Latest / En quête d' Accord - L'art d'être en lien / Tenter l'art pour soigner, Djamila Chakour et Paul Marquis racontent l'exposition à l'institut du monde arabe autour de la socialthérapie
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- 0:05Enquête d'accord,
- 0:07l'art de communiquer et d'être en lien.
- 0:14Ici,
- 0:15les patients reprennent leur place en société.
- 0:19Les œuvres sont intimes et personnelles et participent de leur thérapie.
- 0:26Ils s'appellent
- 0:27Rekabi,
- 0:29Moussaoui,
- 0:30Ibrahim et tant d'autres.
- 0:33Pour qui ?
- 0:34les peintures ouvrent de nouveau une brèche dans le monde enfermé de la folie.
- 0:43Excellente écoute.
- 0:50Eh bien bonjour Paul,
- 0:52bonjour Jamila,
- 0:54je suis très très heureuse de vous accueillir.
- 0:57dans cette petite après-midi pour parler de l'exposition qui se passe à l'Institut du Monde Arabe qui s'appelle
- 1:03« Tenter l'art pour soigner »
- 1:05à l'hôpital psychiatrique de Blida-Joinville dans les années 60.
- 1:10C'est un grand et immense honneur pour moi de vous accueillir tous les deux parce que c'est une exposition qui m'a tout de suite inspirée.
- 1:19Ça parlait d'art et ça parlait de soins en même temps.
- 1:22Ça m'a tout de suite captivée.
- 1:24Une autre façon de pratiquer le soin.
- 1:27par l'art et je me suis tout de suite posé la question pourquoi déjà dans les années 60,
- 1:33on pensait déjà à ça,
- 1:35ça s'appliquait alors que je le vois si peu encore actuellement dans le monde de soins.
- 1:41Faire inviter l'art dans les services de soins,
- 1:45ça promet.
- 1:46Donc ma curiosité a eu raison et je suis rentrée pour aller voir
- 1:52Djamila Chakour.
- 1:53Donc,
- 1:54tu es le commissaire de l'exposition,
- 1:56tu es chargé de collection à l'exposition de l'Institut du Monde Arabe.
- 2:01Et en 2021,
- 2:03l'histoire commence par une donation.
- 2:06Arrive à l'Institut du Monde Arabe une donation exceptionnelle des archives,
- 2:12des céramiques peintes,
- 2:14de nombreuses planches dessinées à la gouache,
- 2:16réalisées à la fin des années 60,
- 2:19lors d'ateliers de social-thérapie.
- 2:22On va pouvoir parler de ce que c'est.
- 2:25Et ça se passe à l'hôpital psychiatrique de Blida-Joinville.
- 2:28C'est une institution algérienne qui n'est pas très loin d'Alger et qui est marquée par une figure emblématique dont Paul va pouvoir nous parler plus longuement.
- 2:40C'est la figure emblématique de Frantz Fanon qui va imprimer son style et son nom à cette institution.
- 2:49Et cette collection va être...
- 2:52mise en lumière pour la première fois à l'Institut du monde arabe.
- 2:56Cette exposition,
- 2:57qui s'appelle « Tenter l'art pour soigner » ,
- 3:00révèle comment l'art-thérapie a transformé un établissement psychiatrique en création et en espace de guérison.
- 3:12Et cette transformation,
- 3:13elle est d'autant plus exceptionnelle quand on la replace dans le contexte historique des années 60.
- 3:21et de la psychiatrie coloniale des années 60 en Algérie.
- 3:26Et donc j'ai trouvé ça fascinant quand le soin passe par l'art à contresens de ce qui se pratique à l'époque,
- 3:33on peut le dire.
- 3:35Et pour nous parler justement du contexte historique,
- 3:39je remercie infiniment Paul,
- 3:42Paul Marquis,
- 3:43qui est agrégé et docteur en histoire,
- 3:47chercheur au CH de
- 3:49Sciences Po.
- 3:50C'est là où vous avez soutenu votre thèse,
- 3:53Paul.
- 3:54Je vais te laisser te présenter toi-même parce que je pense que tu le diras beaucoup mieux que moi.
- 4:00Tu as travaillé et tu as soutenu ta thèse sur les fous de Joinville,
- 4:04une histoire sociale de la psychiatrie dans l'Algérie coloniale de 33 à 62.
- 4:10Merci beaucoup pour l'invitation déjà.
- 4:13L'honneur est complètement partagé.
- 4:14C'est un grand plaisir de venir parler de cette exposition auxquelles on a contribué ensemble.
- 4:19Et donc effectivement,
- 4:20moi je suis historien,
- 4:21je suis historien de la psychiatrie,
- 4:23plus spécifiquement de la psychiatrie coloniale et post-coloniale en Algérie,
- 4:27et donc j'ai soutenu une thèse en 2021.
- 4:30qui portait plus spécifiquement sur l'hôpital psychiatrique de Blida-Joinville.
- 4:33C'est à ce titre-là que Jamila m'a sollicité pour l'organisation de l'exposition.
- 4:41Je travaille maintenant depuis une quinzaine d'années sur ces questions d'histoire de la psychiatrie,
- 4:46d'histoire de la psychiatrie postcoloniale,
- 4:48avec ce projet de test sur l'hôpital psychiatrique de Blida.
- 4:52Et puis j'ai prolongé par la suite.
- 4:54Aujourd'hui,
- 4:55je travaille pour un projet...
- 4:57un projet au niveau national de l'Agence nationale pour la recherche qui s'appelle Psygnal et qui porte plus spécifiquement sur les signalements pour troubles mentaux auprès de la préfecture de police de Paris.
- 5:06Et moi,
- 5:07ce qui m'intéresse,
- 5:07c'est les Algériens qui sont signalés entre les années 40 et les années 80 auprès de la préfecture de police de Paris pour troubles mentaux.
- 5:14Donc en fait,
- 5:15je suis parti de la psychiatrie en Algérie,
- 5:17puis aujourd'hui,
- 5:18je me suis un peu décalé sur la psychiatrie en métropole,
- 5:20mais toujours en gardant cette idée de m'intéresser à comment on pratique la psychiatrie.
- 5:25vis-à-vis des populations colonisées,
- 5:26qu'elles soient dans les territoires coloniaux ou dans les territoires métropolitains.
- 5:31Tu as été contactée par Djamila pour travailler sur cette exposition au moment où tu as reçu,
- 5:36Djamila,
- 5:36cette donation extraordinaire.
- 5:38Oui,
- 5:39j'ai été contactée pour ce don de cette collection inédite,
- 5:44ce fonds inédit,
- 5:45en
- 5:462021. Et c'est là,
- 5:48effectivement,
- 5:49tout de suite que je me suis intéressée au sujet.
- 5:51ce fond qui provenait d'un atelier de peinture.
- 5:55exécuté durant les années 60.
- 5:58Et donc,
- 5:59effectivement,
- 5:59j'étais intriguée par cet atelier qui a été monté par le psychiatre,
- 6:03le professeur Cadour.
- 6:06Et donc,
- 6:06il a fallu beaucoup de recherches et beaucoup de lectures.
- 6:09Et voilà,
- 6:09j'étais très heureuse de lire,
- 6:14en fait,
- 6:16un article de Paul Marquis qui était sur
- 6:19Internet, qui était tiré de sa thèse.
- 6:21Et effectivement,
- 6:22quand j'ai appris que c'était tiré de la thèse,
- 6:25là,
- 6:25j'étais encore plus stupéfaite et admirative.
- 6:28Enfin,
- 6:29je me suis dit que j'ai trouvé un trésor,
- 6:31parce qu'il y a très peu de sources,
- 6:33en fait,
- 6:33sur l'hôpital psychiatrique de Blida à ces périodes-là.
- 6:38Et donc,
- 6:39ça avait un sens de convier
- 6:42Paul Marquis pour travailler avec nous sur toute l'histoire des années 50.
- 6:47qui nous intéressait avec le passage de Frantz Vanon,
- 6:50et on en parlera encore tout à l'heure.
- 6:53Mais voilà,
- 6:53donc ça c'était une mine d'or de tomber sur ces articles qui historiquement permettaient de comprendre quel était le contexte de création de cet atelier de peinture dans les années 60 et qu'est-ce qui s'était fait à
- 7:08l'hôpital psychiatrique de Blida avant,
- 7:11dans les années 50,
- 7:12et puis jusqu'à l'origine de la création de l'hôpital de Blida.
- 7:16Donc ça,
- 7:16c'était intéressant pour créer le parcours de l'exposition,
- 7:21et pas simplement parler des planches qui composent ce fonds,
- 7:26de tout le contexte de création de l'hôpital,
- 7:28des besoins à l'époque dans les années 30 et jusqu'aux années 50,
- 7:31avec la présence de Frantz Fanon,
- 7:34et dans les années 60,
- 7:35la présence du professeur Cadour,
- 7:37qui est à l'origine de l'atelier de peinture,
- 7:39qui a donné lieu à la naissance des planches dont nous avons hérité,
- 7:43et des archives aussi médicales,
- 7:47et autres archives de presse témoignant des années 60.
- 7:53Et ce sujet,
- 7:55en fait,
- 7:56l'art-thérapie et l'atelier de peinture dans les années 60,
- 8:00qui a été créé par le professeur Cadour,
- 8:04c'était aussi,
- 8:05ça me semblait être un sujet pertinent,
- 8:07en fait,
- 8:08comment post-après l'indépendance,
- 8:12comment a été créé cet atelier,
- 8:14pourquoi,
- 8:14en fait.
- 8:15et
- 8:16Après,
- 8:16en lisant la thèse de Paul et différents articles,
- 8:20on voit toute la richesse de l'histoire de l'hôpital depuis sa création jusqu'au début des années 60.
- 8:27Et pour en revenir aussi sur comment ce fonds est arrivé jusqu'à nous,
- 8:33je vous disais que c'est en 2021 que nous sommes contactés au musée de l'Institut du Monde Arabe.
- 8:38et comme j'ai été réceptionnaire de ce courrier de la fille du docteur Cadour
- 8:45J'ai étudié ce dossier et jusqu'à parvenir à accepter cette donation avec le comité de notre musée et la directrice du musée,
- 8:54qui est madame Nathalie Bondil.
- 8:55Elle a tout de suite été favorable parce qu'elle travaille déjà aussi,
- 8:59elle,
- 8:59sur l'art-thérapie aujourd'hui dans les musées.
- 9:02Et donc,
- 9:04j'ai eu ce contact avec l'héritière du docteur et j'ai étudié le fonds.
- 9:11le fond est riche de
- 9:12400...
- 9:14Ce qu'on dit chez nous,
- 9:16400 items,
- 9:17400 éléments qui composent la collection,
- 9:21avec 300 planches peintes à la gouache et une centaine d'archives photographiques,
- 9:28archives de presse et archives médicales du professeur qui avait conservé.
- 9:33tout se fond avec lui.
- 9:35J'ai juste oublié de préciser que l'exposition a démarré le 22 octobre 2025 à l'Institut du Monde Arabe,
- 9:43qu'elle se poursuit jusqu'à fin juin 2026 si les auditeurs sont intéressés pour aller visiter les planches et les pièces et les pièces d'archives qui y sont exposées.
- 9:55On a inauguré le 22 octobre et l'exposition se clôturera le 28 juin.
- 10:02et possiblement peut-être qu'il y aura une prolongation,
- 10:04mais en tout cas pour aujourd'hui,
- 10:06c'est jusqu'au 26 juin compris.
- 10:08Et c'est une exposition qui est au sein,
- 10:10même au cinquième étage du musée,
- 10:12un espace dédié à des expositions temporaires parmi le parcours permanent.
- 10:17C'est ça.
- 10:18Et voilà,
- 10:18tout à fait.
- 10:19Oui,
- 10:19parce qu'on ne se retrouve pas tout de suite quand on arrive au quatrième étage,
- 10:22il faut passer par l'expo permanente.
- 10:24C'est très complexe.
- 10:26Oui,
- 10:27c'est vrai.
- 10:28Mais c'est toujours une occasion pour visiter aussi l'Expo Permanente.
- 10:33C'est pour ça qu'il y a ces petits espaces au sein des musées pour faire redécouvrir les collections.
- 10:39Exactement.
- 10:42Cette exposition m'a passionnée à plein d'égards.
- 10:45D'abord parce que j'ai découvert toute cette partie de l'histoire coloniale des années 60.
- 10:53Et puis j'ai redécouvert la figure de Frantz Fanon.
- 10:57qui est une figure qui va imprimer,
- 11:00ne serait-ce qu'au début de son arrivée à l'hôpital de Blida,
- 11:06le début de quelque chose qui est nouveau,
- 11:12mais qu'il a apporté avec lui à partir de la métropole,
- 11:16qui s'appelle la social-thérapie.
- 11:17Et là,
- 11:18je m'adresse à toi,
- 11:19Paul,
- 11:19pour nous parler de ça.
- 11:21En fait,
- 11:21ce qui est intéressant avec
- 11:22Fanon, c'est que jusqu'à présent,
- 11:24on connaissait assez bien le Fanon anticolonialiste.
- 11:27qui a eu une influence considérable sur la pensée anticoloniale dans les années 70-80,
- 11:33puis jusqu'à aujourd'hui,
- 11:34c'est encore quelqu'un qui a eu une influence considérable sur les mouvements intellectuels et la façon dont on réfléchit à ces questions-là.
- 11:40Et on connaissait beaucoup moins bien le Fanon psychiatre,
- 11:43qui a aussi d'une certaine manière révolutionné sa pratique à certains égards.
- 11:46Et en fait,
- 11:47c'est aussi un des enjeux de l'exposition,
- 11:49c'est de révéler une partie du travail de Fanon dans le domaine de la psychiatrie.
- 11:54de faire en sorte qu'on apprenne mieux à connaître ce travail-là.
- 11:57C'est une chose qui est assez récente.
- 11:58On commence à s'intéresser au Fanon psychiatre maintenant depuis quelques années.
- 12:02Et en fait,
- 12:03comme tu viens de le dire,
- 12:05il arrive en Algérie au début des années 50,
- 12:07en 53.
- 12:08Tu sais que peut-être que beaucoup de nos auditeurs ne connaissent pas Frantz Fanon.
- 12:12Est-ce qu'on peut dire qui c'était de ses débuts jusqu'à la fin ?
- 12:18Absolument.
- 12:20En fait,
- 12:20il est né en 1925 en Martinique.
- 12:23Donc déjà rien que ça en fait ça le singularise un petit peu en tant que psychiatre il commence à donc il est formé à Lyon en tant que psychiatre et ça singularise un peu du reste du monde de la psychiatrie qui sont principalement des hommes blancs donc
- 12:39déjà le fait qu'il soit né en Martigny,
- 12:40qu'il soit un homme noir qui pratique la psychiatrie dans les années 50 qui est encore une psychiatrie très marquée par des représentations assez racistes etc
- 12:48Déjà ça,
- 12:48ça le singularise énormément.
- 12:50Il s'est engagé dans les...
- 12:53Il a fait la guerre.
- 12:54Il s'est engagé dans les forces françaises entre 1943 et 1945.
- 12:57C'est une petite particularité parce que quand il arrive,
- 12:59il est un peu âgé par rapport aux étudiants de la fac de médecine de Lyon et ça met un petit contraste par rapport au vécu des autres étudiants.
- 13:09Et en plus,
- 13:09il a fait la guerre en tant que soldat et donc il a aussi vécu le racisme dans l'institution qu'est l'armée française à ce moment-là.
- 13:15Donc il a aussi tiré de cette expérience-là Merci.
- 13:18sur le plan de sa réflexion médicale et intellectuelle,
- 13:21des choses qui vont profondément influencer sa pratique.
- 13:23Donc en fait,
- 13:25ses étapes de vie,
- 13:25et notamment effectivement son engagement en tant que soldat,
- 13:28et puis son expérience en tant qu'étudiant à Lyon,
- 13:32vont avoir une influence sur le reste de sa vie.
- 13:37Et donc assez rapidement,
- 13:37il s'oriente vers la psychiatrie.
- 13:41Et il a une première étape qui va le marquer beaucoup,
- 13:44c'est qu'il va être interne dans une institution psychiatrique à Saint-Alban,
- 13:47en Lauser,
- 13:49qui à l'époque,
- 13:50justement,
- 13:50était considérée comme un haut lieu de ce dont tu parlais tout à l'heure,
- 13:53à savoir la social-thérapie.
- 13:56En fait,
- 13:57il y a un mouvement de réforme de la psychiatrie qui émerge dans les années
- 14:0150, enfin un peu avant d'ailleurs,
- 14:03qui émerge à la sortie de la...
- 14:05la seconde guerre mondiale,
- 14:06on va dire,
- 14:07pour le dire rapidement.
- 14:08Et en fait,
- 14:09ce mouvement-là,
- 14:10son ambition,
- 14:12c'est de dire qu'on ne peut pas traiter les patients psychiatriques si on ne commence pas par traiter l'institution dans son ensemble.
- 14:18Donc en fait,
- 14:18l'idée,
- 14:18c'est que pour soigner convenablement les patients,
- 14:21on va d'abord soigner l'institution.
- 14:23Et donc,
- 14:24parmi les hauts lieux où se sont développés,
- 14:28où s'est développé le mouvement de la social-thérapie,
- 14:30qu'on appelle aussi parfois...
- 14:32la psychothérapie institutionnelle,
- 14:33d'ailleurs le mouvement est plus connu sous ce nom-là que sous le nom de social-thérapie.
- 14:37Donc l'idée,
- 14:38la philosophie de ce mouvement-là,
- 14:40c'est de traiter l'institution pour pouvoir traiter convenablement les patients.
- 14:44Et donc ça prend des formes très diverses,
- 14:48et l'idée c'est qu'on va transformer tous les aspects de la vie quotidienne de l'institution psychiatrique.
- 14:54Donc ça passe par les vêtements,
- 14:56la nourriture,
- 14:57ça passe par les interactions.
- 14:58qu'on essaie de vouloir plus horizontal que ce qui se pratiquait jusqu'à présent,
- 15:01donc les interactions entre le personnel soignant,
- 15:04les médecins,
- 15:04les patients.
- 15:05Ça passe aussi par les activités quotidiennes.
- 15:07On va essayer de réformer la façon dont on considère le travail des patients ou encore les activités.
- 15:12Tu as parlé d'art tout à l'heure.
- 15:13C'est un des éléments de la social-thérapie,
- 15:15c'est de mettre en place des ateliers artistiques,
- 15:19donc de la pratique de la peinture,
- 15:21de la pratique de la poterie.
- 15:22Ou sportive aussi.
- 15:23Ou sportive,
- 15:23tout à fait,
- 15:24absolument.
- 15:24tu as aussi un...
- 15:25un gros mouvement de la social-thérapie qui concerne l'activité sportive dans les institutions.
- 15:29En gros,
- 15:29l'idée,
- 15:29c'est qu'on va essayer de re-socialiser les patients à l'intérieur de l'institution en réintroduisant des formes de vie sociale qu'ils connaissent à l'extérieur.
- 15:37Donc,
- 15:38ce qu'on disait,
- 15:38le sport,
- 15:39les pratiques sociales,
- 15:41les pratiques artistiques,
- 15:43le jardinage,
- 15:45l'artisanat.
- 15:47Il y a des pratiques extrêmement variées qui sont aussi différentes selon les hôpitaux.
- 15:53Et donc Fanon se familiarise avec cette pratique de la social-thérapie à Saint-Alban,
- 15:58auprès d'une grande figure du mouvement qui s'appelle Tosquelles,
- 16:02qui est un psychiatre qui a profondément marqué la social-thérapie.
- 16:06Et donc il se familiarise avec ce mouvement là-bas à Saint-Alban.
- 16:12Et puis quand il décroche son premier poste de titulaire de psychiatre,
- 16:16en Algérie donc en 1953,
- 16:19il a cette idée en tête de mettre en œuvre
- 16:22ce qu'il a observé à Saint-Alban,
- 16:23en métropole,
- 16:25à l'hôpital de Blida-Joinville,
- 16:26où il a été nommé en 1953,
- 16:29et donc d'introduire cette réforme institutionnelle et psychiatrique dans l'établissement psychiatrique de
- 16:36Blida-Joinville. Alors,
- 16:40la réforme est arrivée au moment,
- 16:42juste après la Deuxième Guerre mondiale,
- 16:44à l'occasion d'une famine et de quelque chose qui était quand même extrêmement...
- 16:49important qui représente comme un catalyseur pour la survenue d'une réforme de ce qui se pratiquait.
- 16:58La famine qui a touché principalement les patients atteints de troubles mentaux du fait de leur situation qui était particulière,
- 17:05à l'exclusion,
- 17:06en dehors des grandes villes et dans des institutions un petit peu marginalisées.
- 17:11Et c'est ce genre de drame qui a poussé les psychiatres de l'époque à trouver
- 17:17d'autres moyens de réformer,
- 17:19de reconsidérer les soins de la psychiatrie.
- 17:22C'est un mouvement qui est venu du fait de la guerre.
- 17:26Tout à fait.
- 17:26En fait,
- 17:27l'histoire de la psychiatrie,
- 17:28elle est marquée depuis le XIXe siècle par des mouvements de réforme qui interviennent régulièrement.
- 17:33En fait,
- 17:34on a souvent cette idée que la pratique qu'on a de la psychiatrie n'est pas suffisamment convaincante ou n'est pas suffisamment efficiente et qu'il faut qu'on trouve des moyens pour la réformer et pour que les taux de guérison,
- 17:46pour que...
- 17:46les taux de réinsertion sociale soient plus importants.
- 17:48Donc ça,
- 17:50en fait,
- 17:50il y a des mouvements de réforme qui courent depuis presque,
- 17:52j'ai envie de te dire,
- 17:53la création de la psychiatrie au début du 19e siècle.
- 17:57Et là,
- 17:57le mouvement dont on parle,
- 17:58la social-thérapie,
- 17:59effectivement,
- 18:00elle est influencée par cette famine qui touche les hôpitaux psychiatriques pendant la Seconde Guerre mondiale très fortement.
- 18:05Donc il y a plus de 40 000 décès dans les établissements psychiatriques.
- 18:09Donc il faut imaginer ce que c'est,
- 18:1040 000 décès,
- 18:10c'est vraiment considérable.
- 18:11Donc en fait,
- 18:13la population...
- 18:15des établissements est vraiment décimée par cette famine.
- 18:18Et donc,
- 18:18ça marque considérablement toute une génération de jeunes psychiatres qui sont soit internes,
- 18:22soit fraîchement nommés en poste au moment de la Seconde Guerre mondiale et qui sont donc profondément marqués par cette famine.
- 18:30Et notamment avec l'idée que,
- 18:32ça c'est un élément qu'on retrouve régulièrement dans leurs discours,
- 18:35en fait,
- 18:35il y a une comparaison entre ce qui s'est passé en termes d'extermination pendant la Seconde Guerre mondiale et ce qu'on observe...
- 18:44dans les institutions psychiatriques avec l'idée qu'on veut sortir de cette façon de penser la psychiatrie pour aborder une psychiatrie qui serait plus sociale et qui serait plus orientée vers
- 18:58une autre forme de pratique.
- 19:00Plus humaine aussi.
- 19:01Plus humaine,
- 19:02complètement.
- 19:02Il y a cette idée-là aussi qu'on oriente le soin vraiment autour du patient.
- 19:07Et donc,
- 19:08on essaie de le penser un petit peu différemment.
- 19:12Et donc c'est sûr que cette famine joue une influence dans la façon dont les psychiatres se lancent dans ce mouvement de réforme à la suite de la guerre.
- 19:22La seconde chose,
- 19:23c'est que quand Frantz Fanon va partir de métropole avec tout l'héritage de cette réforme et qu'il va essayer d'appliquer comme médecin-chef à l'hôpital de Blida,
- 19:35il n'est pas venu juste comme médecin-psychiatre parce qu'il faut parler du personnage.
- 19:39c'est pas uniquement un psychiatre il a fait des études de philosophie il était très très engagé politiquement je ne sais pas où se situe son premier livre qu'il avait sorti qui s'appelle
- 19:53Voilà,
- 19:53c'est ça.
- 19:54Donc,
- 19:55est-ce que c'était avant son arrivée à Blida ou c'était qu'en committant ?
- 20:01Tout à fait.
- 20:01En fait,
- 20:01c'est avant son arrivée à Blida.
- 20:03En fait,
- 20:03il faut se dire que quand il arrive à
- 20:05Blida, Fanon,
- 20:06c'est déjà un intellectuel.
- 20:08Donc,
- 20:08il a déjà une forme de reconnaissance en tant qu'intellectuel.
- 20:11Par contre,
- 20:11sur le plan psychiatrique,
- 20:14sa pensée n'est pas du tout celle qu'on connaît aujourd'hui.
- 20:17Ça reste une figure minoritaire,
- 20:18notamment...
- 20:19dans le champ de la psychiatrie coloniale,
- 20:21qui est une psychiatrie profondément raciste,
- 20:23avec des idées qui sont très marquées,
- 20:25qui sont à l'opposé de ce que pense Fanon et de la façon dont il conçoit la relation aux populations colonisées.
- 20:33Donc ça,
- 20:33c'est important de remettre en contexte comment est Fanon quand il arrive à l'hôpital.
- 20:40Donc c'est déjà un intellectuel,
- 20:40mais par contre,
- 20:41sur le plan de la psychiatrie,
- 20:42il est encore largement minoritaire.
- 20:45Et l'autre chose que je voulais dire,
- 20:47effectivement,
- 20:48c'est que
- 20:48En fait,
- 20:49il arrive avec cette idée,
- 20:51il a déjà en tête assez précisément ce qu'il veut mettre en place à l'hôpital de Blida,
- 20:55ce dont on parlait tout à l'heure,
- 20:56cette idée de la social-thérapie.
- 20:58Et donc,
- 20:59en fait,
- 21:00il n'arrive pas en improvisation.
- 21:03Il a déjà dans la tête ce qu'il a observé à Saint-Alban et ce qu'il veut mettre en place très concrètement en matière d'atelier.
- 21:10En fait,
- 21:10son idée,
- 21:11son ambition,
- 21:12c'est d'abord de transformer son service,
- 21:15donc de commencer par là.
- 21:16Ce qu'il faut savoir,
- 21:17c'est que l'hôpital de L'Hôpital de L'Hôpital,
- 21:18à l'époque,
- 21:18il y a cinq divisions médicales.
- 21:20Il y en a une cinquième qui est créée à son arrivée.
- 21:22Et donc lui,
- 21:23son ambition,
- 21:23c'est d'abord de transformer la cinquième division.
- 21:26Et puis que petit à petit,
- 21:27la réforme se diffuse aux autres divisions de l'hôpital.
- 21:31Et donc son ambition à terme,
- 21:33c'est de transformer l'intégralité de l'établissement et que la social-thérapie se diffuse progressivement auprès des autres divisions.
- 21:39Oui,
- 21:40son livre qui s'appelle Peau Noire et Masque Blanc,
- 21:43il est sorti en 1952,
- 21:45il a démarré à Blida en 1953,
- 21:47et donc au fait,
- 21:49j'ai l'impression qu'il est arrivé avec cette social-thérapie,
- 21:52mais pour lui,
- 21:53elle avait une connotation politique,
- 21:55c'était un engagement.
- 21:56Il voyait dans l'application de la social-thérapie à l'institution comme s'il rejouait les cartes politiques de toute la division raciale,
- 22:06tout ce qui ne se passait mal en société.
- 22:11Pour lui,
- 22:11c'est le même enjeu qui se passait dans ces institutions.
- 22:18Il y avait les genres,
- 22:19il y avait les races qui étaient partagées et les gens étaient encore classés dans ces institutions.
- 22:26Et il va essayer de déconstruire tout ça parce qu'il est complètement animé par une utopie politique et philosophique.
- 22:36Tout à fait.
- 22:36En fait,
- 22:37tu l'as dit,
- 22:37quand il arrive,
- 22:39Fanon,
- 22:39il a déjà un engagement politique très fort.
- 22:42Et ce qui est intéressant,
- 22:43c'est que son engagement politique le distingue un peu des autres membres,
- 22:46des autres promoteurs de la social-thérapie,
- 22:49qui sont plutôt orientés vers une pensée marxiste ou vers une forme de catholicisme social.
- 22:54L'orientation de Fanon,
- 22:55elle est un peu différente.
- 22:56Lui,
- 22:56il vient de la pensée antiraciste.
- 22:57Donc,
- 22:57c'est là que se place son engagement.
- 22:59Et donc,
- 22:59il arrive avec ce bagage-là.
- 23:00Il arrive avec ce bagage politique.
- 23:02évidemment il arrive dans le contexte de l'Algérie coloniale qui est très marqué justement par ses divisions et ses distinctions raciales et en particulier à l'hôpital de Bida ce qu'il faut avoir en tête c'est que l'établissement est ouvert en 1933 donc en fait quand il arrive ça fait déjà 20 ans que l'établissement est en fonctionnement et effectivement donc il y a différentes règles de fonctionnement mais une des règles de fonctionnement c'est la division des pavillons de l'établissement en fait les patients sont classés selon
- 23:27différents critères donc il y en a trois principalement
- 23:31Le premier critère,
- 23:32c'est une division de genre.
- 23:34Les hommes et les femmes sont séparés dans des pavillons différents.
- 23:37Il y a un critère de comportement,
- 23:39c'est-à-dire qu'on va séparer les patients dits agités,
- 23:43des patients dits calmes et travailleurs.
- 23:45On va séparer les patients dits épileptiques,
- 23:49des patients considérés avec d'autres types de comportement.
- 23:52Ça,
- 23:53c'est le deuxième critère.
- 23:54Et il y a un troisième critère qui est aussi un critère distinctif,
- 23:57qui est le critère racial.
- 23:58on considère qu'on ne peut pas mélanger.
- 24:00les patients européens des patients algériens,
- 24:03notamment parce qu'on a tout un type de présupposés ratios sur la façon dont les patients algériens,
- 24:09par exemple,
- 24:09seraient agressifs et donc on risquerait d'exposer les patients européens de formes d'agressivité ou de formes d'interaction dont on voudrait les protéger.
- 24:17Donc on voit bien à quel point,
- 24:18en fait,
- 24:19le fonctionnement d'établissement est orienté par ce type de pensée coloniale et raciste qui se diffuse dans l'ensemble de la société.
- 24:28colonie algérienne.
- 24:28Et donc,
- 24:29évidemment,
- 24:29quand Fanon arrive,
- 24:30lui,
- 24:31avec ses convictions antiracistes et avec ses engagements intellectuels,
- 24:36il va se confronter à ce monde-là de l'Algérie coloniale et de la psychiatrie coloniale,
- 24:40et il va essayer de faire bouger les lignes à l'échelle de l'institution.
- 24:44Une petite ségrégation aussi au niveau du personnel soignant,
- 24:48si tu veux en parler Paul ?
- 24:50Tout à fait,
- 24:52en fait au niveau du personnel il y a différents types de statuts,
- 24:56et notamment il y a toute une série de membres du personnel,
- 25:02et notamment de cadres du personnel qui sont plutôt des membres européens,
- 25:05de la population européenne d'Algérie,
- 25:07qui occupent les postes à responsabilité,
- 25:08qui sont aussi...
- 25:09les postes à qui on va confier les tâches plus techniques pour aider les médecins.
- 25:14Donc,
- 25:14c'est eux qui vont pratiquer tous les gestes de soins,
- 25:17les gestes plus techniques en termes de traitement.
- 25:19Et puis,
- 25:20il y a un personnel subalterne à qui on va plutôt renvoyer des tâches d'hygiène ou de ménage,
- 25:27etc.
- 25:27Donc,
- 25:27il y a vraiment une sorte de hiérarchie au sein du personnel.
- 25:30Et évidemment,
- 25:31ça recoupe aussi des critères ratios,
- 25:33puisque...
- 25:34le personnel subalterne est plutôt recruté parmi la population algérienne,
- 25:37là où les postes à responsabilité sont plutôt attribués à la population dite européenne d'Algérie.
- 25:42Et donc évidemment,
- 25:43là aussi,
- 25:43au niveau du personnel,
- 25:44on retrouve des formes de distinction dans la répartition du travail qui sont orientées par la division des populations au sein de l'Algérie coloniale.
- 25:52J'en parle parce que c'est super intéressant,
- 25:54parce que tout ça va disparaître avec l'indépendance de l'Algérie et par l'application que va être
- 26:02instauré
- 26:03Cadour par la suite,
- 26:05c'est que ces mêmes infirmiers algériens qui à la base avaient que les tâches subalternes vont finir par être formés et vont devenir des agents qui vont contribuer complètement à la mise en place des ateliers et qui vont avoir des rôles importants
- 26:25de soins.
- 26:25Il faut rappeler juste qu'ils avaient aussi un rôle de surveillance au départ.
- 26:32Ça,
- 26:32c'est vraiment une connotation qui est un petit peu particulière.
- 26:35Il y avait des barreaux,
- 26:36il y avait des cellules d'isolement dans ces divisions.
- 26:40Il y avait des endroits où les gens étaient enfermés,
- 26:43où les patients,
- 26:44je ne sais pas comment on les appelait.
- 26:47Je ne sais pas si on les appelait patients.
- 26:48Après,
- 26:49ils vont être appelés pensionnaires.
- 26:51Et je ne sais pas,
- 26:52avant l'arrivée de Fanon,
- 26:53comment on appelait les patients qui étaient hospitalisés.
- 26:57Fanon va avoir Aker et Kadour aussi.
- 27:00va avoir à cœur de les appeler pensionnaires pour leur rendre un petit peu d'humanité.
- 27:06Est-ce que vous voulez qu'on parle un petit peu de la période de Fanon ?
- 27:09Qu'est-ce qu'il a instauré,
- 27:11même si elle a été très courte au fait ?
- 27:13Oui,
- 27:14je voulais compléter ce que disait Paul juste avant.
- 27:18C'est que quand
- 27:20Frantz Fanon arrive en Algérie,
- 27:22avec effectivement son bagage,
- 27:24formation avec la social-thérapie qu'il a apprise à Saint-Alban,
- 27:28il arrive en Algérie.
- 27:30Lui aussi quand même arrive dans un contexte,
- 27:32bien sûr qu'il était déjà dans des combats anticolonialistes,
- 27:36mais il découvre aussi quand même la réelle situation de l'Algérie en période coloniale.
- 27:41Et donc,
- 27:42effectivement,
- 27:42il se confronte avec ses pairs à la pensée des psychiatres français européens par rapport aux populations algériennes.
- 27:54Quand on dit,
- 27:55effectivement,
- 27:56il y a la doctrine primitiviste qui est enseignée à la faculté d'Alger pour former les psychiatres européens,
- 28:04parce que c'était eux,
- 28:04effectivement,
- 28:05comme vous le disiez tous les deux précédemment,
- 28:07qui avaient...
- 28:09qui avait le droit à cet enseignement supérieur à la faculté pour devenir des médecins et des psychiatres.
- 28:15Et cette thèse,
- 28:16effectivement,
- 28:17disait que les Algériens étaient agressifs,
- 28:20comme le disait Paul,
- 28:21mais agressifs de naissance,
- 28:22et que neurologiquement,
- 28:26on ne peut pas les changer.
- 28:28Et quand Fanon arrive,
- 28:29donc dans ce contexte colonial,
- 28:32il est fort de l'enseignement qu'il a appris avec Tosquelles à Saint-Alban,
- 28:36qui lui aussi avait en tant qu'exilé...
- 28:38un médecin d'origine espagnole,
- 28:41a vécu des cas dans des contextes de guerre,
- 28:45avec des exilés atteints de troubles mentaux dus à la guerre ou pas forcément.
- 28:50Et
- 28:50Fanon, donc,
- 28:51il se confronte,
- 28:53en observant la situation,
- 28:54à ce cas de figure-là.
- 28:57Et c'est pour ça qu'il est encore plus convaincu,
- 28:59en fait,
- 29:00qu'il faut apporter cette méthodologie aussi,
- 29:03la transporter à Blida,
- 29:04et qu'il essaye,
- 29:05comme le disait Paul,
- 29:06de...
- 29:07d'enseigner ça à ses pères,
- 29:09qui au début étaient réfractaires,
- 29:12et trouvaient ça assez drôle,
- 29:14qui est ce noir qui arrive ici,
- 29:16en Algérie,
- 29:17et qui va leur apprendre comment aborder les pensionnaires.
- 29:23Et effectivement,
- 29:24c'est Fanon qui choisit de qualifier les personnes qui sont internées de pensionnaires,
- 29:31et non pas simplement de patients ou de malades,
- 29:34parce que pour leur rendre leur humanité.
- 29:38et donc voilà
- 29:41Fanon n'arrive pas en terrain facile et il met quelques temps à convaincre mais effectivement il arrive,
- 29:47il y a des anecdotes un petit peu en kikiné ses pères s'il n'a pas sa propre division pour mettre en application sa théorie et bien il ira appliquer sa théorie un peu dans chaque division de ses collègues qui sont un petit peu réfractaires au départ mais pas tout le monde bien sûr il a aussi quelques collègues qui l'ont
- 30:05Ils l'ont rapidement suivi.
- 30:07Alors,
- 30:08il n'est resté que trois ans à Blida Joinville.
- 30:11Il est mort très jeune.
- 30:12En fait,
- 30:14si je peux ajouter quelque chose à ce que vient de dire
- 30:17Djamila, c'est vraiment intéressant et c'est vraiment important de le souligner,
- 30:19à quel point la pensée politique de Fanon et sa pratique psychiatrique sont vraiment étroitement mêlées.
- 30:24En fait,
- 30:24elles s'influencent mutuellement en permanence.
- 30:26En fait,
- 30:26quand il arrive,
- 30:27effectivement,
- 30:27il a déjà des convictions,
- 30:29mais il se confronte à une réalité qu'il connaissait mal.
- 30:31En fait,
- 30:31il connaissait très peu la réalité sociale et culturelle de l'Algérie.
- 30:35Et donc,
- 30:35en fait,
- 30:35la confrontation avec la pensée coloniale sur place fait évoluer,
- 30:40évidemment,
- 30:41sa pratique psychiatrique,
- 30:42mais fait évoluer aussi sa pensée politique.
- 30:43Et en fait,
- 30:43les deux sont constamment mêlés.
- 30:46En fait,
- 30:47c'est le fanon psychiatre qui a une influence sur le fanon intellectuel et politique.
- 30:50Et à l'inverse,
- 30:51le fanon intellectuel et politique qui a une influence sur le fanon psychiatre.
- 30:54On ne peut pas dissocier les deux.
- 30:56Excuse-moi,
- 30:59Imane,
- 30:59c'est vrai que tu avais abordé aussi la question dans quel état...
- 31:03quelle est la situation qu'ils trouvent en arrivant.
- 31:06Et c'est vrai qu'à l'époque déjà,
- 31:08les institutions psychiatriques,
- 31:10c'est des institutions où on enferme.
- 31:12Ça,
- 31:13ce n'est pas particulier à l'Algérie.
- 31:15Les patients sont un peu mis de côté.
- 31:18C'est pour ça que la social-thérapie a du bienfait en redonnant une place sociale à ces personnes.
- 31:25Mais c'est vrai que c'est l'enfermement.
- 31:27Et quand on lit Alice Cherki,
- 31:30une psychiatre qui a travaillé avec François Fanon,
- 31:33à Blida,
- 31:34elle relate ces faits-là,
- 31:35effectivement,
- 31:36que Fanon découvre des personnes qui errent,
- 31:40en fait,
- 31:40dans la cour de l'hôpital.
- 31:43Mais je pense que ce n'est pas juste particulier à l'Algérie,
- 31:47c'est l'époque.
- 31:48Mais voilà,
- 31:49et puis ces personnes qui sont dans un état de délabrement vestimentaire,
- 31:53pas beaucoup de soins,
- 31:54et parfois qui sont enchaînées,
- 31:56je pense que ça devait être les cas les plus,
- 31:59ce qu'on disait,
- 32:00les plus excités,
- 32:01les agités.
- 32:02Mais voilà l'état,
- 32:04en fait,
- 32:04à cette époque,
- 32:06et ce qui va outrer Frantz Fanon à son arrivée.
- 32:09Oui,
- 32:10je parlais des années parce que je me disais qu'il a eu peu de temps avec tant de choses à faire,
- 32:16et à contre-courant de tout,
- 32:17il n'a passé que trois années.
- 32:19C'est ça qui est impressionnant.
- 32:21D'abord,
- 32:21il était impliqué complètement dans le mouvement de libération de l'Algérie.
- 32:27C'est vrai ça,
- 32:28il était complètement engagé dans le mouvement de libération.
- 32:32Il y a ça,
- 32:33mais qu'il ne va pas avoir le temps de vivre l'Algérie libre,
- 32:38parce qu'il va mourir juste avant.
- 32:40Il était atteint d'une leucémie et il est enterré en Algérie,
- 32:44il me semble.
- 32:45Tu me corriges,
- 32:46Paul,
- 32:46si je dis des bêtises.
- 32:49Et durant cette petite période qu'il a passée à Blida,
- 32:54qu'est-ce qu'on peut retenir de notable dans ce qu'il a insufflé dans l'hôpital ?
- 33:01Les actions,
- 33:02est-ce qu'on peut parler de ce qu'il a mis en œuvre ?
- 33:05Oui,
- 33:05il ne restait que trois ans,
- 33:06mais effectivement,
- 33:07ces trois ans qui ont été prolifiques en fait,
- 33:10la rapidité avec laquelle il a amené les innovations,
- 33:15il a mis en place plusieurs activités,
- 33:17comme Paul expliquait tout à l'heure la définition de la social-thérapie,
- 33:22il a mis en place plusieurs activités.
- 33:25Et je vais peut-être plus laisser...
- 33:27Paul,
- 33:27c'est plus son domaine,
- 33:28même si je pourrais répondre à la question,
- 33:30mais tout ce qu'il a pu créer pour le ciment social,
- 33:34et notamment le journal,
- 33:36l'activité sportive.
- 33:37Tu veux en parler,
- 33:38Paul ?
- 33:39Oui,
- 33:39je pense qu'il faut quand même lui laisser le message.
- 33:43En fait,
- 33:43il y a plein,
- 33:44effectivement,
- 33:45c'est ça qui est assez frappant,
- 33:46quand on voit,
- 33:47c'est un peu une étoile filante,
- 33:48c'est-à-dire que quand on se dit qu'il naît en 1925,
- 33:53il meurt en 61,
- 33:54donc en fait,
- 33:54il meurt très jeune,
- 33:55et quand on voit
- 33:58le nombre d'ouvrages qu'il produit,
- 33:59l'influence qu'il a sur la psychiatrie en Algérie,
- 34:02ça force l'admiration.
- 34:03C'est-à-dire qu'en trois ans,
- 34:05Ablida réussit à transformer l'institution.
- 34:08Effectivement,
- 34:08Jamila l'a dit aussi tout à l'heure,
- 34:10il a des collègues qu'il aide,
- 34:11il a des internes,
- 34:12il a un personnel autour de lui,
- 34:13mais il y a aussi des gens qui sont réticents de voir arriver comme ça un psychiatre martiniquais de la métropole,
- 34:19avec l'idée que ce n'est pas lui qui va nous donner des leçons sur la façon dont on travaille avec la psychiatrie.
- 34:23Et donc...
- 34:24C'est là aussi où ça force l'admiration,
- 34:25c'est qu'il réussit petit à petit,
- 34:27progressivement,
- 34:28à faire en sorte que la réforme se diffuse dans les autres services,
- 34:30et à emmener avec lui un certain nombre de ses collègues,
- 34:33même s'il y en a d'autres qui résistent un peu plus longtemps.
- 34:37Et donc la pratique,
- 34:38elle consiste à...
- 34:39Ce que je disais tout à l'heure,
- 34:41elle concerne tous les aspects de la vie quotidienne de l'institution.
- 34:43Donc il va mettre en place ce fameux journal,
- 34:46c'est une des premières choses qu'il met en place,
- 34:47dès 153,
- 34:48donc quelques semaines après son arrivée.
- 34:51Avec l'idée que le journal,
- 34:52ce n'est pas les psychiatres qui vont écrire un journal à destination des patients.
- 34:56L'idée,
- 34:56c'est qu'on responsabilise les pensionnaires et les patients à tous les niveaux et que le journal soit co-écrit.
- 35:04Généralement,
- 35:05il y a l'éditorial du journal qui est écrit par un interne ou un psychiatre.
- 35:11Et puis,
- 35:11le contenu du journal,
- 35:13il est rédigé par un comité de rédaction qui est composé de patients encadrés par...
- 35:18un psychiatre et les membres du personnel soignant.
- 35:21Et donc,
- 35:22il y a vraiment cette idée qu'on responsabilise les patients par l'écriture et par la lecture.
- 35:28Après,
- 35:29il faut quand même se rendre compte qu'il y a toute une partie des patients de l'établissement qui sont analfabètes,
- 35:34parce que le taux d'analfabétisme en Algérie,
- 35:36notamment parmi les populations algériennes,
- 35:38est très important.
- 35:39Et donc,
- 35:40ces mesures-là,
- 35:41elles ne concernent pas tous les patients.
- 35:42Et qu'il y a une partie des patients qui ne sont pas concernés en ce qui concerne le journal.
- 35:47parce que de fait ils sont exclus de la possibilité d'écrire et de lire et après il y a plein d'autres types de pratiques,
- 35:54donc il y a ces ateliers d'art dont on a parlé tout à l'heure il y a une commission du cinéma qui projette régulièrement des films à destination des patients il y a des activités d'ergotherapie donc de thérapie par le travail avec l'idée qu'on va essayer d'adapter le travail non plus,
- 36:09en fait l'idée c'est que le travail des patients il va pas servir avant tout à l'institution mais qu'on va orienter le travail qu'on propose aux patients
- 36:17pour leur bénéfice à eux.
- 36:18Alors qu'avant,
- 36:18l'idée,
- 36:19c'est que le travail dans l'institution psychiatrique s'est pratiqué depuis très longtemps,
- 36:22mais en fait,
- 36:23ça a un bénéfice pour l'institution,
- 36:24c'est qu'en fait,
- 36:25les patients,
- 36:25ils produisent,
- 36:27ils peuvent travailler à des travaux de rénovation,
- 36:30ils peuvent recoudre des vêtements,
- 36:31et donc tous ces éléments-là sont,
- 36:34d'une certaine manière,
- 36:35au service de l'institution.
- 36:36Et là,
- 36:36l'idée,
- 36:36c'est qu'on va proposer des tâches et des travaux aux patients qui vont leur servir à eux,
- 36:42dans la perspective
- 36:43d'être socialisés et qu'ils puissent réintégrer le monde social plus rapidement.
- 36:47Et donc,
- 36:47on va essayer d'adapter les tâches qu'on leur propose à ce qu'ils savent faire et à ce que leurs propres compétences leur permettent de faire.
- 36:54Il y a aussi adapter la culture locale.
- 36:58C'est-à-dire,
- 36:58il va prendre en compte tout le vécu,
- 37:02tout l'historique et tout ce qui appartient aux passions.
- 37:05Il va reconsidérer les lieux et les adapter à la culture locale.
- 37:09Tout à fait.
- 37:10Et ça,
- 37:10c'est vraiment...
- 37:11Ça,
- 37:11c'est vraiment un élément qui est assez propre à l'hôpital de Blida et qui fait rupture avec ce qui se faisait avant.
- 37:18C'est qu'en fait,
- 37:18on introduit la culture des patients,
- 37:21et notamment la culture des patients algériens,
- 37:23au sein de l'établissement.
- 37:24L'idée,
- 37:24c'est qu'en fait,
- 37:25on va reproduire au sein de l'établissement des lieux de sociabilité,
- 37:29des lieux de rencontre,
- 37:30des espaces culturels dont les patients sont familiers à l'extérieur.
- 37:34Donc,
- 37:35il y a plein d'exemples différents,
- 37:36mais parmi les exemples qui sont un peu paradigmatiques,
- 37:39il y a le café mort.
- 37:40qui est un lieu de sociabilité très important,
- 37:42notamment pour les hommes en Algérie,
- 37:43un espace où les hommes se rencontrent,
- 37:45où ils parlent,
- 37:45où ils peuvent jouer.
- 37:47Et donc,
- 37:48Fanon,
- 37:49il se pose la question de qu'est-ce que je peux mettre en place au sein de l'établissement qui permettra aux patients de reconnecter,
- 37:53de recréer du lien entre eux et avec les membres du personnel.
- 37:57Et donc,
- 37:57l'idée émerge d'introduire un café mort au sein d'un pavillon de l'hôpital pour permettre justement aux patients d'avoir cet espace de rencontre,
- 38:07d'interaction avec les autres patients et avec le personnel.
- 38:10Donc ça,
- 38:10c'est un exemple.
- 38:11Il y a les exemples des rites religieux aussi.
- 38:13C'est un autre exemple important.
- 38:15C'est-à-dire que quand l'hôpital est construit dans les années 30,
- 38:18Il est construit selon un modèle particulier,
- 38:20qui est le modèle de l'hôpital village,
- 38:22avec l'idée qu'on fait en sorte que les différentes structures de l'hôpital reproduisent l'extérieur de l'établissement.
- 38:31Donc on construit une mosquée,
- 38:33on construit une chapelle,
- 38:35on construit un pavillon d'administration,
- 38:36on essaie de faire des espaces assez aérés avec des jardins,
- 38:39etc.
- 38:40Donc ça,
- 38:40c'est la philosophie de base.
- 38:42Mais très rapidement,
- 38:44la chapelle et la mosquée,
- 38:45par exemple,
- 38:46sont utilisées à d'autres fins parce que
- 38:48L'hôpital est tellement encombré qu'en fait,
- 38:50tous les espaces sont utilisés pour faire en sorte de prendre en charge les patients.
- 38:55Donc en fait,
- 38:55ce qu'on avait pensé au départ est totalement perdu du fait de l'encombrement de l'institution.
- 39:01Et donc,
- 39:02quand Fanon arrive,
- 39:02il y a aussi cette idée qu'on va redonner aux espaces leur fonction initiale,
- 39:06notamment ces espaces religieux,
- 39:08la chapelle et la mosquée.
- 39:09Et donc,
- 39:10il va solliciter des responsables religieux pour venir pratiquer les rites régulièrement pour que les patients soient aussi...
- 39:17puissent à nouveau retrouver cette pratique-là qui est très importante à la fois pour les patients européens d'origine espagnole ou italienne,
- 39:24ou même pour les patients français,
- 39:26et puis pour les patients algériens,
- 39:29pour pouvoir pratiquer leur rite dans des conditions un peu différentes de ce qui se passait auparavant,
- 39:34où c'était vraiment mis de côté et où en fait on ne prenait pas vraiment en considération ces aspects-là.
- 39:38Mais c'était aussi l'occasion de se retrouver en fait,
- 39:41entre les différentes communautés,
- 39:43se rencontrer aussi dans les rites religieux musulmans.
- 39:46Lors des fêtes de l'Aïd,
- 39:47par exemple,
- 39:48il y a des témoignages de courriers de pensionnaires qui disent qu'ils y ont assisté aussi.
- 39:54Donc ça permet aussi l'associabilité,
- 39:57comme les séances de cinéma qui étaient aussi ouvertes à l'extérieur.
- 40:01Les familles pouvaient venir aussi assister aux séances qui étaient organisées au sein de l'hôpital.
- 40:07Donc toujours garder le lien social,
- 40:10que ce soit une micro-société dans l'hôpital,
- 40:12mais en même temps le lien avec l'extérieur.
- 40:15pour que ça ne soit plus,
- 40:16ça ne reste pas un lieu d'enfermement.
- 40:19Le lien avec l'extérieur et préparer ses pensionnaires à un éventuel retour dans la société.
- 40:27Tout à fait,
- 40:28c'est ça l'image qui est aussi dans le premier édito du premier numéro du journal que Fanon écrit d'ailleurs lui-même et qu'il dit qu'il crée ce journal interne.
- 40:42qui est imprimé en interne.
- 40:43Il y a aussi une imprimerie installée au sein de l'hôpital.
- 40:48Il crée ce journal comme un journal de bord et comme un marin tiendrait son carnet de bord.
- 40:54L'image avec le marin et son navire,
- 40:58c'est aussi ça.
- 41:00L'hôpital est comme un navire.
- 41:02Les pensionnaires qui sont dans l'hôpital temporairement ou sur une plus longue durée,
- 41:06un jour,
- 41:07ils vont revenir.
- 41:08dans leur vie chez eux,
- 41:10comme le marin revient chez lui après avoir navigué.
- 41:14Et par ailleurs,
- 41:15Jamila,
- 41:16si c'est là-dessus,
- 41:16c'est vraiment important de se rendre compte à quel point...
- 41:18C'est très beau comme image.
- 41:20Cette idée,
- 41:22cette philosophie-là de créer du contact entre les communautés,
- 41:27dans l'Algérie coloniale,
- 41:28en fait,
- 41:30c'est très fort.
- 41:31C'est-à-dire que l'idée,
- 41:32ce n'est pas seulement de recréer des espaces...
- 41:36de faire rentrer l'extérieur à l'intérieur,
- 41:37c'est aussi,
- 41:38et Jamila l'a dit tout à l'heure,
- 41:40c'est de créer du lien entre les communautés.
- 41:41Et ça,
- 41:42évidemment,
- 41:42politiquement,
- 41:43dans l'Algérie coloniale,
- 41:44en plus c'est l'Algérie en guerre,
- 41:45il faut dire que en fait,
- 41:46Fanon,
- 41:46il arrive en 53,
- 41:47et en 54,
- 41:48c'est le début de la guerre d'indépendance algérienne.
- 41:50Et donc ça crée un contact,
- 41:51un contexte de conflit et de difficultés pour mettre du lien entre les communautés,
- 41:56qui est très fort.
- 41:57Et lui,
- 41:58il arrive,
- 41:58et son équipe avec lui,
- 42:00arrive en disant,
- 42:01en fait,
- 42:01ce qu'on veut,
- 42:02nous,
- 42:02c'est remettre du contact entre les communautés.
- 42:05faire en sorte que justement les communautés catholiques puissent prendre connaissance des rites religieux musulmans et vice-versa,
- 42:13que les compteurs locaux puissent parler pas seulement aux patients algériens mais à l'ensemble des patients,
- 42:22que les fêtes religieuses puissent mêler les différentes communautés.
- 42:26Et de la même manière qu'il y a l'idée qu'on va...
- 42:30créer des interactions différentes entre le personnel et les patients.
- 42:33C'est dans la même philosophie.
- 42:34En fait,
- 42:35on essaie de recréer du lien entre toutes les communautés qui forment l'hôpital.
- 42:38Et ça,
- 42:39évidemment,
- 42:39politiquement,
- 42:40dans ce contexte-là,
- 42:41en plus de la guerre d'Algérie,
- 42:43c'est vraiment considérable.
- 42:46Alors,
- 42:47il y a ça et il y a le fait qu'on reproche à
- 42:50Frantz Fanon la violence.
- 42:52Il y a d'ailleurs son livre qui sont les damnés de la terre,
- 42:55qui était préfacé par Sartre.
- 42:57où on lui a reproché d'être dans la propagande de la violence.
- 43:02Et ses actions dans cet hôpital démontrent que,
- 43:05au fait,
- 43:06ses propos doivent être remis dans un contexte.
- 43:09Je ne sais pas ce que tu en penses,
- 43:10toi,
- 43:10Paul.
- 43:11En fait,
- 43:13c'est là aussi toute la complexité de Fanon.
- 43:15Et c'est aussi ce qu'on a essayé de montrer à travers l'exposition.
- 43:20on a cette idée d'un Fanon,
- 43:21il y a une espèce de mythologie autour de Fanon.
- 43:24Et en fait,
- 43:24Fanon,
- 43:24c'est un être complexe qui a aussi des contradictions.
- 43:27Si je prends en matière psychiatrique,
- 43:31on le sait assez peu,
- 43:31mais Fanon,
- 43:32c'est aussi un médecin qui pratique des traitements biologiques,
- 43:35qui pratique les électrochocs,
- 43:36parce que sur le moment,
- 43:39à cette époque-là,
- 43:39les électrochocs,
- 43:40c'est considéré comme un progrès considérable,
- 43:43un moyen de traiter les patients qui va permettre de faire rupture avec le passé.
- 43:47Et donc,
- 43:47en fait,
- 43:47Merci.
- 43:49Il ne faut pas avoir l'idée que d'un coup,
- 43:50Fanon arrive,
- 43:51que c'est le révolutionnaire de la psychiatrie.
- 43:53Le sauveur.
- 43:54Et voilà,
- 43:54qu'il sauve.
- 43:56En fait,
- 43:56c'est aussi un être complexe qui a ses contradictions,
- 43:58qui a fait ses erreurs.
- 43:59Qui a fait ses erreurs,
- 44:00tout à fait.
- 44:01Et il en est lui-même conscient,
- 44:02d'ailleurs.
- 44:02C'est aussi ça qui fait que
- 44:04Fanon est un être intéressant.
- 44:06C'est qu'il y a des choses qui évoluent dans sa pensée politique.
- 44:10Il revient sur des choses qu'il a évoquées précédemment.
- 44:12Donc,
- 44:12ce n'est pas linéaire.
- 44:14Ce n'est pas...
- 44:15Euh...
- 44:16Et effectivement,
- 44:16dans son rapport à la violence,
- 44:17qui lui a été beaucoup reproché,
- 44:20il a une dimension politique et un usage de la violence qu'il considère comme salutaire à certains endroits.
- 44:30Pour autant,
- 44:31il faut aussi distinguer la préface de Sartre de la pensée de Fanon,
- 44:33qui ne sont pas la même chose.
- 44:34Et parfois,
- 44:35on a tendance à faire l'amalgame entre les deux et à considérer que ce que dit Sartre dans sa préface,
- 44:39c'est ce que dit Fanon dans son texte.
- 44:40Et là encore,
- 44:40c'est aussi deux rencontres,
- 44:42c'est une rencontre entre deux pensées différentes qu'on a tendance parfois à...
- 44:45un peu amalgamé.
- 44:46Mais après,
- 44:46cette violence,
- 44:47il y a le contexte colonial,
- 44:48et à l'hôpital de Blida,
- 44:51les patients,
- 44:52les personnes qui viennent voir Fanon,
- 44:54qui ont des troubles,
- 44:57sont aussi le reflet de violences qu'elles vivent,
- 45:00et donc il est complètement confronté,
- 45:02donc on peut comprendre,
- 45:05on est dans un contexte où il y a beaucoup de violences déjà,
- 45:08on parle de guerre,
- 45:10Et...
- 45:12Mais effectivement,
- 45:12c'est ce qui l'a mené aussi à s'engager.
- 45:15C'est au contact,
- 45:17pendant qu'il menait ses interviews pour les patients,
- 45:19qu'il a compris la réalité.
- 45:23Donc,
- 45:23on ne va pas faire l'analyse de Frantz Fanon aujourd'hui,
- 45:25ce n'est pas le sujet.
- 45:26On en sera incapable.
- 45:29Voilà,
- 45:30exactement.
- 45:31Donc,
- 45:31simplement,
- 45:33on a consacré déjà beaucoup de temps à Frantz Fanon dans son apport à l'hôpital de Glida.
- 45:40Il y a quand même beaucoup d'apports de la part du docteur Cadour et de tout ce qui va être imprimé à la suite de son départ,
- 45:51de sa démission.
- 45:53Il y aura le docteur Cadour qui va instaurer sa patte,
- 45:57qui va mettre son empreinte et qui va partir sur d'autres ateliers et là,
- 46:04le soin en psychiatrie et le visage de l'hôpital de Bida va prendre...
- 46:10une tournure qui n'est peut-être pas complètement différente,
- 46:13mais qui sera une continuité.
- 46:15Oui,
- 46:15et quand effectivement dans les années 60,
- 46:18quand le professeur arrive à l'hôpital de Blida,
- 46:21c'est à partir de l'indépendance en 62,
- 46:25effectivement il va faire des constats.
- 46:26Donc comme tout médecin,
- 46:29il fait un constat des lieux et donc il voit quel est l'héritage historique de Fanon et des collègues de Fanon,
- 46:37parce qu'il ne faut pas...
- 46:38Aussi les oubliés,
- 46:39notamment Jacques Azoulay et d'autres médecins.
- 46:42Je ne savais pas.
- 46:44Après le départ de Fanon,
- 46:45il y a eu d'autres médecins avant l'arrivée de Cadour ?
- 46:48Non,
- 46:48pardon si je n'ai pas été claire.
- 46:49Ça,
- 46:49c'était pendant la période fanonienne.
- 46:51Jacques Azoulay qui était interne et qui travaillait avec Fanon.
- 46:56Fanon avait constitué une équipe.
- 46:58Mais effectivement,
- 46:58c'est lui qui était la figure emblématique.
- 47:01Et donc,
- 47:01dans les années 60,
- 47:02lorsque le docteur Cadour arrive,
- 47:05donc on est après l'indépendance,
- 47:07C'est l'État algérien qui nomme le professeur Kadour en tant que médecin-chef d'une division dans l'hôpital.
- 47:16Et donc,
- 47:16il officie en tant que coopérant et il va diriger,
- 47:19lui,
- 47:20ce qu'on appelle à l'époque la première division.
- 47:24Et quand il arrive,
- 47:26lui aussi,
- 47:27pendant ses premières années,
- 47:29il observe ce qui marchait,
- 47:31comment fonctionne l'hôpital.
- 47:33Et il va lui aussi apporter sa petite...
- 47:35pierre à l'édifice,
- 47:36mais il s'inscrit effectivement dans la continuité de ce qui a été entrepris par
- 47:40Panon et son équipe.
- 47:42Et c'est là qu'il instaure l'atelier de peinture,
- 47:46qui n'existait pas à la période des années 50.
- 47:48Il y avait d'autres ateliers artistiques,
- 47:50comme la musicothérapie et les autres activités manuelles ou le travail dont on a parlé.
- 47:57Et Cadour,
- 47:58lui,
- 47:58son innovation,
- 47:59c'est l'atelier de peinture.
- 48:01Parce qu'il était amateur d'art,
- 48:02en fait.
- 48:03Et il aimait
- 48:04l'art brut et la figure de Dubuffet.
- 48:08Et tout comme Fanon,
- 48:09lui,
- 48:09aimait la musique et qu'il avait mené en atelier artistique la musicothérapie.
- 48:14Donc Cadour,
- 48:14lui,
- 48:15arrive,
- 48:16lui aussi doit réorganiser médicalement le service,
- 48:19puisqu'effectivement,
- 48:20on le disait précédemment,
- 48:22avant l'indépendance,
- 48:23c'était des médecins européens qui avaient les postes clés,
- 48:27même les infirmiers.
- 48:29Les Algériens n'étaient que les subalternes ou surveillants.
- 48:33Pour certains,
- 48:33ils étaient aussi très utiles à l'époque de Fanon,
- 48:35parce qu'ils lui permettaient de traduire les questions qu'il posait aux pensionnaires et les réponses,
- 48:41parce que quand il est arrivé,
- 48:43il ne parlait pas l'algérien ou le berbère.
- 48:46Mais sous Kadour,
- 48:48Kadour aussi a progressivement appris l'arabe au contact de ses pensionnaires.
- 48:55Il met en place l'art-thérapie et il remet en place...
- 48:59Le système de l'ergotherapie,
- 49:01là aussi,
- 49:01qui est réorganisé en étant lui le médecin-chef de sa division,
- 49:07en ayant un surveillant-chef qui lui est adjoint.
- 49:12et après s'est divisée en plusieurs pavillons,
- 49:15sa division en quatre pavillons et des sous-groupes pour créer des petits ateliers de 10 à 12 personnes pour mener les ateliers de peinture et les autres ateliers d'artisanat ou autres activités.
- 49:27Et là effectivement on observe que là on avait du personnel qui n'était pas formé du fait de l'histoire et progressivement le personnel algérien est formé,
- 49:39des infirmiers qualifiés sont nommés Merci.
- 49:41certains médecins aussi,
- 49:42mais il reste encore quelques médecins européens en service.
- 49:49Et il y a des agents moniteurs qui vont chapeauter,
- 49:52diriger les petits ateliers de peinture,
- 49:56ce qui permet d'avoir aussi un contact plus humain entre le moniteur et le pensionnaire.
- 50:05Et en même temps,
- 50:05ça donne une clarté.
- 50:07et d'avoir des organisations régulières aussi,
- 50:10des ateliers,
- 50:11c'était quasi quotidien,
- 50:14c'est régulier,
- 50:15ça permettait d'avoir une stabilité aussi pour les pensionnaires,
- 50:17parce que les pensionnaires atteints de troubles mentaux ou de troubles psychiques,
- 50:21ils ont besoin d'un certain cadre,
- 50:23et de ne pas changer les horaires,
- 50:25d'avoir une régularité,
- 50:26un organigramme si on peut dire,
- 50:28un rituel,
- 50:31ça faisait partie aussi du bien-être.
- 50:34Donc voilà,
- 50:34Cadour s'inscrit vraiment...
- 50:37Dans la continuité,
- 50:38il a observé les bienfaits par ses collègues.
- 50:41Et lui aussi,
- 50:42il arrive en 1962,
- 50:45il fait ses remaniements dans son service.
- 50:48Et c'est en 1966 qu'on a la trace historique des premiers ateliers.
- 50:54Peut-être qu'il y a d'autres archives perdues,
- 50:56pas encore connues,
- 50:58de la création.
- 50:59Mais les archives dont nous disposons aujourd'hui,
- 51:01nous,
- 51:02au musée,
- 51:03c'est 1966,
- 51:05le début des ateliers.
- 51:07de peinture.
- 51:08C'est des volontaires,
- 51:10des pensionnaires volontaires.
- 51:12Il y avait une cinquantaine d'hommes.
- 51:14Est-ce que tu peux me confirmer,
- 51:16Jamila,
- 51:16qu'il n'y a pas de femmes dans la liste des producteurs d'art que vous avez retrouvés,
- 51:25qui vous ont été données ?
- 51:27Alors voilà,
- 51:27moi je me base toujours sur les planches peintes dont nous disposons et les archives.
- 51:34les archives médicales ou les photographies dont nous disposons,
- 51:38effectivement,
- 51:39ce ne sont que des pensionnaires masculins qui ont participé aux ateliers.
- 51:45Effectivement,
- 51:46ces ateliers,
- 51:48comme je le disais,
- 51:49ce sont des petits ateliers de 10 à 12 personnes pour rester à échelle humaine.
- 51:53Ce ne sont que des hommes qui parlaient ou l'arabe ou le berbère ou le français,
- 51:59et que des hommes.
- 52:01Donc il n'y a pas de femmes du tout dans les signataires des planches dont nous disposons.
- 52:06Et aussi,
- 52:06c'est que je pense que dans les années 60,
- 52:08il reste encore cette division entre hommes et femmes.
- 52:15Elle n'a pas encore eu lieu au début des années 60.
- 52:18Donc c'est pour ça que certains médecins ont la charge d'hommes,
- 52:21d'autres ont la charge de femmes.
- 52:24Comme Fanon avait la charge,
- 52:25lui,
- 52:26par exemple,
- 52:26des femmes occidentales et des hommes musulmans.
- 52:30Et là,
- 52:30Cadour,
- 52:31effectivement,
- 52:32on a la trace historique que des pensionnaires masculins.
- 52:37Et sur les photographies,
- 52:38on en voit aussi quelques-uns.
- 52:39Mais vraiment,
- 52:39d'après les noms relevés sur les signatures des peintures dont elles sont signées,
- 52:44ce sont des noms d'hommes.
- 52:46On en parlera.
- 52:47J'aimerais bien qu'on les cite,
- 52:48au moins quelques-uns de ceux qui font partie de l'exposition et qui reviennent souvent.
- 52:55Il y en a qui avaient plus de contributions et qui ont des œuvres.
- 53:00Oui,
- 53:00il y en a qui ont plus de contributions,
- 53:02mais parce que les pensionnaires qui venaient à l'hôpital pour se faire soigner n'avaient pas les mêmes durées de séjour,
- 53:09en fait.
- 53:10Donc,
- 53:10il y en a qui ont beaucoup produit,
- 53:12dont on a la trace,
- 53:14en tout cas dans notre créneau à nous de 66 à 70.
- 53:18Il y en a un,
- 53:19par exemple,
- 53:19on a sa trace pendant trois ans.
- 53:22Il était aux ateliers.
- 53:23C'est pour ça qu'il y a Moussaoui ?
- 53:24C'est Moussaoui,
- 53:25oui.
- 53:27Non,
- 53:27il y a Moussaoui.
- 53:29qui fait partie de ceux qui sont restés longtemps.
- 53:32Mais c'est Rekabi.
- 53:33C'est Rekabi qui est resté au moins trois ans.
- 53:36C'est les deux noms que j'ai retenus.
- 53:38Rekabi,
- 53:39on beaucoup produit.
- 53:41Mais il y a Ibrahim.
- 53:42Il y en a bien d'autres.
- 53:45Il y a Dolash.
- 53:46Il y en a d'autres aussi qui ne sont connus que sous des acronymes.
- 53:52Oui,
- 53:53c'est le monde ne signait pas du nom qu'on fait.
- 53:56Alors,
- 53:57c'était pas la...
- 53:58première fois que l'art s'invitait dans les hôpitaux psychiatriques.
- 54:02Il y a toute une histoire,
- 54:03moi,
- 54:03qui m'a beaucoup intéressée parce que je ne connaissais pas du tout.
- 54:06Je me suis rendue compte que dès le début du XXe siècle,
- 54:10il y avait déjà des mouvements de l'utilisation des productions artistiques des pensionnaires.
- 54:19Ce n'est pas du tout les mêmes objectifs ni les mêmes finalités.
- 54:22Est-ce que tu peux m'expliquer un peu ?
- 54:25Oui,
- 54:25effectivement,
- 54:26à l'hôpital de Bida,
- 54:27dans les années 60,
- 54:28on est vraiment dans un atelier de pratique,
- 54:31toujours de social-thérapie,
- 54:33donc atelier de peinture,
- 54:35et qui est un cadre thérapeutique.
- 54:38C'est pour accompagner toujours avec les soins de médicaments ou autres pratiques médicales,
- 54:44et le soin par l'activité,
- 54:46par le travail,
- 54:47par l'ergothérapie.
- 54:48Et effectivement,
- 54:50au début du XXe siècle et jusqu'aux années 50,
- 54:54donc avec la réforme de la psychiatrie institutionnelle,
- 55:00il y a des courants artistiques en fait.
- 55:02Et je pense notamment effectivement avec l'hôpital de Saint-Anne qui dans les années 50,
- 55:08ça c'est une donnée historique,
- 55:10il y a eu une première exposition sur l'art psychopathologique.
- 55:20C'est l'hôpital Saint-Anne qui a organisé cette exposition.
- 55:23Mais il y avait et les médecins psychiatres des années 50 dont on parlait,
- 55:27en France,
- 55:28en métropole ou en Algérie,
- 55:30ou dans d'autres pays d'Europe,
- 55:33qui ont porté cette réflexion.
- 55:35Et il y a aussi les intellectuels.
- 55:36Donc ça peut être des poètes ou des écrivains ou des artistes,
- 55:40notamment les artistes surréalistes.
- 55:43Et aussi
- 55:44Jean Dubuffet.
- 55:45Jean Dubuffet avec la création de cette
- 55:48cette conception de l'art brut dans lequel il voulait englober,
- 55:56en fait,
- 55:57parce qu'il y a certains courants artistiques qui existent,
- 56:01qui n'entrent pas forcément dans les courants académiques.
- 56:04Et donc,
- 56:05il y a eu cette appellation d'art brut pour montrer toutes ces personnes qui peuvent avoir un don ou qui peuvent avoir une pratique qui ne s'inscrivait pas dans une école précise ou pas d'enseignement académique précis.
- 56:17mais avoir une compétence artistique.
- 56:19Donc il y avait ce mouvement de l'art brut.
- 56:21Et puis les surréalistes aussi,
- 56:23qui se sont intéressés au sujet.
- 56:26Donc c'est pour ça qu'on a cette connaissance-là.
- 56:28Mais nous,
- 56:30la collection dont on dispose,
- 56:32puisqu'elle a été créée en contexte psychiatrique,
- 56:35en institution,
- 56:39on la catégorise davantage dans l'art thérapeutique,
- 56:42vraiment,
- 56:43et parce qu'on a peu de connaissances sur ces pensionnaires.
- 56:47Nous n'avons pas pu encore faire de recherche sur les dossiers médicaux de ces personnes.
- 56:54Donc on ne sait pas si elles ont un parcours artistique,
- 56:57si elles sont artistes à la base ou pas du tout.
- 57:00Elles ont un certain don d'après le résultat sur les planches.
- 57:05Mais voilà pourquoi nous,
- 57:06on considère ce fonds comme un art thérapeutique,
- 57:09et comme je le disais avant,
- 57:10parce que ça s'inscrivait dans une démarche de soins.
- 57:14Et les expositions des années 50 sur l'hôpital Saint-Alpes,
- 57:19qui a organisé cet événement historique,
- 57:24ça pouvait englober des pensionnaires qui étaient entrés en institution,
- 57:27qui avaient un certain don,
- 57:29mais ça pouvait aussi englober des artistes,
- 57:33des personnes qui étaient déjà artistes.
- 57:35et qui faisaient aussi des séjours dans les institutions psychiatriques.
- 57:40J'ai compris qu'avant,
- 57:41on considérait que c'était des productions qui étaient en rapport avec les symptômes des patients.
- 57:46C'est comme si c'était leur maladie qui était à l'œuvre de la création,
- 57:50et on regardait ça par la curiosité de quelque chose qui était différent de la normalité,
- 57:57et donc comme un objet de la maladie mentale,
- 58:02comme une continuité de la maladie mentale.
- 58:04Ce qui n'est pas le cas de l'application de l'art thérapeutique dans le contexte et l'application de Cadour,
- 58:14c'était plutôt l'art qui accompagnait le soin et le patient était là avec une production qui lui était propre,
- 58:22comme un individu et une personne à part entière.
- 58:26Et donc c'était l'art qui accompagnait la personne et non pas l'art.
- 58:32pas un symptôme qui se confondait avec la création.
- 58:35C'est cette subtilité que j'ai compris,
- 58:37moi.
- 58:38Oui,
- 58:38oui.
- 58:38Mais,
- 58:39effectivement,
- 58:40dans l'art thérapeutique,
- 58:42la pratique de l'art permet,
- 58:44effectivement,
- 58:47aux pensionnaires ou aux patients de s'exprimer,
- 58:49parce que parfois,
- 58:50ils n'ont pas les capacités à la parole ou la langue pour s'exprimer,
- 58:55ou pas la volonté,
- 58:57enfin,
- 58:58pas trop interpréter ça.
- 59:01Mais,
- 59:01C'est l'art qui accompagne et en soin.
- 59:07Par contre,
- 59:10le professeur Cadour ne met pas en place l'atelier de peinture pour diagnostiquer les maladies.
- 59:18C'est vraiment pas pour ça.
- 59:19Par contre,
- 59:20si on parle de certains artistes,
- 59:23en dehors de l'hôpital de Blida,
- 59:25certains artistes...
- 59:27qui ont eu des passages dans des institutions psychiatriques ou autres institutions temporaires,
- 59:35qui étaient artistes,
- 59:37créés pendant leurs soins,
- 59:40pendant leurs séjours pour être soignés,
- 59:42et aussi une forme de guérison pour eux,
- 59:45et c'est thérapeutique.
- 59:48Mais en même temps,
- 59:49pour certains,
- 59:51c'est peut-être ces moments de trouble qui ont...
- 59:55qui ont généré une certaine création.
- 59:59Mais il y a leur formation première d'artistes qui ont fait que c'est par cette pratique-là qu'ils pouvaient s'exprimer aussi,
- 1:00:08passer le temps,
- 1:00:09etc.
- 1:00:10Mais là,
- 1:00:11il y a les deux notions.
- 1:00:12Il y a la thérapie et ce qui est dans l'identité et les compétences de la personne.
- 1:00:18Mais Ablida,
- 1:00:19ce n'est vraiment pas pris pour...
- 1:00:21Et je pense que dans toute social-thérapie...
- 1:00:23Ce n'est pas du tout pour diagnostiquer une maladie,
- 1:00:26c'est pour accompagner et soigner,
- 1:00:28et remettre le dialogue en place.
- 1:00:34Est-ce que tu veux dire un mot au sujet des œuvres qui sont exposées à l'exposition ?
- 1:00:42Déjà,
- 1:00:42nous avons un riche fonds,
- 1:00:43nous sommes très contents d'avoir hérité de ce fonds très important et très coloré.
- 1:00:51effectivement si ça permettait de soigner les pensionnaires.
- 1:00:54Je pense que même à regarder,
- 1:00:56quand on voit l'utilisation de la couleur,
- 1:00:59ça fait plaisir à voir.
- 1:01:02Et pour la pratique justement,
- 1:01:05l'atelier qui avait été fondé par le professeur Cadour,
- 1:01:09avec peu de moyens,
- 1:01:10il disposait de feuilles,
- 1:01:11de feuilles probablement qui étaient les restes des planches,
- 1:01:15des papiers qui avaient servi pour un autre journal,
- 1:01:18le journal interne.
- 1:01:19de l'époque fanonienne.
- 1:01:22Et donc,
- 1:01:23c'est toujours le même format de papier,
- 1:01:25rudimentaire,
- 1:01:26très fin.
- 1:01:27Et l'utilisation de la gouache que le professeur a choisi de mettre entre les mains des pensionnaires qui n'étaient pas toujours à droit pour manipuler un pinceau parce qu'ils n'étaient pas forcément artistes.
- 1:01:42Donc ça,
- 1:01:43c'est les deux choses,
- 1:01:44si on peut dire,
- 1:01:45qui peut-être étaient imposées ou c'est pas une forme de guidage,
- 1:01:48mais voilà.
- 1:01:49C'est ces médiums-là qui étaient donnés.
- 1:01:52Les pensionnaires sont volontaires.
- 1:01:54Ils n'ont pas été forcés à participer à l'atelier.
- 1:01:58Ils y ont beaucoup adhéré.
- 1:02:01et la particularité de ce qu'ils ont créé.
- 1:02:07Les ateliers étaient probablement guidés par l'agent moniteur dont j'ai parlé précédemment,
- 1:02:12qui pouvait certainement insuffler peut-être un certain guidage parce que tous n'étaient pas artistes ou à droit de leurs mains.
- 1:02:21Donc peut-être que des modèles ont été montrés aussi.
- 1:02:23Là,
- 1:02:23j'ai un cas d'un infirmier qui avait travaillé à l'hôpital de Blida qui m'a confirmé effectivement que les séances
- 1:02:29Parfois,
- 1:02:30on pouvait montrer des modèles,
- 1:02:32comme dans tout atelier de peinture.
- 1:02:34On montre des photographies de tableaux pour initier un peu,
- 1:02:38donner une impulsion.
- 1:02:40Mais on sent aussi dans ces planches qu'il y a aussi l'héritage culturel de ces personnes qui transparaît.
- 1:02:47Je dis ça parce que j'étudie l'art islamique et je connais toute la culture,
- 1:02:53aussi jusqu'au XXe siècle,
- 1:02:54enfin,
- 1:02:54de l'artisanat du monde arabe.
- 1:02:57Et voilà,
- 1:02:58donc ces planches vraiment se caractérisent par leur couleur.
- 1:03:02Rekabi,
- 1:03:02on en parlait,
- 1:03:03ou Musawi tout à l'heure,
- 1:03:05ils arrivent à utiliser la couleur vraiment avec harmonie.
- 1:03:09Ils maîtrisent aussi les formes.
- 1:03:11On voit qu'il y a beaucoup des jardins qui sont représentés.
- 1:03:15Et on suppose donc,
- 1:03:18on le disait tout à l'heure dans les pratiques de la social-thérapie,
- 1:03:20il y avait le jardinage.
- 1:03:22Les activités de travail,
- 1:03:24les pensionnaires participaient à l'entretien des jardins.
- 1:03:27Et dans les planches,
- 1:03:28on voit bien qu'il y a des motifs floraux,
- 1:03:31des jardins,
- 1:03:32des arbres.
- 1:03:33Le pavillon d'administration de l'hôpital est représenté par plusieurs,
- 1:03:37par Moussaoui,
- 1:03:38par Ibrahim.
- 1:03:39Il représente le pavillon avec ses deux palmiers,
- 1:03:43dont Paul,
- 1:03:44d'ailleurs,
- 1:03:45c'est grâce à Paul que j'ai appris que c'était,
- 1:03:48parce que moi,
- 1:03:48je remarquais le motif,
- 1:03:49mais je n'avais pas fait la comparaison,
- 1:03:52que c'était le pavillon d'entrée,
- 1:03:54le pavillon d'administration plutôt.
- 1:03:56de l'hôpital qui était représenté.
- 1:03:58Donc là,
- 1:03:58on peut imaginer,
- 1:03:59comme dans des ateliers en plein air,
- 1:04:00que les pensionnaires,
- 1:04:02peut-être,
- 1:04:02se mettaient devant le motif pour peindre.
- 1:04:09Moi,
- 1:04:09j'ai vu des tapis,
- 1:04:10pour ma part.
- 1:04:11Voilà,
- 1:04:11quand je parlais effectivement du patrimoine,
- 1:04:14de l'héritage culturel de chacun,
- 1:04:17dans certains,
- 1:04:17il y a des compositions qui nous font penser aux tapis,
- 1:04:20aux tapis berbères avec des motifs.
- 1:04:23de croix,
- 1:04:23de triangles et autres motifs qui ont une symbolique dans le monde berbère.
- 1:04:28Mais il y a même au-delà,
- 1:04:31dans l'art islamique,
- 1:04:33il y a la tradition du talisman.
- 1:04:35Et il y a certaines planches,
- 1:04:37dont Ibrahim,
- 1:04:38qui a fait des compositions bicolores ou tricolores avec des petits carrés et des petits signes dans les carrés,
- 1:04:45qu'on peut comparer avec les talismans qu'on trouve dans des archives,
- 1:04:50dans des œuvres.
- 1:04:53des œuvres d'art anciennes.
- 1:04:55Donc voilà,
- 1:04:57c'est l'héritage de chacun en fait.
- 1:05:00J'ai envie de citer Cadour sur l'exposition.
- 1:05:03Il y a quelques citations de Cadour dans une que j'ai relevée.
- 1:05:07Il dit que ces peintures ouvrent de nouveau une brèche dans le monde enfermé de la folie,
- 1:05:14qu'elles donnent une voix à ceux que la société rejette afin qu'ils reprennent leur place plus décente,
- 1:05:21plus digne,
- 1:05:22plus...
- 1:05:22utiles,
- 1:05:23car ils ont aussi leur mot à dire.
- 1:05:27Oui,
- 1:05:27mais c'est pour ça qu'on a choisi cette citation,
- 1:05:29parce que déjà,
- 1:05:30effectivement,
- 1:05:31au cœur de l'exposition,
- 1:05:32c'est l'homme,
- 1:05:33c'est ces pensionnaires,
- 1:05:34en fait.
- 1:05:35Et c'est pour ça qu'on a voulu faire cette exposition aussi,
- 1:05:37qui est sur l'art thérapeutique,
- 1:05:40et on sait aujourd'hui aussi la place de l'art,
- 1:05:44de l'art-thérapie dans les musées.
- 1:05:47Mais c'est vraiment ces pensionnaires qui ont passé et
- 1:05:52par cet hôpital,
- 1:05:56qui ont été soignés par ces médecins réformateurs de Fanon et ses collègues de l'époque jusqu'aux années 60 et jusqu'à 1970.
- 1:06:07Et c'est ces êtres,
- 1:06:08en fait,
- 1:06:09dont nous ne savons pas beaucoup,
- 1:06:11mais qui nous ont laissé ces planches.
- 1:06:13Et à l'époque,
- 1:06:15l'atelier était créé pour dialoguer entre l'équipe médicale et les pensionnaires et avec l'extérieur.
- 1:06:22Et aujourd'hui,
- 1:06:22ces planches permettent un dialogue avec nous,
- 1:06:26en fait.
- 1:06:27Et on redonne vie,
- 1:06:29et j'espère,
- 1:06:29enfin c'est sans prétention,
- 1:06:32qu'on redonne la place à ces personnes qui ont existé,
- 1:06:35qui existent par leur signature,
- 1:06:38par les dates portées sur les planches et par la particularité de leurs touches,
- 1:06:42en fait,
- 1:06:42sur ces planches.
- 1:06:44Et leur adhésion aussi aux ateliers,
- 1:06:46parce qu'on a des témoignages qu'ils ont vraiment...
- 1:06:49adhérer et avec l'équipe ça fonctionnait très bien aussi à l'époque donc ça c'était notre enjeu en faisant une telle exposition
- 1:07:00C'est réussi,
- 1:07:01Jamila.
- 1:07:01J'ai adoré,
- 1:07:02ça m'a captivée.
- 1:07:03Et j'invite tous ceux qui ont la possibilité d'aller à l'Institut du monde arabe.
- 1:07:09C'est au moins jusqu'à fin juin.
- 1:07:11Tout à fait.
- 1:07:11Le mot de la fin pour l'historien,
- 1:07:13peut-être ?
- 1:07:14C'est lui,
- 1:07:14le conteur d'histoire.
- 1:07:17En général,
- 1:07:18l'histoire n'a pas de fin,
- 1:07:19mais je suis navrée,
- 1:07:21je te laisse cette lourde tâche.
- 1:07:24En fait,
- 1:07:24j'ai envie de dire,
- 1:07:25en écoutant la Jamila,
- 1:07:26ça m'a marqué,
- 1:07:26je le savais déjà,
- 1:07:27mais...
- 1:07:28En fait,
- 1:07:28d'une certaine manière,
- 1:07:29l'exposition,
- 1:07:29elle est fidèle à l'esprit de la social-thérapie aussi,
- 1:07:31de ce point de vue-là,
- 1:07:33parce qu'on a longtemps considéré,
- 1:07:36on a eu tendance à mettre Fanon en avant,
- 1:07:38et on a un peu fait ça tout à l'heure,
- 1:07:40parce qu'évidemment,
- 1:07:41c'est une figure incontournable,
- 1:07:42mais l'idée de l'exposition,
- 1:07:43c'est de décaler un peu le regard.
- 1:07:45Évidemment,
- 1:07:45Fanon est important,
- 1:07:46puisque c'est un des initiateurs de la réforme,
- 1:07:48mais en fait,
- 1:07:49l'exposition,
- 1:07:50elle ne porte pas sur Fanon,
- 1:07:51elle porte vraiment sur les pensionnaires et sur leurs œuvres.
- 1:07:54Et ça,
- 1:07:54je crois que c'est assez fidèle à l'esprit de la social-thérapie,
- 1:07:56c'est-à-dire de remettre au centre
- 1:07:58au cœur le patient ou le pensionnaire et de le remettre au cœur de l'attention,
- 1:08:02au cœur du soin,
- 1:08:02au cœur du traitement.
- 1:08:03Et de ce point de vue-là,
- 1:08:04je crois que l'exposition est fidèle à cet état d'esprit-là,
- 1:08:08de la même manière qu'elle montre aussi que la social-thérapie ne s'arrête pas après le départ de Fanon en 1957.
- 1:08:16Au début 1957,
- 1:08:18elle se prolonge après et il y a des héritages,
- 1:08:20il y a des continuités et il y a des hommes et des femmes qui continuent à pratiquer cet esprit-là après l'indépendance.
- 1:08:26Là où on avait un peu tendance à considérer qu'après Fanon,
- 1:08:30le néant d'une certaine manière et que la social-thérapie s'arrêtait une fois que Fanon partait.
- 1:08:34Et là,
- 1:08:35on voit dans l'exposition que ça se prolonge sous des formes qui sont à la fois des continuités,
- 1:08:39mais aussi sous des formes un peu différentes avec cette idée de l'art-thérapie.
- 1:08:44Donc je crois que de ce point de vue-là,
- 1:08:46l'exposition est aussi réussie.
- 1:08:48Et je le dis pour
- 1:08:50Jamila, parce que je crois que c'était aussi un des vœux quand on a commencé à en parler ensemble,
- 1:08:54c'était de se dire ce qu'on veut vraiment.
- 1:08:56c'est que le cœur de l'exposition,
- 1:08:58ce soit les œuvres et les pensionnaires.
- 1:09:00Et je crois que c'est ce qu'on a essayé de faire tout au long du parcours de l'exposition.
- 1:09:06Je peux ajouter juste quelque chose.
- 1:09:07Oui,
- 1:09:07j'ai mis là.
- 1:09:08Parce qu'en tant,
- 1:09:09par rapport à notre exposition,
- 1:09:11c'est qu'il y a aussi,
- 1:09:12on n'a pas cité notre collègue Julien Michel,
- 1:09:15qui lui aussi avait organisé une exposition à Toulouse,
- 1:09:18aux abattoirs,
- 1:09:20et avec la même visée en fait.
- 1:09:21Et c'était une exposition qui s'appelait la déconiatrie.
- 1:09:24avec la figure de Toscaïesque dont on a parlé au début.
- 1:09:29Donc,
- 1:09:29il y a comme ça quelques événements ces dernières années qui sont assez importants pour mieux comprendre la social-thérapie.
- 1:09:36On a vraiment travaillé en collectif,
- 1:09:37en fait.
- 1:09:38Oui,
- 1:09:38oui.
- 1:09:40Et notre rencontre s'est faite au fil de l'eau,
- 1:09:42parce que...
- 1:09:45Pour ma part,
- 1:09:46je vois que l'art a réussi à pousser et à prendre dans un terrain complètement aride.
- 1:09:54qui n'étaient pas prévues pour.
- 1:09:55Et ça,
- 1:09:56c'est plein de promesses.
- 1:09:57J'ai envie de rester là-dessus.
- 1:09:59Je vous remercie infiniment pour tout ce que j'ai appris en vous écoutant.
- 1:10:03C'était extrêmement passionnant.
- 1:10:05Et merci d'être venu jusqu'à Enquête d'accord.
- 1:10:08Merci à toi,
- 1:10:08Ilan,
- 1:10:09pour cette invitation.
- 1:10:10Merci.
- 1:10:13Mes chers amis,
- 1:10:15j'espère que vous avez apprécié le voyage en social-thérapie.
- 1:10:19Prenez le temps de me faire des retours et des commentaires sur Instagram.
- 1:10:23En attendant...
- 1:10:24Merci pour votre confiance.