Latest / En quête d' Accord - L'art d'être en lien / Transformer l'erreur en enseignement. Guillaume Tirtiaux présente les facteurs organisationnels et humains
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- 0:05Enquête d'accord,
- 0:07l'art de communiquer et d'être en lien.
- 0:14Comment traiter des facteurs humains sans aborder les facteurs organisationnels ?
- 0:20Car les deux sont indissociables.
- 0:22Le point central de ces facteurs est le regard porté sur l'erreur.
- 0:28Non pas comme une faute à sanctionner,
- 0:31mais un signal à comprendre.
- 0:34Vous pouvez profiter de l'ensemble des précédents épisodes de Guillaume Tirsio sur Enquête d'accord.
- 0:41Il est commandant de bord et instructeur chez Air France.
- 0:45Il a écrit un livre référence qui s'appelle « Mieux réussir ensemble » .
- 0:51Excellente écoute !
- 0:57Bonjour Guillaume.
- 0:59Bonjour Imane.
- 1:00Comment vas-tu ?
- 1:00Très bien,
- 1:01merci.
- 1:01Et toi-même ?
- 1:02Excellent.
- 1:02Je vais super bien et très heureuse de t'accueillir de nouveau pour ce nouvel épisode de ton livre
- 1:10« Mieux réussir ensemble » .
- 1:11Donc,
- 1:12à ce niveau de l'échange,
- 1:15nous avons déjà vu et traité des facteurs humains qui concernent tout ce qui est individu face à eux-mêmes,
- 1:25surtout la connaissance de soi.
- 1:27Et puis après,
- 1:29on a bien regardé ce que c'est que le collectif,
- 1:34le travail d'équipe.
- 1:35Mais au bout de tout ça,
- 1:37on se rend compte que la performance humaine,
- 1:40elle ne peut pas être comprise sans prendre en compte l'ensemble du système dans lequel évoluent les opérateurs et les individus.
- 1:49Et là,
- 1:49il y a un nouveau concept qui se dresse face à nous.
- 1:53qui est le fonctionnement de l'organisation dans son ensemble.
- 1:57Et là,
- 1:57il y a un chapitre que tu as consacré aux facteurs organisationnels et humains.
- 2:05Ces facteurs organisationnels et humains qui s'intéressent aux accidents,
- 2:11aux accidents comme des phénomènes qui sont dits émergents,
- 2:15parce que tu expliques qu'ils ne résultent pas d'un seul...
- 2:20dysfonctionnements,
- 2:21on ne peut pas les corréler à un seul dysfonctionnement mais c'est la somme de plusieurs dysfonctionnements qui aboutissent à ces phénomènes émergents.
- 2:30Alors en commençant ce chapitre,
- 2:32tu cites une citation d'Antoine Saint-Exupéry que je trouve très intéressante et belle et il dit « Il n'est de fertile que la grande collaboration de l'un à travers l'autre et le geste manqué sert
- 2:48le geste qui réussit. »
- 2:50Guillaume,
- 2:51est-ce que tu veux bien nous expliquer les facteurs organisationnels ?
- 2:55Oui,
- 2:55bien sûr.
- 2:56Donc jusque-là,
- 2:57nous avons abordé les compétences individuelles et les compétences d'équipe,
- 3:02mais nous évoluons tous au sein d'organisations,
- 3:05au sein de systèmes,
- 3:06au sein de structures qui attendent de nous une certaine performance et qui mettent à notre disposition certaines ressources,
- 3:16un certain cadre.
- 3:18pour que nous puissions atteindre cette performance,
- 3:20pour que nous puissions réaliser notre travail.
- 3:23Et
- 3:24James Reason,
- 3:25dont on a déjà parlé plus tôt,
- 3:27dit « la performance humaine ne peut être comprise sans prendre en compte l'ensemble du système dans lequel évoluent les opérateurs » .
- 3:35Eh bien,
- 3:36les facteurs organisationnels,
- 3:37c'est justement s'intéresser au système,
- 3:40donc s'intéresser à tout ce qui ne concerne pas directement les individus et les équipes et les collectifs pour comprendre
- 3:48en quoi l'environnement général,
- 3:50le système en général,
- 3:52va influencer notre capacité d'atteindre ou pas nos résultats.
- 3:57Alors,
- 3:57c'est une science à part entière.
- 3:59Il y a énormément de recherches qui ont été menées sur les facteurs organisationnels.
- 4:02Il y a énormément de concepts qui ont été développés.
- 4:05On en abordera quelques-uns.
- 4:07Et ce qu'il est important de comprendre,
- 4:10c'est que ça nécessite une implication de la part du management,
- 4:14de la part de la direction générale.
- 4:16Il y a la nécessité d'une réelle implication,
- 4:19d'une réelle volonté de comprendre comment se passent les choses sur le terrain,
- 4:23si on veut faire en sorte d'améliorer le contexte dans lequel les opérateurs opèrent et cherchent à atteindre le résultat qui est attendu.
- 4:33Alors dans ton livre,
- 4:34tu parles des précurseurs,
- 4:37des facteurs organisationnels et humains.
- 4:41Et donc pour comprendre ce concept,
- 4:43est-ce que tu peux nous expliquer par exemple,
- 4:47peut-être sur la base d'un exemple,
- 4:52comment on comprend les facteurs organisationnels,
- 4:55comment on les décortique,
- 4:56et qu'est-ce qui peut être à l'origine,
- 4:59par exemple,
- 5:00d'un dysfonctionnement quand on en prend un,
- 5:02quand on prend un accident,
- 5:04qu'est-ce qui est derrière ?
- 5:06La difficulté,
- 5:07c'est d'aller poser les bonnes questions.
- 5:11Tout revient à poser les bonnes questions.
- 5:13Je vais faire la différence tout d'abord entre...
- 5:16Parce que poser les bonnes questions,
- 5:17pourquoi ?
- 5:18Parce que quand il y a un dysfonctionnement,
- 5:19l'idée,
- 5:19c'est de faire une enquête pour essayer de comprendre ce qui s'est passé.
- 5:22Et il y a une distinction à faire entre une enquête pénale,
- 5:27dirons-nous,
- 5:28et une enquête facteur organisationnel.
- 5:31Dans l'enquête pénale,
- 5:32on va essayer de déterminer qui a
- 5:35s'est rendu coupable d'une faute et on va punir la personne.
- 5:39Dans le cadre des facteurs organisationnels,
- 5:41le qui n'a pas vraiment d'importance.
- 5:43Parce qu'on va partir du principe,
- 5:45on va essayer de comprendre est-ce que si on avait mis un autre opérateur dans la même situation,
- 5:50il aurait également commis cette erreur ?
- 5:53Ça veut dire que le qui n'est pas important.
- 5:55Par contre,
- 5:56ce qui est important,
- 5:56c'est quels sont les différents éléments qui ont fait en sorte que cet opérateur se retrouve dans la meilleure situation possible
- 6:04pour commettre cette erreur ?
- 6:05Quels sont les différents éléments en termes de ressources,
- 6:08en termes de procédures,
- 6:11en termes de disponibilité de l'information,
- 6:14en termes de formation,
- 6:16en termes de documentation,
- 6:17en termes d'injonctions contradictoires qui font que cet opérateur,
- 6:21ce jour-là,
- 6:22s'est retrouvé dans la parfaite situation de commettre cette erreur ?
- 6:26Donc ça,
- 6:26c'est un élément qui est fondamental.
- 6:28On va essayer de comprendre pourquoi et non pas qui.
- 6:33Le corollaire de cela,
- 6:35c'est que d'une part,
- 6:37il va falloir aller s'intéresser à ce qui se passe sur le terrain.
- 6:42Je parlais tout à l'heure de l'importance de l'implication du management et de la direction,
- 6:46qui va devoir aller rechercher activement sur le terrain des éléments lui permettant de prendre conscience de la manière dont les choses fonctionnent ou dysfonctionnent pour pouvoir y apporter des solutions,
- 6:57réfléchir à des solutions de manière à ce que les opérateurs soient dans de meilleures conditions de travail.
- 7:03Et d'autre part,
- 7:05comme on ne peut pas tout observer et on n'est pas dans la tête des gens,
- 7:08il va falloir les inciter,
- 7:11inciter les opérateurs à faire des remontées spontanées,
- 7:15des rapports d'incidents,
- 7:17voire des rapports de presque incidents,
- 7:19des rapports qui concernent une situation dangereuse ou potentiellement dangereuse dont l'opérateur est lui-même à la source et qu'il sera...
- 7:29enclin à partager avec l'organisation parce qu'il a confiance dans l'organisation,
- 7:34il a confiance dans l'objectif de ces rapports qui est de comprendre,
- 7:39de corriger et non de punir et de blâmer.
- 7:42Et donc on a un focus très important à mettre sur la relation de confiance qui s'installe entre les opérateurs et leur organisation en matière de rapporter jusqu'à
- 7:57mes propres comportements à risque.
- 7:59et pourquoi dans cette situation j'ai opté pour tel comportement,
- 8:03peut-être parce que j'étais fatigué,
- 8:05j'étais stressé,
- 8:06je n'étais pas dans les meilleures dispositions,
- 8:09et en quoi l'organisation peut apporter une réponse de manière à ce que l'opérateur ne se retrouve plus ou ait moins de chances de se retrouver dans ce type de situation.
- 8:19Donc on ne s'intéresse pas aux résultats,
- 8:21on s'intéresse au processus de l'arrivée de cet accident,
- 8:26de cet incident.
- 8:27C'est ça que je comprends ?
- 8:29Exactement.
- 8:29Je vais donner un exemple concret.
- 8:31Je n'ai plus l'année exacte en tête,
- 8:33mais dans les années 90,
- 8:34il y a eu un accident d'avion dans le centre de l'Angleterre,
- 8:38lors duquel les pilotes ont rencontré une défaillance sur un moteur,
- 8:43et ils ont,
- 8:45pour toute une série de raisons,
- 8:48arrêté le moteur en fonctionnement.
- 8:51Donc c'était un avion bimoteur,
- 8:52un moteur était en feu et provoquait des vibrations,
- 8:55l'autre moteur fonctionnait et...
- 8:58dans la précipitation et en fonction des procédures de l'époque,
- 9:03en fonction de la manière de procéder en équipage pour couper un moteur,
- 9:09ce qui est un acte qui est loin d'être anodin en vol,
- 9:11eh bien,
- 9:12ils se sont trompés de moteur.
- 9:13Et donc,
- 9:15et comme à ce moment-là,
- 9:18les pilotes ont mis l'avion en descente vers un aéroport sur lequel ils allaient se poser en urgence,
- 9:23eh bien,
- 9:24les vibrations ont diminué.
- 9:26Et donc,
- 9:26ils ont interprété ça comme le fait qu'ils avaient coupé effectivement le moteur qui était défaillant.
- 9:31Or,
- 9:31en cabine,
- 9:31il y a des passagers qui ont continué à voir des flammes qui sortaient du moteur qui n'avaient pas été arrêtées,
- 9:37mais qui étaient en feu.
- 9:38Du personnel de cabine qui,
- 9:40également,
- 9:41a pris conscience de cela.
- 9:44Mais aucune information n'est remontée vers les pilotes.
- 9:46Et donc,
- 9:47qu'est-ce que l'industrie aéronautique a mis en place ?
- 9:50D'une part,
- 9:50des procédures plus strictes en termes de contrôle mutuel.
- 9:56pour les actions irréversibles comme la coupure d'un moteur.
- 10:00Alors,
- 10:00ce n'est pas complètement irréversible parce qu'on peut le redémarrer,
- 10:03mais ça prend un certain temps.
- 10:05Et d'autre part,
- 10:08c'est à ce moment que les formations...
- 10:11au CRM pour le personnel navigant commercial,
- 10:14pour les OT Celestuaire,
- 10:15ont été développées de manière à ce que,
- 10:17si eux ou elles se rendent compte qu'il y a un problème,
- 10:21spontanément,
- 10:23elles vont contacter le cockpit pour nous informer.
- 10:26Alors qu'à l'époque,
- 10:27on avait les pilotes d'un côté qui géraient les problématiques techniques,
- 10:30les PNC à l'arrière dans la cabine qui géraient les problématiques commerciales,
- 10:34et finalement,
- 10:35il y avait peu d'interaction pour tout ce qui était coopération autour d'une situation d'urgence.
- 10:41Ok.
- 10:42Alors,
- 10:42tu as commencé à évoquer le fait que le management doit être au courant de ce qui se passe pour pouvoir faire quelque chose et corriger.
- 10:55C'est presque incident et empêcher que ça arrive jusqu'à l'accident.
- 10:59Donc,
- 11:00c'est ce que tu appelles le partage d'expérience,
- 11:02j'imagine.
- 11:03Au départ,
- 11:03ça avait commencé par des systèmes mis en place au niveau de la NASA,
- 11:08d'après ce que j'ai compris.
- 11:10Et ça a été ensuite extrapolé à l'aviation civile.
- 11:15Tout à fait.
- 11:15Donc la NASA avait développé ce système dans les années 60.
- 11:19Et c'était un peu trop tôt parce que le système n'avait pas encore acquis la confiance des opérateurs.
- 11:27J'insiste pour que des opérateurs,
- 11:30des infirmières,
- 11:31des pilotes,
- 11:32des hôtesses,
- 11:32des médecins,
- 11:33posent écrire un rapport.
- 11:36sur éventuellement une erreur qu'eux-mêmes ont commise ou un comportement à risque dont ils se sont rendus compte dans leur chef,
- 11:45il faut qu'il y ait un haut niveau de confiance qui soit installé.
- 11:49Et donc,
- 11:49effectivement,
- 11:50ce système a été développé dans les années 60,
- 11:53mais ce n'est que bien après,
- 11:56et notamment après la mise en place des formations en Crow Resource Management,
- 12:00donc années 80-90.
- 12:03que ce système a commencé à réellement récolter un nombre significatif d'événements de manière à pouvoir faire des statistiques et identifier où étaient les problématiques.
- 12:13Et alors il y a un autre élément,
- 12:15c'est que,
- 12:16afin de s'assurer de récolter un maximum de rapports concernant ces événements,
- 12:23en Europe par exemple,
- 12:24il y a la même chose aux Etats-Unis mais je ne connais pas son nom,
- 12:26mais en Europe nous avons une loi qui s'appelle l'Occurrence Report Regulation,
- 12:31ORR,
- 12:32qui est en deux volets.
- 12:33D'une part,
- 12:34nous avons légalement l'obligation de rapporter tout événement dont nous sommes témoins ou acteurs.
- 12:43Et d'autre part,
- 12:44le deuxième volet de cette loi,
- 12:45cette loi nous protège par rapport à ce rapport.
- 12:49C'est-à-dire que nous ne serons pas inquiétés au niveau individuel par rapport au fait que nous avons commis une erreur ou nous nous sommes rendus coupables,
- 12:58dirons-nous,
- 12:59d'un comportement à risque.
- 13:01L'objectif étant de
- 13:02comprendre ce qui s'était passé,
- 13:04pourquoi l'opérateur a-t-il agi comme cela et que pouvons-nous mettre en place pour faire en sorte que ça ne se reproduise pas.
- 13:10Cette loi,
- 13:11elle a été une loi qui s'inspire de l'ORR,
- 13:14a été transposée au Danemark,
- 13:17figure-toi,
- 13:18dans le domaine des soins de santé.
- 13:20C'est le Patient Safety Act de 2003.
- 13:23Alors,
- 13:23je n'ai pas vraiment réussi à mesurer son impact et son efficacité et le fait que ça ait
- 13:32Elle encourageait les opérateurs de santé à écrire davantage de rapports,
- 13:37mais par contre,
- 13:38elle a l'avantage d'exister.
- 13:39C'est-à-dire qu'au Danemark,
- 13:43les infirmières,
- 13:44les médecins qui rédigeront un rapport,
- 13:46même par rapport à une erreur qu'ils ont eux-mêmes commis,
- 13:49ne peuvent pas être inquiétés personnellement.
- 13:53Le seul objectif,
- 13:53c'est de comprendre ce qui s'est passé,
- 13:55de comprendre le processus de l'erreur.
- 13:57Le résultat n'a pas vraiment d'importance,
- 13:59même si parfois il est dramatique.
- 14:02Mais l'objectif,
- 14:02c'est de comprendre le processus.
- 14:04Et ça demande beaucoup de travail,
- 14:07parce que comprendre un processus qui implique des schémas cognitifs chez les différents opérateurs,
- 14:14on a parlé des biais,
- 14:15on a parlé de tout ce qui influençait notre comportement,
- 14:19ça nécessite de nombreux entretiens,
- 14:22ça nécessite de nombreuses compétences pour faire en sorte de ne pas influencer les personnes qui sont invitées à s'exprimer par rapport à ce qu'elles ont vécu.
- 14:32Donc c'est un processus qui nécessite de réelles formations,
- 14:36de réelles compétences et un réel département pour traiter toutes ces données.
- 14:41Mais c'est obligatoire en aviation civile de rapporter,
- 14:44parce que je comprends que le système il existe,
- 14:47mais est-ce que c'est obligé de rapporter les accidents et les presque incidents ?
- 14:54C'est obligatoire.
- 14:55Cette loi nous oblige à le faire et nous protège par rapport à ce qu'on rapporte.
- 14:59Si je comprends bien,
- 15:00c'est parce que c'est la collecte de toutes ces données et plus ces données sont importantes et plus cette base de données est fournie,
- 15:07plus on a une compréhension plus précise de tous ces presque incidents,
- 15:13c'est-à-dire tous ces phénomènes qui n'arrivent pas jusqu'à l'accident grave et qui finissent bien.
- 15:19Parce que ça aussi,
- 15:20c'est important,
- 15:20il faut comprendre aussi quand ça finit bien.
- 15:24Et puis aussi les rares cas où ça aboutit à un accident majeur et dramatique.
- 15:33Alors,
- 15:33tu fais bien d'insister sur le fait que dans la grande majorité des cas,
- 15:36ça se finit bien.
- 15:37Parce que sinon,
- 15:37on vivrait dans une société horrible.
- 15:40Ça se finit bien parce que les individus et les équipes ont suffisamment de ressources et suffisamment d'adaptabilité.
- 15:47c'est le caractère
- 15:49de l'être humain,
- 15:50c'est d'être adaptable et donc de pouvoir répondre de manière réfléchie à des situations inédites,
- 15:57parce qu'à l'heure actuelle,
- 15:59l'intelligence artificielle n'est pas encore capable de faire,
- 16:02les automatismes ne sont pas encore capables de faire,
- 16:04on y viendra probablement,
- 16:05mais l'aspect,
- 16:08la capacité d'adaptabilité de l'être humain,
- 16:10c'est un peu le revers de la pièce par rapport au fait que nous sommes faillibles,
- 16:15c'est ce qui va permettre dans
- 16:17un nombre gigantesque de situations,
- 16:19si pas la plupart des situations qui se terminent bien,
- 16:23de faire en sorte qu'elles se terminent bien.
- 16:25Tous au quotidien,
- 16:26nous sommes confrontés,
- 16:27dans le cadre de notre travail,
- 16:28à des situations qui sont légèrement différentes de ce à quoi on s'attendait et auxquelles les protocoles,
- 16:33les procédures,
- 16:33les recommandations,
- 16:34etc.
- 16:35n'apportent pas de réponse.
- 16:36Et donc,
- 16:37nous devons en permanence apporter une forme d'improvisation.
- 16:40Alors,
- 16:41je ne parle pas d'improvisation par rapport à des procédures existantes.
- 16:44l'idée c'est que les procédures surtout en aviation qui est un un
- 16:47un métier de supervision,
- 16:48les procédures,
- 16:49on attend de nous que nous les appliquions,
- 16:52sauf dans des cas extrêmement rares par rapport auxquels il est laissé une certaine latitude au commandant de bord de déroger aux procédures pour autant que le niveau de sécurité qui en découle soit supérieur.
- 17:07C'est rarissime.
- 17:08Mais par contre,
- 17:09nous allons être amenés de manière continue au fil de la journée,
- 17:14au fil de la mission que nous sommes en train de mener,
- 17:16à nous adapter à des petites différences qui existent entre la situation réelle et la situation telle qu'elle a été imaginée par les personnes qui,
- 17:25par exemple,
- 17:26ont écrit les procédures.
- 17:27On appelle ça la différence entre le travail prescrit et le travail réel.
- 17:32Le travail prescrit,
- 17:33c'est la façon dont des personnes bien intentionnées,
- 17:36mais souvent un peu cantonnées dans des bureaux et loin des réalités du terrain,
- 17:42vont imaginer la manière dont le travail doit être réalisé sur base.
- 17:46des remontées de rapports d'incidents,
- 17:49d'événements,
- 17:50pour faire en sorte que ça se fasse le mieux possible.
- 17:53Ça,
- 17:53c'est le travail prescrit.
- 17:54On réfléchit pour nous.
- 17:55Et si vous faites comme ça,
- 17:56il y a de grandes chances qu'on évite cet événement à l'avenir.
- 17:59Malheureusement,
- 18:01ou heureusement,
- 18:01parce que quelque part,
- 18:03ça ferait de nous un peu des automates,
- 18:06la réalité quotidienne est différente tous les jours.
- 18:10Et donc,
- 18:10nous devons nous adapter tous les jours.
- 18:12Et donc,
- 18:12le travail réel que nous réalisons
- 18:15relève d'une adaptation permanente à la marge par rapport au travail prescrit.
- 18:19Je comprends bien.
- 18:20Alors,
- 18:21pour rappeler la condition de l'être humain qui est un être faillible,
- 18:26et ça c'est une notion qui est extrêmement importante,
- 18:29est-ce que tu veux bien expliquer à nos auditeurs quels sont les écarts,
- 18:33quelles sont ces erreurs ?
- 18:35Il y a plusieurs types d'erreurs.
- 18:37Il y a des erreurs qu'on fait de façon involontaire,
- 18:40et cette notion qui est complètement différente qui est la violation.
- 18:43Donc,
- 18:44ce qui se passe et ce qu'on a besoin de comprendre,
- 18:47c'est que dans la majorité des cas,
- 18:50ces erreurs,
- 18:50on les fait de façon involontaire.
- 18:53Le principe d'une erreur,
- 18:53c'est que tant qu'on ne l'a pas commise,
- 18:55on est persuadé qu'on est dans le juste.
- 18:58Et c'est au moment où l'erreur survient,
- 19:00où le résultat de l'erreur nous apparaît,
- 19:01qu'on se dit
- 19:02« mince, j'étais dans le faux » .
- 19:04Donc,
- 19:04jusqu'au bout,
- 19:05on est persuadé qu'on fait les choses correctement quand il s'agit d'une erreur involontaire.
- 19:10Donc,
- 19:10c'est la terminologie « erreur » .
- 19:14est consacré à l'action involontaire.
- 19:17Il n'y a pas d'intention de mal faire.
- 19:20Et effectivement,
- 19:21en opposition à ça,
- 19:22on a la notion de déviation ou de violation.
- 19:25On entend les deux termes,
- 19:26même si dans certains contextes,
- 19:28ils ont des connotations différentes.
- 19:30Mais la différence majeure entre l'erreur et la violation-déviation,
- 19:35c'est qu'en ce qui concerne violation-déviation,
- 19:38il y a une intention de procéder comme cela.
- 19:43L'intention peut être bonne ou pas.
- 19:46Alors,
- 19:46tout à l'heure,
- 19:47je disais que la loi,
- 19:48l'ORR,
- 19:49l'Occurrence Report Regulation,
- 19:50nous protégeait par rapport au fait de rédiger un rapport.
- 19:54Il y a un bémol,
- 19:55c'est que si on se rend compte,
- 19:56si les enquêteurs se rendent compte qu'il y a une intention derrière,
- 20:01donc violation,
- 20:02déviation,
- 20:02à ce moment-là,
- 20:03on rentre dans une autre catégorie.
- 20:05Et c'est le principe,
- 20:07c'est tout l'enjeu de ce qu'on appelle la culture juste,
- 20:10« just and fair culture » .
- 20:11dont l'objectif est de maintenir la confiance des opérateurs,
- 20:16de faire en sorte de les accompagner dans une forme de reconstruction personnelle lorsqu'ils ont été face à une situation compliquée,
- 20:24lorsqu'ils ont été,
- 20:26ce qu'on dirait en...
- 20:28dans une enquête pénale coupable d'un événement,
- 20:31mais ici la culpabilité n'a absolument pas sa place.
- 20:36Un exemple que j'ai entendu récemment,
- 20:38c'est un opérateur,
- 20:41un pilote de centrale nucléaire qui,
- 20:44à cause du fait de ne pas avoir suivi une procédure,
- 20:50parce qu'il était persuadé qu'il l'avait appliqué tellement souvent qu'il la connaissait suffisamment bien,
- 20:54mais peut-être ce jour-là il était fatigué,
- 20:55stressé,
- 20:56que sais-je,
- 20:57Il a commis une erreur et ça a amené la centrale nucléaire à un arrêt d'urgence.
- 21:00Alors,
- 21:00un arrêt d'urgence pour une centrale nucléaire,
- 21:02ce que j'ai entendu,
- 21:03c'était que le coût était de l'ordre de
- 21:05800 000 euros,
- 21:06plus le fait qu'il y a un manque de production d'électricité qui peut avoir un impact sur la communauté locale,
- 21:14etc.
- 21:16Et la première chose que cette personne a dit lors de son entretien,
- 21:20c'est
- 21:21« Ah ben,
- 21:22j'en suis pas fier » .
- 21:23Et puis,
- 21:24il y a eu une discussion sur...
- 21:26Qu'est-ce qui s'est passé ?
- 21:27Comment t'en es arrivé à faire ça ?
- 21:28Et pourquoi n'as-tu pas suivi cette procédure au final ?
- 21:31Dans quelle situation l'organisation t'a-t-elle mis pour que tu en arrives de ton prof chef à décider de ne pas suivre la procédure ?
- 21:39Je ne sais pas quelles ont été les suites,
- 21:41mais la première phrase de cet opérateur lors de son interview est fondamentale.
- 21:47J'en suis vraiment pas fier.
- 21:49Et l'enquêteur qui n'était pas encore formé à tous les facteurs organisationnels et humains m'a dit
- 21:55En fait,
- 21:56je repense à cette phrase maintenant,
- 21:57et elle était clé,
- 21:58et je ne l'ai pas traité.
- 22:00Je n'ai pas pris soin de l'opérateur avant d'essayer de comprendre ce qui s'était passé.
- 22:04Qu'est-ce qui pouvait se cacher là derrière ?
- 22:06Il allait être amené à être en contact à nouveau avec tous ses collègues quelques jours plus tard,
- 22:12parce que là,
- 22:12il était,
- 22:14je ne sais plus comment ils appellent ça,
- 22:15mais un peu mis à l'écart pendant quelques jours,
- 22:17le temps de comprendre ce qui s'était passé.
- 22:19Mais il allait être confronté à ses collègues après avoir provoqué un incident qui était majeur,
- 22:24et que
- 22:25Qui va rester dans les annales.
- 22:26Exactement.
- 22:27Donc,
- 22:28dans le cadre de la culture juste,
- 22:30il y a plusieurs objectifs.
- 22:31C'est reconstruire l'opérateur,
- 22:33c'est faire en sorte de comprendre ce qui s'est passé de manière à pouvoir apporter éventuellement des corrections,
- 22:40des adaptations dans la manière dont on demande aux opérateurs de se comporter en termes de procédures,
- 22:45en termes d'interactions,
- 22:47etc.
- 22:48Et si on se rend compte qu'il y a négligence,
- 22:51volonté de nuire,
- 22:53intentionnalité répétitive de ne pas se conformer à ce qui est attendu alors qu'on sait que ça fonctionnerait mieux et que ces procédures ont été développées pour ça,
- 23:01à ce moment-là,
- 23:01il va y avoir des procédures managériales qui vont être mises en place.
- 23:06Mais avant cela,
- 23:07dans le cadre de la culture juste,
- 23:12tout résultat non conforme aux attentes est considéré comme étant une erreur.
- 23:15On se rendra compte peut-être par la suite que c'est une violation qui avait intentionnalité,
- 23:19mais...
- 23:20Il y a d'abord le droit,
- 23:22la présomption d'innocence.
- 23:23D'accord ?
- 23:25Alors,
- 23:25tu parlais aussi de la typologie des écarts,
- 23:28la typologie des erreurs.
- 23:29Il y a différents types d'erreurs.
- 23:31Et les différents types d'erreurs,
- 23:32ils vont être généralement liés à l'expertise de l'opérateur.
- 23:35Pas toujours,
- 23:36mais pour simplifier,
- 23:37on peut le présenter comme ça.
- 23:38C'est qu'une personne qui est très jeune,
- 23:40très junior dans son travail,
- 23:42on peut dire qu'elle sort,
- 23:43elle a quitté les bancs de l'école récemment,
- 23:45donc elle a une connaissance théorique.
- 23:49d'un niveau assez élevé et assez récent.
- 23:51Et donc,
- 23:52cette personne va probablement commettre peu d'erreurs de connaissance.
- 23:56Mais par contre,
- 23:57elle a peu d'expertise.
- 23:58Donc,
- 23:59elle va peut-être commettre davantage d'erreurs de routine.
- 24:01Donc,
- 24:02j'applique la mauvaise routine parce que j'ai mal identifié la situation,
- 24:05parce que je n'ai pas encore l'habitude d'identifier la situation.
- 24:09Typiquement,
- 24:10c'est je conduis une voiture dans un pays étranger et je suis en France.
- 24:16La limitation de vitesse,
- 24:17c'est 130 sur l'autoroute.
- 24:18Et puis,
- 24:19je passe en Belgique et j'oublie que c'est 120 et je me fais flasher à 130.
- 24:23C'est une erreur de routine.
- 24:24Il n'y a pas de volonté de mal faire,
- 24:26il y a juste,
- 24:27je n'ai pas adapté ma routine au nouveau contexte.
- 24:30Pour la personne qui est experte,
- 24:32c'est-à-dire qui a quitté les bancs de l'école il y a longtemps et qui n'a plus vraiment eu de rafraîchissement récent de ses connaissances,
- 24:40mais qui a une grande expertise dans son domaine,
- 24:44elle va probablement réaliser...
- 24:47Plus d'erreurs de connaissances parce qu'il y a peut-être des recommandations qui ont changé,
- 24:52des procédures qui ont évolué et auxquelles elle ne s'est pas vraiment intéressée parce que la manière dont elle fait les choses depuis des années fonctionne plutôt bien et elle va commettre beaucoup moins d'erreurs de routine ou de jugement parce qu'elle sait construire une telle base de données de
- 25:11situation qu'elle va développer une forme d'intuition,
- 25:14une forme d'expertise qui vont faire que...
- 25:16elle sera très efficace.
- 25:17Et donc,
- 25:18le duo qui va bien fonctionner,
- 25:20l'équipe qui va bien fonctionner,
- 25:22c'est celle dans laquelle on va réussir à avoir différents profils,
- 25:27des personnes qui ont plus de connaissances techniques,
- 25:30théoriques,
- 25:31des personnes qui ont plus de connaissances pratiques.
- 25:34Et le corollaire,
- 25:36et ça on en a parlé en matière de leadership,
- 25:37de communication,
- 25:39c'est de faire en sorte que ces personnes se parlent et que le junior ose proposer aux plus anciens,
- 25:45tiens,
- 25:45mais dans telle situation,
- 25:47l'année passée,
- 25:48j'ai appris que si on faisait ça,
- 25:49ça fonctionnerait mieux,
- 25:51ou alors on a tel type de nouvel équipement à notre disposition,
- 25:54ce qui n'est pas toujours connu des plus anciens.
- 25:56C'est super intéressant.
- 25:59Ce que tu disais,
- 25:59le fait de ne pas montrer du doigt au fait l'erreur comme si c'était la recherche d'un coupable,
- 26:06parce qu'a priori,
- 26:07ça peut nuire à la santé mentale des personnes qui sont à l'œuvre,
- 26:12mais ça peut donner des effets négatifs aussi sur l'organisation.
- 26:20la capacité d'apprentissage peut en être réduite et aussi la performance de l'organisation qui peut être...
- 26:27diminuer dans ce cas-là.
- 26:30C'est-à-dire que ce que je comprends,
- 26:31c'est qu'il n'y a pas d'intérêt particulier à aller dans ce sens de la punition et tout au contraire,
- 26:40essayer d'exploiter l'accident pour que ce soit quelque chose qui soit utilisable pour l'organisation efficiente à venir.
- 26:50On a pu mesurer à quel point ces deux paradigmes
- 26:54sont fondamentalement différents dans le monde de l'aéronautique.
- 26:58Dans les années 70,
- 27:00en aéronautique,
- 27:00le paradigme,
- 27:01c'était que l'erreur était inacceptable.
- 27:03Depuis les années
- 27:0550, on avait la majorité des pilotes qui étaient d'anciens pilotes de la Deuxième Guerre mondiale,
- 27:10qui avaient survécu.
- 27:11Donc c'était quelque part des héros.
- 27:14C'était vraiment l'époque des héros.
- 27:19Le paradigme à l'époque,
- 27:20c'était un bon professionnel ne commet pas d'erreurs.
- 27:22Or,
- 27:22on l'a compris,
- 27:23système 1,
- 27:24système 2,
- 27:24on commet tous des erreurs.
- 27:26Et donc,
- 27:27étant donné qu'à l'époque,
- 27:28on considérait qu'un bon professionnel ne commettait pas d'erreurs,
- 27:31chaque fois qu'on en commettait une,
- 27:32on essayait de la cacher.
- 27:33Et la plupart des erreurs réussissaient à être cachées,
- 27:36sauf si elles étaient impossibles à cacher.
- 27:39Et donc,
- 27:40il y avait une absence complète d'apprentissage dans le chef de l'organisation,
- 27:45avec des conditions
- 27:47propices à la survenue d'erreurs qui étaient de plus en plus présentes et des erreurs qui étaient,
- 27:53lorsqu'elles accumulaient,
- 27:55qui avaient des conséquences très impressionnantes.
- 27:58Généralement,
- 27:59ça allait jusqu'au crash.
- 28:01Et donc,
- 28:02on pointait du doigt les opérateurs qui s'étaient rendus coupables de ça.
- 28:06Et donc,
- 28:06on tournait dans un paradigme qui ne fonctionnait pas.
- 28:10Et dans les années
- 28:1280, on a complètement changé ça à la suite de l'accident de Portland que j'avais évoqué,
- 28:16à la suite de l'enquête qui en a suivi.
- 28:18On est passé du paradigme de l'erreur inacceptable à l'erreur inévitable.
- 28:22L'être humain est faillible,
- 28:24il faut faire avec.
- 28:25Et donc,
- 28:26comment d'une part faire en sorte de commettre le moins d'erreurs possibles ?
- 28:30Donc on va mettre en place des procédures,
- 28:32on va mettre en place des checklists,
- 28:33ce genre de choses.
- 28:34on va mettre des ressources à disposition des opérateurs pour qu'ils...
- 28:39soit dans les meilleures dispositions possibles pour moins commettre d'erreurs,
- 28:43et d'autre part,
- 28:43quand une erreur se produit,
- 28:45comment faire en sorte d'en limiter les conséquences ?
- 28:48Donc là,
- 28:48c'était vraiment un changement de paradigme majeur qui a eu une influence significative sur la sécurité en aéronautique,
- 28:55parce que cette notion de transparence,
- 28:58en confiance,
- 28:59va faire en sorte qu'on va récolter des témoignages réels sur la manière dont les choses se passent sur le terrain.
- 29:08Et donc,
- 29:09ça va permettre d'adapter les procédures,
- 29:12d'adapter les checklists,
- 29:13d'adapter la manière de fonctionner pour le bien des passagers,
- 29:17le bien des patients.
- 29:18Il y a des publications dans ce sens ?
- 29:20Il y a des publications dans ce sens.
- 29:23Alors,
- 29:23je serais incapable de te donner des références à ce stade.
- 29:27Est-ce qu'il y a un journal où sont publiées régulièrement les erreurs,
- 29:33les presque incidents et les accidents ?
- 29:36pour le partage d'expérience ?
- 29:38Oui,
- 29:39alors effectivement,
- 29:40un autre aspect du partage d'expérience,
- 29:45dans la compagnie Cher France pour laquelle je vole,
- 29:48nous recevons plus ou moins tous les deux mois un magazine qui s'appelle Survol dans lequel il y a différentes sections.
- 29:55Une section qui s'intéresse à des accidents du passé qui se sont produits...
- 30:00chez nous ou dans d'autres compagnies,
- 30:02des accidents vraiment significatifs pour essayer de comprendre,
- 30:06pour expliquer ce qui s'est passé,
- 30:07parce que ce sont des accidents qui ont généralement été bien compris,
- 30:10bien décortiqués.
- 30:12Il y a une section qui concerne des incidents récents qui ont été vécus par d'autres compagnies aériennes,
- 30:18mais la majeure partie de ce magazine,
- 30:20ce sont des extraits d'événements qui se sont passés au sein d'équipages à Air France,
- 30:25avec des petits commentaires sur tiens mais euh euh
- 30:30bonne gestion ou éventuellement ce qui aurait pu être mis en œuvre pour que l'issue soit encore meilleure,
- 30:40ça aurait été de traiter le problème comme ceci.
- 30:42Et ça a plusieurs vertus.
- 30:44D'une part,
- 30:45c'est une source d'apprentissage énorme parce que ça nous confronte indirectement à toute une série de problématiques auxquelles nous ne serons probablement jamais confrontés au fil de notre carrière.
- 30:55Mais ça permet de réfléchir.
- 30:57tiens.
- 30:57Si un jour je suis confronté à ça,
- 30:59je vais m'inspirer de ce que le collègue a trouvé comme solution ou éventuellement,
- 31:04moi,
- 31:05je ferai plutôt comme ça.
- 31:06Donc,
- 31:06ça permet de réfléchir et de développer ses compétences.
- 31:09Et d'autre part,
- 31:10c'est très déculpabilisant parce que ça permet de se conforter dans le fait que tout le monde commet des erreurs et je ne suis pas le seul à me sentir...
- 31:22On est tradition judéo-chrétienne.
- 31:24dans la culture,
- 31:25on va dire,
- 31:26européenne.
- 31:27Et donc,
- 31:28on a tendance à se flageller par rapport aux péchés qu'on a commis.
- 31:33Et ça permet de déculpabiliser,
- 31:35de sortir un peu de cette manière de voir les choses,
- 31:38de se rendre compte que je ne suis pas le seul à commettre des erreurs.
- 31:42Et donc,
- 31:42je suis normal,
- 31:43je suis comme les autres.
- 31:44Je suis humain.
- 31:45Je suis humain.
- 31:46D'accord.
- 31:47Et puis,
- 31:47ça permet de sortir de ce que tu appelles le silence organisationnel.
- 31:51Alors le silence organisationnel,
- 31:52c'est justement ce qui va se passer si cette confiance que j'ai évoquée,
- 31:57dans le cadre d'une culture juste qui est vraiment bien développée,
- 32:02bien comprise,
- 32:03bien appliquée,
- 32:04c'est ce qui risque d'arriver,
- 32:05c'est-à-dire que les opérateurs de première ligne,
- 32:09et même les strates intermédiaires,
- 32:11n'ayant pas confiance dans le système,
- 32:13vont cacher leurs erreurs,
- 32:15vont cacher leur comportement à risque,
- 32:18c'est-à-dire ne vont pas rédiger de rapport.
- 32:19ne vont pas partager cela avec l'organisation parce qu'elles n'ont pas confiance dans la manière dont ça va être traité.
- 32:25Et dans ce cadre-là,
- 32:27et on y arrive très très vite,
- 32:28il est beaucoup plus facile de détruire la confiance que de la construire.
- 32:32Beaucoup plus facile de la détruire.
- 32:34Et donc il faut être extrêmement prudent dans le chef d'une organisation quant à la manière dont des incidents et des écarts sont traités pour éviter de tomber dans une forme de silence organisationnel qui va complètement
- 32:49Bon.
- 32:49opacifier le fonction des opérations de première ligne pendant une durée probablement très longue.
- 32:58Guillaume,
- 32:58il y a deux notions dont tu parles dans les facteurs organisationnels,
- 33:02c'est la migration des normes et la normalisation de la déviance.
- 33:07Donc,
- 33:08ce sont deux concepts qui permettent de comprendre comment les organisations peuvent dévier tranquillement,
- 33:19sans faire attention et inconsciemment,
- 33:22sur des façons de faire qui peuvent favoriser justement ces phénomènes émergents.
- 33:30Et est-ce que tu veux en parler ?
- 33:32Oui,
- 33:32oui,
- 33:32tout à fait.
- 33:34donc
- 33:36Ce sont deux phénomènes qui sont différents.
- 33:38La normalisation de la déviance est un phénomène qui est généralement organisationnel.
- 33:43C'est-à-dire qu'au sein d'une organisation,
- 33:46on commence par faciliter,
- 33:50la plupart du temps,
- 33:52souvent par bénéfice personnel,
- 33:53à dévier par rapport à certaines procédures.
- 33:56Et on se rend compte que ça marche.
- 33:58Parce qu'en fait,
- 33:59cette procédure,
- 33:59elle vise à répondre,
- 34:01comme la plupart des procédures,
- 34:02à des risques qui sont infimes.
- 34:04au regard de l'expertise des opérateurs.
- 34:07Elle vise à répondre à toutes ces situations dans lesquelles notre système 2,
- 34:10notre système 3 ne sont pas suffisamment présents parce que nous sommes fatigués,
- 34:15parce que nous avons faim,
- 34:16parce que nous sommes stressés pour toute une série de raisons,
- 34:19parce que notre égo par rapport à certains autres collègues peut nous amener à prendre des mauvaises décisions et à adopter des mauvais comportements.
- 34:28Et donc,
- 34:30dans certaines situations,
- 34:32on peut se rendre compte que
- 34:33simplifier une procédure fonctionne.
- 34:35Et à force de l'appliquer de cette manière-là,
- 34:38et bien,
- 34:39donc de manière simplifiée,
- 34:40les collègues vont remarquer qu'on l'applique de manière simplifiée,
- 34:44tiens,
- 34:44ça fonctionne,
- 34:44effectivement,
- 34:45c'est plus facile,
- 34:45ça nous fait gagner du temps,
- 34:47et on installe une nouvelle manière de faire qui devient finalement la norme.
- 34:52Et on en arrive même à oublier le fait qu'il existait une procédure qui nous demandait de faire différemment.
- 34:57Parce qu'il ne s'est rien passé de faire,
- 34:59et qu'il n'y a pas eu de problème jusque-là.
- 35:01Il n'y a pas eu de problème.
- 35:02Et donc,
- 35:02ce ne sont pas des agissements qui sont délibérément déviants,
- 35:06mais ils sont considérés comme étant acceptables parce que ça fonctionne.
- 35:11Et finalement,
- 35:11ce n'est pas plus mal comme ça.
- 35:13L'autre phénomène,
- 35:15c'est le phénomène de la migration des pratiques qui,
- 35:19lui,
- 35:20fait référence à des violations conscientes,
- 35:22à l'opposé de la normalisation de la déviance.
- 35:24C'est-à-dire que là,
- 35:26c'est René-Alain Alberti qui a pas mal théorisé là-dessus.
- 35:29sur base de théories qui avaient déjà été développées par Jans Rasmussen,
- 35:33c'est le fait que certains opérateurs qui sont particulièrement doués dans leur métier ont tendance à prendre des raccourcis dont ils savent qu'eux-mêmes,
- 35:44à titre individuel,
- 35:45sont capables de prendre,
- 35:47mais qui mettent l'équipe en difficulté.
- 35:49Parce que l'équipe n'est pas nécessairement aussi experte et aussi douée qu'eux.
- 35:54Et donc,
- 35:54eux,
- 35:55souvent c'est par bénéfice personnel,
- 35:57de nouveau,
- 35:58c'est
- 36:00simplification parce que ça me fait gagner du temps,
- 36:02simplification parce que ça me permet de montrer aux autres que je suis capable de faire comme ça en bypassant toute une série d'étapes,
- 36:10regardez comme je suis fort,
- 36:11donc on a de nouveau l'ego qui est à la manœuvre.
- 36:14Et la difficulté c'est que l'individu qui est responsable de ces migrations de pratiques perde le support de l'équipe,
- 36:24en fait perd l'équipe parce que l'équipe est perdue.
- 36:26l'équipe se sent incompétente pour assister cette personne.
- 36:30Elle n'arrive pas à suivre.
- 36:31Elle n'arrive pas à suivre.
- 36:32Et une façon qui est proposée de ramener cette personne à un niveau de l'équipe,
- 36:38c'est justement de faire appel au collectif.
- 36:43Et de faire appel au collectif de manière à ce que tout le monde au sein de l'équipe dise « Non,
- 36:47nous,
- 36:48on n'est pas capable de faire ça.
- 36:49On n'est pas capable de te suivre là-dedans.
- 36:51Toi,
- 36:51tu en es capable.
- 36:52Mais s'il arrive la moindre chose... »
- 36:54on ne sera pas capable de t'apporter de l'assistance.
- 36:57De manière à faire en sorte de ramener cette personne au niveau des autres,
- 37:02la redescendre,
- 37:03entre guillemets,
- 37:03au niveau des autres.
- 37:04Alors,
- 37:05au final,
- 37:06j'ai l'impression que le partage d'expérience est ce qui contribue vraiment le plus à faire progresser une organisation,
- 37:14à condition d'installer un climat de confiance,
- 37:19à faire installer le feedback comme une culture,
- 37:22la culture juste.
- 37:24et puis qu'il y ait des rapports qui pointent du doigt le fonctionnement de l'organisation,
- 37:29et puis surtout une organisation qui se remet en question.
- 37:32Un système managérial qui n'est pas dans sa tour perché tout là-haut et qui est conscient qu'il faut que les informations remontent de la base vers le haut et puis le contraire aussi.
- 37:46Donc c'est un outil extrêmement important et ça met du temps à instaurer et installer.
- 37:51De ce que je comprends,
- 37:52il faut vraiment que ça fasse partie d'une culture organisationnelle et qu'il y ait une conscience managériale à ce niveau pour instaurer ce climat-là.
- 38:00un climat de confiance et de bienveillance et de non-punition pour exploiter toutes les données nécessaires.
- 38:09Merci Guillaume.
- 38:10Merci Manon.
- 38:13Mes chers amis,
- 38:14je vous remercie d'avoir prêté votre attention jusqu'à la fin de cet épisode passionnant sur les facteurs organisationnels et humains.
- 38:22Je profite de ce moment pour vous demander de soutenir Enquête d'accord en le partageant Merci.
- 38:28Mais surtout avec vos retours précieux,
- 38:31c'est essentiel pour continuer à faire vivre le podcast.
- 38:35En attendant,
- 38:36je vous dis à très bientôt !