupture du talon d'Achille,
- 36:13il est à l'hôpital,
- 36:13il est content qu'on s'occupe de lui,
- 36:15il est content d'avoir une opération en 12 heures,
- 36:19mais après il me dit,
- 36:20je ne sais pas ce que le chirurgien m'a expliqué.
- 36:24Mais voilà,
- 36:24j'étais content d'avoir ça.
- 36:27Et puis,
- 36:27on vient aussi avec certains préjugés,
- 36:31selon la culture d'origine de certaines patientes.
- 36:34Si déjà,
- 36:35on n'a pas la langue,
- 36:36on peut se retrouver à être parfois méprisant et aussi à reproduire des discriminations à cause de son origine.
- 36:44Oui,
- 36:44je pense à ce que vous décrivez,
- 36:47le moment de la transmission,
- 36:48où il y a toute une...
- 36:51Tout un jeu de rôle et une symbolique sociale et culturelle qui se joue dans ce moment de transmission,
- 36:58où c'est un vrai exutoire.
- 37:00D'ailleurs,
- 37:00vous en parlez comme si c'était un moment exutoire pour les soignants.
- 37:04Oui.
- 37:05Parce que peut-être toutes les frustrations,
- 37:12toutes les choses qui ont été lourdes à porter peuvent trouver un exutoire au moment de faire ces transmissions aux autres.
- 37:19Et c'est le lieu même où...
- 37:21peuvent se jouer des discriminations,
- 37:23des paroles qui n'ont pas l'intention de faire mal,
- 37:27mais qui,
- 37:28de façon systémique,
- 37:29au final,
- 37:30sont assez clivantes et qui peuvent faire mal.
- 37:32Oui,
- 37:34et ça,
- 37:34c'est grâce à Chambre 2 de Julie Bonny.
- 37:37Et donc,
- 37:37je voulais lire ici un extrait parce que ça montre à la fois le mal-être et aussi l'impact que ça peut avoir sur les soignants.
- 37:47Et donc c'est dans Chambre 2,
- 37:48et je dis que Chambre 2 met en lumière tout le poids de la performance dans l'identité professionnelle.
- 37:55On attend des soignantes qu'elles soient compétentes,
- 37:58mais aussi dociles,
- 37:59empathiques,
- 38:00mais aussi discrètes,
- 38:01résistantes,
- 38:02mais silencieuses.
- 38:03La bonne soignante performe l'oubli de soi,
- 38:06l'endurance,
- 38:07la bonne distance.
- 38:08A l'inverse,
- 38:09toute émotion visible,
- 38:11tout débordement,
- 38:12toute critique sont perçues comme des failles,
- 38:14comme une menace à l'ordre.
- 38:16Le corps médical devient ainsi un espace saturé de performances obligées et d'épuisement chronique.
- 38:22Le récit de Bonny souligne à quel point la vulnérabilité est stigmatisée,
- 38:27déplacée sur les patientes,
- 38:28en particulier celles considérées comme difficiles.
- 38:32En effet,
- 38:32durant la transmission surgissent ainsi des stéréotypes projetés sur les patientes.
- 38:37Et là je cite Bonny,
- 38:38« On balance à tout va les métiers des patientes.
- 38:41Une psychologue ou une prof est toujours considérée comme une cinglée.
- 38:44aux réactions inattendues et incompréhensibles.
- 38:48Les femmes qui se plaignent sont des chouchottes qu'il faut recadrer.
- 38:51Les femmes arabes ont le syndrome méditerranéen.
- 38:54Elles se plaignent encore plus que les autres.
- 38:56Les Asiatiques ne savent pas allaiter.
- 38:59Et donc,
- 39:00dans ce texte,
- 39:00vraiment,
- 39:01tout va mal.
- 39:02Les soignants vont mal et ils font mal ensuite aux soignés.
- 39:09Et donc,
- 39:09avec la médecine narrative,
- 39:10on essaie de réconcilier un petit peu tout ça.
- 39:13Oui,
- 39:13au fait,
- 39:14moi,
- 39:14ce que j'entends dans ce texte,
- 39:16c'est une difficulté de la part des soignants à répondre à quelque chose.
- 39:20Et ça,
- 39:20ça engendre une frustration,
- 39:22c'est-à-dire d'être dans l'incapacité et la frustration de ne pas soulager ou d'aller jusqu'au bout,
- 39:28créer cet exutoire-là qui fait qu'on déplace simplement ce qu'on ne peut pas sur quelque chose d'autre qui soit externe et extérieur à nous.
- 39:40C'est extrêmement humain.
- 39:41Maintenant,
- 39:42il faut simplement être conscient de ses fonctionnements.
- 39:45La médecine narrative donne la place à ça et permet au fait de restituer ces liens et de rendre tout le monde humain au final.
- 39:53Exactement.
- 39:55Parce que les dynamiques de pouvoir existent entre soignants aussi.
- 39:59C'est ça que dans Chambre 2,
- 40:01que je trouve absolument fort,
- 40:02c'est qu'elle est auxiliaire de puriculture.
- 40:05Elle travaille avec des sages-femmes,
- 40:06avec des docteurs.
- 40:07Et donc,
- 40:08il y a tous ces niveaux avec des infirmières.
- 40:10Et on voit qu'il y a aussi des compétitions entre les différents métiers et que le mal-être,
- 40:17au lieu que ce soit complémentaire,
- 40:19ce mal-être,
- 40:20il crée de la tension et c'est les patientes ensuite qui en souffrent.
- 40:25C'est ça.
- 40:26Il y a une phrase que j'ai bien aimée,
- 40:28c'était « la médecine narrative devient la traductrice de la douleur » .
- 40:31Ça,
- 40:31c'est en parlant des patients qui ne parlent pas la même langue de là où ils sont soignés.
- 40:38Oui,
- 40:38et même le français,
- 40:39en fait.
- 40:39C'est là où j'en reviens à cette idée de ces deux langues.
- 40:43Et c'est comme ça que moi,
- 40:44je conçois la médecine narrative.
- 40:47Mais ça aussi,
- 40:48ça vient de mon parcours parce que je suis né en France,
- 40:51mais j'ai vécu dans les pays francophones depuis que j'ai 21 ans,
- 40:56anglophones depuis que j'ai 21 ans.
- 40:58Donc,
- 40:58il y a toujours eu un phénomène de traduction et j'enseigne aussi le français et la littérature française à des Anglais,
- 41:05enfin à des anglophones.
- 41:06Donc,
- 41:07on est toujours dans une question de traduction.
- 41:09Oui,
- 41:10c'est important aussi.
- 41:11Ce que vous relevez,
- 41:12c'est que vous dites qu'il n'y a pas de faute.
- 41:14Là,
- 41:14on ne cherche pas un coupable,
- 41:15ni une faute,
- 41:16ni une erreur.
- 41:18Il y a simplement un espace de sécurité.
- 41:20Et ça,
- 41:20c'est extrêmement important pour que la parole puisse se libérer et que les récits trouvent leur place et que ce soit entendable et juste changer la façon d'écouter dans ces ateliers.
- 41:32Et ce qui est intéressant,
- 41:33c'est qu'il n'y a pas que les mots.
- 41:35dire que...
- 41:35comme il y a les mots,
- 41:37mais il y a d'autres outils qui peuvent être utilisés.
- 41:41Vous avez recours à des images,
- 41:44à des peintures.
- 41:46Et souvent,
- 41:47c'est un peu le format.
- 41:48On va commencer avec une image parce que ça permet une entrée dans l'atelier qui fait moins peur.
- 41:55Parce que des fois,
- 41:55la littérature peut faire peur.
- 41:57Donc,
- 41:57il faut changer.
- 41:58Et c'est aussi une question de diversité et d'inclusion parce que tout le monde...
- 42:04ne lit pas des romans qui sont publiés.
- 42:06Donc,
- 42:07on fait attention à cette dimension-là.
- 42:09Et on va commencer avec une image,
- 42:10peut-être un tableau,
- 42:11et voir ce que l'image donne à dire.
- 42:16Même,
- 42:16j'ai utilisé parfois des extraits d'opéra.
- 42:19Et des collègues soignants me disent,
- 42:20« Oh,
- 42:20tu es sûr ?
- 42:22Ça va faire peur. »
- 42:22Et puis,
- 42:23en fait,
- 42:24on regarde la scène avec les sous-titres et ça fait émerger quand même des discussions très fortes avant de passer au texte.
- 42:32Et la plupart du temps,
- 42:33il y a quand même un lien entre les deux.
- 42:34Mais c'est une entrée en matière plus soft,
- 42:39on va dire.
- 42:39Oui,
- 42:40et puis qui est accessible des fois à des gens qui ne sont pas enclins à utiliser des mots ou qui ne sont pas littéraires ou qui ne sont pas à l'aise avec la littérature.
- 42:51Oui,
- 42:51et puis c'est quelque chose de non-verbal ou de non-écrit qui fait aussi partie de la communication et de la relation avec l'autre.
- 43:02on a une image en face de soi.
- 43:04Et donc,
- 43:04qu'est-ce qu'on fait de cette image ?
- 43:06Donc,
- 43:06il y a beaucoup d'outils qui peuvent être utilisés.
- 43:09Je ne peux pas ne pas parler de l'endométriose.
- 43:12Ah,
- 43:12merci.
- 43:13C'est impossible.
- 43:14On ne peut pas parler des violences gynéco-obstétricales sans soulever ce sujet majeur et qui est assez représentatif de beaucoup de choses en ce qui concerne la féminité quand même,
- 43:27de son héritage.
- 43:29du syndrome monstruel et de tout ce qu'il y a autour,
- 43:33de tout ce qui nous a construit autant que femmes et puis socialement de façon générale.
- 43:39Il faut croire aussi qu'il y a 1,5 million de femmes qui en présentent ce syndrome et j'ai découvert dans votre livre qu'il y avait sept années entre le moment où on commence à avoir des symptômes et le jour où on fait le diagnostic.
- 43:53C'est juste énorme.
- 43:54Oui,
- 43:55sept à dix ans.
- 43:58C'est la moyenne la plus basse ?
- 43:59La moyenne basse,
- 43:59oui.
- 44:017 à 10 ans,
- 44:029 ans en moyenne.
- 44:03Je sais que ça change un peu,
- 44:05parce que maintenant,
- 44:06on peut faire du dépistage en pharmacie avec des tests salivaires.
- 44:11Je n'ai pas trop suivi les études sur ça encore pour voir si c'est très fiable,
- 44:16mais de manière globale...
- 44:19C'est un parcours particulier parce que c'est un parcours fait d'errance,
- 44:24de douleur,
- 44:26de manque de confiance en soi,
- 44:28d'interruption de vie multiple en rapport avec la maladie,
- 44:34de honte aussi,
- 44:35de fatigue,
- 44:36d'épuisement.
- 44:37C'est un long parcours.
- 44:39Ces patientes-là,
- 44:40on ne les a pas entendues durant des années et des années.
- 44:44On commence à comprendre un petit peu ce syndrome.
- 44:47Il faut dire qu'il s'apparente un petit peu à l'héritage qu'on a du syndrome menstruel de base,
- 44:53c'est-à-dire que historiquement on nous a toujours appris que c'était quelque chose de naturel,
- 44:58de physiologique,
- 44:59qu'il fallait taire,
- 45:00que ce n'était pas nécessaire d'amener au premier plan.
- 45:02Les femmes ont souffert en silence et de surcroît quand il y a une endométriose.
- 45:11Dans votre livre,
- 45:12il y a des récits,
- 45:13vous citez des personnes connues.
- 45:16qui ont le mérite d'avoir porté de la lumière et qui ont utilisé leur voix et leur visibilité pour parler de ce syndrome.
- 45:31C'est quelque chose qui est extrêmement touchant.
- 45:34La médecine narrative contribue beaucoup par le récit à restituer et à donner un visage et une voix à toutes ces femmes.
- 45:45Est-ce que vous voulez en parler,
- 45:46Loïc ?
- 45:46Oui,
- 45:47mais merci pour ça.
- 45:49Et surtout,
- 45:50merci à toutes les personnes qui font partie du projet Endose.
- 45:56Et surtout à Nadia
- 45:58Rassel-Kissoun, qui est une artiste bordelaise qui vit avec l'endométriose,
- 46:02qui a une pratique artistique super,
- 46:07est très engagée.
- 46:09Donc,
- 46:09allez voir avec Endometriose Academy.
- 46:12Et c'est elle qui,
- 46:13au départ,
- 46:13s'est dit...
- 46:15il y a quelque chose à faire là.
- 46:17Et elle a été voir des collègues bordelais pour trouver un financement.
- 46:20On a décidé de monter ce projet en dose au niveau Erasmus.
- 46:26Il est européen ?
- 46:26Il est européen.
- 46:27Donc,
- 46:28on a des partenaires.
- 46:29C'est français,
- 46:30irlandais,
- 46:31italien,
- 46:31finlandais,
- 46:32suédois.
- 46:34On a obtenu 400 000 euros de l'Union européenne pour un projet de 30 mois qui se termine là en mars 2026 avec différents aspects.
- 46:44un aspect santé numérique avec des collègues qui ont construit une application sur laquelle vous pouvez mettre un rapport médical et ça va vous le traduire en texte accessible à tous.
- 46:58Et moi,
- 46:58je faisais partie de la dimension plus narrative,
- 47:00donc avec les histoires.
- 47:02Et on a monté une plateforme qui existe en Italie,
- 47:04mais on l'a mise en trois langues,
- 47:06français,
- 47:06anglais,
- 47:06italien.
- 47:07Et on a récolté des témoignages en s'intéressant à la littérature qui existait.
- 47:12sur l'endométriose pour voir quelles étaient les choses qui étaient importantes,
- 47:16par exemple la fertilité,
- 47:17la fatigue chronique,
- 47:18donc toutes ces choses-là qui affectent leur vie.
- 47:22On a travaillé de manière très proche avec des personnes qui ont l'endométriose pour créer cette plateforme.
- 47:30On a récolté les histoires et on en fait différents matériaux.
- 47:36On va avoir un dictionnaire émotionnel qui va sortir,
- 47:39où on parle par exemple symptômes.
- 47:41et on va donner une définition de symptômes,
- 47:43mais on va aussi utiliser les mots de ces patientes pour voir comment est-ce qu'elles décrivent.
- 47:46Ou fertilité aussi.
- 47:49Donc ça a été un très très beau projet pour vraiment donner plus de visibilité à ça.
- 47:55Et aller aussi au-delà,
- 47:56parce que les textes qui sont mentionnés de littérature que j'analyse dans ma recherche,
- 48:02comme Laetitia Milot et Nora Malagré,
- 48:05ils sont très importants aussi,
- 48:07mais il y a une concentration sur la question de la fertilité.
- 48:11Et ce qu'on voit dans les témoignages qu'on a reçus des trois pays,
- 48:14c'est que ce n'est pas forcément la question principale pour les personnes qui ont l'endométriose.
- 48:20Donc,
- 48:20il faut faire attention aussi à comment on en parle dans les médias et dans la culture,
- 48:25parce qu'il y a plein de dimensions beaucoup plus importantes pour beaucoup de femmes.
- 48:28J'aurais envie de lire encore des récits.
- 48:32J'ai juste envie de dire que dans le livre,
- 48:37il y a les récits des patientes,
- 48:38mais il y a aussi votre plume.
- 48:41que je trouve magnifique,
- 48:42je vous le redis.
- 48:42Merci.
- 48:44Est-ce que vous voulez dire quelque chose qu'on n'aurait pas dit à propos de ce livre magnifique que je conseille à toutes les personnes pour vraiment avoir un regard sur une autre médecine,
- 48:56une autre façon d'appréhender le lien soignant-soigné qui permet vraiment de donner la place à tous les maux,
- 49:06mais pas qu'aux maux,
- 49:07aux maux,
- 49:07à la posture,
- 49:09à cette relation et vraiment la rendre plus belle et plus intéressante.
- 49:13Oui,
- 49:14je voudrais dire un mot sur la forme aussi parce que...
- 49:18Tout à l'heure,
- 49:19on parlait de comment est-ce que je viens au sujet.
- 49:22On parle de gynécologie,
- 49:24d'obstétrique.
- 49:24Moi,
- 49:24je suis un homme.
- 49:26Donc,
- 49:26il y a aussi ces enjeux-là que je voulais questionner et que j'ai pu aborder grâce aussi à mon doctorat en partie en études féministes.
- 49:35Donc,
- 49:35moi,
- 49:35je suis guidé par toutes ces voies féministes.
- 49:42Et donc,
- 49:42il y a un enjeu éthique dans ce livre de me dire et
- 49:47quelle est ma légitimité à moi,
- 49:49quel est mon droit de parler de ces sujets.
- 49:50Et puis je pense donc à une féministe comme
- 49:53Chandra Mohanty,
- 49:55qui dit que rien n'est neutre,
- 49:57tout est politique,
- 49:58et que aussi,
- 49:59et Sandra Alcoff,
- 50:00elle de son côté,
- 50:01dit,
- 50:02il faut faire attention,
- 50:03ce n'est pas parce qu'on ne parle pas que c'est positif.
- 50:06Ce n'est pas parce que j'ai du privilège et que je ne peux pas parler sur ce sujet qui soi-disant ne me concerne pas,
- 50:13que c'est bien.
- 50:14En fait,
- 50:15des fois,
- 50:15il faut utiliser son propre privilège pour parler de certains sujets difficiles.
- 50:20Et la façon dont je l'ai fait,
- 50:21c'est d'avoir une approche polyphonique,
- 50:23où j'ai eu des témoignages de personnes de ma famille qui ont écrit des textes,
- 50:27qui sont inclus ici,
- 50:29des textes de témoignages que j'ai trouvés en ligne et que je partage aussi,
- 50:34et de la littérature.
- 50:35Donc j'essaye de déconstruire les hiérarchies de pouvoir aussi au niveau de l'approche méthodologique du texte.
- 50:41pour que le livre soit un vecteur de toutes ces voix et montrer comment la médecine narrative peut contribuer à changer ça aussi.
- 50:48Oui.
- 50:49J'ai envie de citer un philosophe dont vous avez parlé dans le livre et qui parle du toucher parce que le titre du livre,
- 50:58c'est
- 50:59« Des mots qui touchent » .
- 51:00Oui.
- 51:01Et vous dites,
- 51:02ou c'est le philosophe qui dit…
- 51:03Oui,
- 51:04c'était Matthew Fulkerson.
- 51:05Exactement.
- 51:06« Le toucher est un vecteur émotionnel puissant.
- 51:10être
- 51:10touché par un texte est une forme de contact symbolique.
- 51:14Je trouve ça vraiment très beau.
- 51:15Et vous dites la médecine narrative n'est pas une technique de plus,
- 51:20mais c'est un art relationnel.
- 51:23Oui.
- 51:24Tout est dit.
- 51:25Tout est dit,
- 51:26oui.
- 51:26Dans ces deux mots.
- 51:27Oui.
- 51:28C'est pour ça que je vous le dis extrêmement juste,
- 51:30c'est que des fois vos conclusions,
- 51:33ce sont des mots,
- 51:34mais c'est les mots là où ils doivent être.
- 51:37l'art relationnel.
- 51:38J'ai l'impression que c'est...
- 51:40S'il y avait deux mots à sortir de tous les livres,
- 51:42c'était ces deux-là.
- 51:43Sur la médecine narrative,
- 51:44voilà.
- 51:44Et sur ce livre,
- 51:45merci beaucoup en tout cas pour ça.
- 51:47C'est moi qui vous remercie Loïc.
- 51:49Merci infiniment d'être venu à Enquête d'accord.
- 51:51Merci Imane.
- 51:57Mes chers amis,
- 51:58j'espère que la médecine narrative vous a ouvert des portes insoupçonnées.
- 52:03Je compte sur vous pour partager l'épisode et vous abonner.
- 52:07Pour voir tous les shorts,
- 52:08rejoignez-moi sur
- 52:10Instagram d'Enquête d'accord.
- 52:12Je vous dis à très vite et merci pour votre support.
- 52:15A très bientôt.