Latest / En quête d' Accord - L'art d'être en lien / Le récit de vie pour accompagner la maladie grave: Valeria Milewski raconte la biographie hospitalière.
Transcript
- 0:05En quête d'accord,
- 0:07l'art de communiquer et d'être en lien.
- 0:14Considérer le patient dans son récit de vie.
- 0:18Accueillir ses mots pour sublimer sa singularité.
- 0:23Les transformer en lumière quand l'avenir s'assombrit.
- 0:28Parfois en faire le relais,
- 0:30vibrant,
- 0:30aux familles qui accompagnent la fin de vie.
- 0:34C'est en partie cela la biographie hospitalière telle que l'a rêvée une nuit
- 0:42Valéria Milewski.
- 0:44Excellente écoute.
- 0:51Bonjour Valéria.
- 0:52Bonjour Imane.
- 0:53Merci de me consacrer un après-midi,
- 0:55je suis tellement heureuse.
- 0:57Merci à vous,
- 0:58merci d'avoir envie de connaître,
- 1:01de partager,
- 1:03c'est formidable.
- 1:05C'est sûr que c'est une curiosité que j'ai déjà depuis pas mal de temps,
- 1:09mais pas si ancien que ça,
- 1:11parce que j'ai découvert assez tardivement la biographie hospitalière.
- 1:16Tellement tardivement que je trouve qu'il est temps que j'en parle à tout le monde.
- 1:22Déjà que moi,
- 1:23je découvre tout,
- 1:24parce que j'ai bien envie que vous puissiez me raconter un petit peu cette histoire incroyable et merveilleuse de la biographie hospitalière et la vôtre,
- 1:32parce qu'elles sont intimement liées.
- 1:34Et puis,
- 1:36j'ai envie de la partager,
- 1:37j'ai envie que les gens connaissent parce que j'ai l'impression que ce n'est pas très connu.
- 1:41Vous avez raison.
- 1:42Même si ça fait maintenant 18 ans que j'exerce et que j'en parle et que je tente de le développer,
- 1:50c'est effectivement ce que l'on nomme maintenant le soin biographique reste encore dans une petite niche comme ça.
- 1:57donc un grand merci un double merci parce que c'est
- 2:03J'ai toujours cette image des petits cailloux blancs,
- 2:06en fait.
- 2:07Donc,
- 2:07on va laisser des petits cailloux blancs et puis on va faire le chemin et nous verrons.
- 2:15Qui va nous suivre.
- 2:17En tout cas,
- 2:17on invite tout le monde à venir écouter.
- 2:20C'est certain.
- 2:20C'est le but.
- 2:22Vous êtes,
- 2:23à la base,
- 2:25docteur en sciences du langage.
- 2:27Est-ce qu'on peut commencer par ça ?
- 2:29Le langage ?
- 2:30On peut.
- 2:31Le langage,
- 2:35les mots,
- 2:36la relation,
- 2:40et puis ces mots parfois qui achoppent,
- 2:43qu'on ne trouve pas,
- 2:44ou les mots qu'on n'arrive pas à dire,
- 2:47ou que l'on n'a jamais dit.
- 2:49Donc effectivement,
- 2:50mon travail de thèse a été de démontrer,
- 2:56du moins de tenter,
- 2:57de démontrer comment on tient et on rend parole.
- 3:00Comment on tient parole avec toute la matière qui nous est transmise et comment on rend cette parole,
- 3:08comment on part de l'oral à l'écrit.
- 3:11Et c'est un peu ça ce travail de biographe hospitalier aussi,
- 3:15notamment dans cette forme du récit de vie,
- 3:22puisque mon travail c'est de proposer à l'individu malade,
- 3:27gravement malade,
- 3:29ou face à sa finitude et à toutes les questions existentielles,
- 3:33de se raconter à un biographe qui a été formé,
- 3:39de se raconter à quelqu'un qui fait partie intégrante d'une équipe médicale soignante,
- 3:43et puis de recevoir le livre de sa vie.
- 3:47Ah voilà,
- 3:47nous avons donné le cadre.
- 3:49Absolument.
- 3:49Nous avons expliqué le voyage et ce vers quoi on va aller,
- 3:54pour expliquer ça.
- 3:55Et à la base,
- 3:56l'histoire commence par les mots.
- 3:58Et c'est cela que j'ai envie de savoir.
- 4:01On dit que les mots expriment,
- 4:03mais les mots aussi nous impactent.
- 4:05C'est-à-dire,
- 4:06les mots qu'on apprend à prononcer font de nous qui nous sommes.
- 4:11Pourquoi vous avez choisi les mots,
- 4:13Valéria ?
- 4:14Alors,
- 4:16ça pourrait sembler paradoxal parce que moi,
- 4:18je suis une taiseuse.
- 4:19C'est pas pour ça.
- 4:21On ne le dirait pas comme ça.
- 4:24Mais en fait,
- 4:25je suis plutôt...
- 4:27Je suis quelqu'un qui parle assez peu,
- 4:30qui aime le silence.
- 4:32Et ça permet de laisser,
- 4:35un,
- 4:35l'imaginaire,
- 4:36et deux,
- 4:37surtout,
- 4:37un grand temps de l'observation.
- 4:39Donc,
- 4:39j'étais plutôt un enfant qui observait beaucoup,
- 4:43qui a entendu plusieurs langues,
- 4:45étant petite aussi,
- 4:47qui n'aimait pas trop parler.
- 4:49Et puis...
- 4:52Écrire peut-être ?
- 4:53Voilà,
- 4:55évidemment,
- 4:55c'est ce que j'allais dire.
- 4:56Quand on est plutôt dans l'observation,
- 5:02les mots et l'écriture,
- 5:03c'est très vite invité,
- 5:05très vite.
- 5:06Donc en fait,
- 5:07ils étaient là pour dire tout ce que je n'avais pas envie ou pas le souhait ou que je n'arrivais juste pas à exprimer.
- 5:17Donc très vite,
- 5:18je suis allée vers l'écriture.
- 5:21Et au départ,
- 5:22c'était pour le théâtre ?
- 5:24Alors au départ,
- 5:25en fait,
- 5:25c'était pour moi.
- 5:28C'était pour moi.
- 5:30Pour se raconter soi-même ?
- 5:31Alors,
- 5:31ce n'était pas forcément du style autobiographie ou petits carnets intimes,
- 5:37mais c'était plus pour inventer des histoires,
- 5:41plus de l'ordre du roman,
- 5:42on va dire.
- 5:43Même assez jeune,
- 5:45j'aimais ça,
- 5:46en fait.
- 5:46Et puis,
- 5:47effectivement,
- 5:48la vie a fait que par la suite,
- 5:51je puisse en faire des pièces de théâtre.
- 5:54C'est vrai,
- 5:54c'est vrai.
- 5:55Donc,
- 5:55j'étais très,
- 5:56très loin,
- 5:56moi,
- 5:56Imane.
- 5:57À contrario de vous,
- 5:58j'étais tellement loin du monde du soin.
- 6:01Tellement loin.
- 6:02Et l'écoute,
- 6:03dans le théâtre,
- 6:05on l'apprend progressivement.
- 6:08C'est le début de l'écoute.
- 6:09C'est vrai,
- 6:10c'est vrai,
- 6:10c'est vrai.
- 6:11Et pour revenir sur le fait que je suis peu loquace,
- 6:16généralement.
- 6:17Sauf lorsque je parle de mon métier.
- 6:19Là,
- 6:19je serais intarissable.
- 6:21Mais forcément que lorsqu'on en parle peu,
- 6:23on écoute.
- 6:24Alors,
- 6:25le soin narratif.
- 6:27J'ai appris ça grâce à vous et grâce à votre livre que j'ai en face de moi qui s'appelle
- 6:34« Récits de soi face à la maladie grave » .
- 6:37Là,
- 6:38on parle de biographie hospitalière,
- 6:40mais pas seulement.
- 6:42J'ai appris d'abord la médecine narrative.
- 6:46Et je ne sais pas ce que c'est à mon âge.
- 6:50Moi,
- 6:50Imane,
- 6:50je suis sûre que vous avez une petite idée,
- 6:52mais je veux bien vous en parler,
- 6:54même si je ne suis pas spécialiste.
- 6:56Effectivement,
- 6:57en 2011,
- 6:58on a organisé une journée à la faculté de Nanterre.
- 7:02C'était la première journée un peu scientifique sur le récit de soins face à la maladie grave,
- 7:07sur la biographie hospitalière.
- 7:09Et on a eu la chance que des professeurs viennent.
- 7:12Alors,
- 7:13il y a...
- 7:14un sujet,
- 7:15effectivement,
- 7:15à la médecine narrative,
- 7:17dont on parlait très peu il y a même
- 7:2010 ou 15 ans,
- 7:22puisque cette journée a été donnée en 2011 ou 2012,
- 7:27donc il y a un petit moment déjà.
- 7:29En fait,
- 7:29la médecine narrative,
- 7:30elle a été initiée par Rita Sharon,
- 7:33aux Etats-Unis,
- 7:34peut-être il y a 20,
- 7:3525 ans,
- 7:37et ça partait d'un constat très simple.
- 7:41dans les études de médecine aux Etats-Unis,
- 7:44mais je crois que ça n'est pas très différent ici,
- 7:47on n'avait pas cette approche de l'importance de mieux connaître la vie du patient pour entrer en congruence et avoir une relation non pas symétrique,
- 7:59parce qu'elle n'est jamais symétrique,
- 8:01mais en tous les cas,
- 8:01considérer l'autre dans son récit de vie.
- 8:05Rita Sharon,
- 8:06elle a remarqué que
- 8:08Lorsqu'on demandait aux jeunes internes,
- 8:10c'est ça la médecine narrative,
- 8:12avec des supports tels que films,
- 8:16livres,
- 8:17peintures,
- 8:18sculptures,
- 8:20lorsqu'on leur demandait de parler d'eux,
- 8:23en fait,
- 8:23de leur histoire de vie avec des supports artistiques,
- 8:27eh bien,
- 8:28ils étaient après plus attentifs à l'histoire de l'autre et surtout,
- 8:33ils pouvaient relever lorsqu'il y a une communication qui ne passe pas.
- 8:37pas avec un patient,
- 8:38de se dire peut-être que là il y a quelque chose qui me gêne parce que oui j'ai pu détecter que dans ma vie il y a cette petite chose là qui n'est pas totalement réglée ou pas vue ou pas acceptée donc la médecine narrative elle invite le soignant à aller dans sa propre histoire pour mieux on
- 8:58va dire prendre soin de l'autre,
- 9:00de son patient.
- 9:01Alors ce soin par la narration ou par le récit,
- 9:05il existe dans
- 9:06d'autres formes dans d'autres pays.
- 9:09Aux Etats-Unis,
- 9:10il y a cet aspect-là.
- 9:11La biographie,
- 9:12par exemple,
- 9:12hospitalière,
- 9:14n'existe pas dans cette forme-là.
- 9:16Partout,
- 9:16c'est une spécificité française.
- 9:19En fait,
- 9:20absolument.
- 9:21C'est même,
- 9:22pour avoir rencontré Rita Sharon et avoir échangé sur nos deux pratiques,
- 9:27c'est même à un autre endroit,
- 9:29on va dire.
- 9:30Bien sûr qu'il y a la narration,
- 9:32mais en fait,
- 9:34la biographie hospitalière,
- 9:36C'est un autre endroit puisque ça va être le récit du patient qui va être accompagné,
- 9:44mais ni vérifié,
- 9:46ni...
- 9:46C'est lui qui va...
- 9:48se transformer de l'intérieur,
- 9:50en fait,
- 9:51par le fait de se déposer et de se reconfigurer.
- 9:55Donc,
- 9:56c'est un...
- 9:57Voilà.
- 9:57Et par écho,
- 9:59il va y avoir d'autres bénéficiaires qui sont les familles,
- 10:02bien sûr,
- 10:02et puis les soignants.
- 10:03Mais par écho,
- 10:04les soignants.
- 10:06Par échocher.
- 10:07Voilà,
- 10:07par échocher.
- 10:08Donc,
- 10:09effectivement,
- 10:10la biographie hospitalière,
- 10:11elle est née à Chartres,
- 10:13en Eurellois.
- 10:15Vous ne saviez pas ?
- 10:16Non.
- 10:17tous ces soins par la narration quand vous l'avez rêvé.
- 10:21On peut dire ça.
- 10:22On peut dire ça,
- 10:23il m'a dit.
- 10:24Parce qu'effectivement,
- 10:27il y a plus de 20 ans,
- 10:28peut-être 24 ans,
- 10:3023 ans en arrière,
- 10:32à l'époque,
- 10:33je travaillais au Muséum national d'histoire naturelle à Paris pour la section artistique.
- 10:38Et puis,
- 10:39il y a eu un nouveau gouvernement qui a recentré tous les financements sur cette vieille dame merveilleuse
- 10:46mais sur les sciences dures.
- 10:48Donc,
- 10:49la section artistique a été remerciée.
- 10:51La culture,
- 10:53c'est...
- 10:54Bon,
- 10:54ben voilà,
- 10:54il fallait faire des choix.
- 10:58Et bien,
- 10:59on en a pris parce qu'en fait,
- 11:02probablement que c'est parce que j'ai eu cet espace à l'intérieur de moi pour me poser,
- 11:09pour avoir du souffle,
- 11:10qu'un soir,
- 11:12sur un petit coin de table,
- 11:14J'ai écrit,
- 11:14j'ai même griffonné,
- 11:16c'est même pas écrire,
- 11:16j'ai griffonné sur un bout de papier ce que j'aimais.
- 11:19Et finalement,
- 11:20c'était assez succinct,
- 11:22ce que j'aimais,
- 11:24parce que j'ai écrit,
- 11:25voilà,
- 11:25j'aime les gens.
- 11:28C'était très naïf,
- 11:29mais je pense être un individu assez naïf,
- 11:31en fait.
- 11:32J'aime les gens,
- 11:33j'aime écouter,
- 11:36j'aime écrire et j'aime les histoires.
- 11:39J'aime les mots.
- 11:40Oui.
- 11:40J'aime écrire.
- 11:41Oui.
- 11:41J'aime les gens.
- 11:42Oui.
- 11:42Et j'aime les histoires.
- 11:44Voilà,
- 11:45absolument.
- 11:46Donc,
- 11:47finalement,
- 11:49des choses extrêmement simples qu'on est très nombreux à partager.
- 11:55Et je vais donc me coucher.
- 11:59Et le lendemain matin,
- 12:00vous avez raison,
- 12:01tel un rêve,
- 12:03je me suis levée avec tout le processus,
- 12:06en fait.
- 12:07L'idée,
- 12:08mais la méthode aussi.
- 12:11Et j'en ai parlé au papa de ma fille qui m'a dit « Mais c'est juste pas possible ma chérie,
- 12:19parce que tu pleures même en regardant les nuages.
- 12:24Tu pleures en voyant une fleur qui pousse,
- 12:26en regardant les dessins mimés avec les enfants.
- 12:29Donc qu'est-ce que tu vas faire auprès des gens qui sont gravement malades ?
- 12:34C'est inenvisageable. »
- 12:37Et je lui ai dit très vite,
- 12:38mais tu sais...
- 12:40C'est une évidence,
- 12:41c'est que je n'ai presque pas le choix.
- 12:44Donc voilà,
- 12:44je suis allée voir un psy pour savoir s'il n'y avait pas trop de loups dans la bergerie.
- 12:49Et puis j'ai commencé à devenir biographe privée,
- 12:52qui n'existait pas il y a 25 ans peut-être.
- 12:56Et tout en mettant par écrit la méthodologie qui me semblait la plus adaptée.
- 13:04Et puis j'ai eu la chance de rencontrer...
- 13:07quelques années plus tard entre temps j'ai eu un enfant j'ai eu la chance de rencontrer peut-être oui un an un an et demi plus tard cette équipe incroyable avec laquelle je partage toujours mon quotidien qui est le service d'onco-hématologie à Chartres.
- 13:23Merveilleux et je me demandais tout de suite le soin s'est incarné dans la vision ?
- 13:31Alors vous avez raison Imane,
- 13:34pour ma part pas du tout Merci.
- 13:36Pas du tout,
- 13:37parce que je ne viens pas de ce monde.
- 13:39Donc la première fois,
- 13:41vous auriez vu mon regard,
- 13:43la première fois même qu'une télé est venue et que mon ancienne chef de service a dit
- 13:52« Oui, c'est un soin pour le patient et c'est un soin pour toute mon équipe et pour moi. »
- 13:57La télé,
- 13:58les caméras se sont éteintes.
- 14:02Je suis allée la voir,
- 14:03je lui ai dit mais
- 14:04« J'ai bien entendu ce que tu as dit.
- 14:06C'est un soin.
- 14:08Un soin pour les patients,
- 14:10pour toi,
- 14:11pour l'équipe. »
- 14:12Et elle a ri.
- 14:12Elle m'a dit « Bien évidemment. »
- 14:14Et elle m'a expliqué en quoi ça pouvait être un soin et ça l'était.
- 14:18Et par la suite,
- 14:21j'étais accompagnée toujours d'un médecin lors de nos conférences en France ou à l'étranger,
- 14:26notamment devant les oncologues ou devant leurs homologues,
- 14:30leurs confrères,
- 14:31consoeurs.
- 14:32Et eux étaient légitimes.
- 14:34pour dire en quoi c'était un soin.
- 14:36Moi,
- 14:36encore aujourd'hui,
- 14:38aujourd'hui un peu moins,
- 14:39après 18 ans,
- 14:40mais quand même,
- 14:42je trouve que le médecin,
- 14:45lui...
- 14:46voix,
- 14:46lui sait,
- 14:47lui sent et a l'expertise que je n'ai pas et la compétence pour dire c'est un soin.
- 14:53Aujourd'hui,
- 14:54il le dit,
- 14:54ça a été les premiers.
- 14:55Alors,
- 14:56il n'aime pas du tout lorsque moi je dis que je ne suis pas soignante.
- 14:59Donc là,
- 14:59j'entends derrière moi,
- 15:00notamment le docteur Durier qui dit,
- 15:02mais évidemment,
- 15:03ne croyez pas Valéria quand elle vous dit qu'elle n'est pas soignante.
- 15:06Évidemment qu'elle est soignante et mes collègues me le disent aussi.
- 15:10Mais voilà,
- 15:12pour rester de notion de soin.
- 15:13Il ne peut pas simplement faire des études de...
- 15:15Ou peut-être que ça a été déjà fait dans votre service pour établir cette définition de soins ?
- 15:22Parce qu'il me semble qu'avec quelques critères,
- 15:25ça peut être défini.
- 15:26Alors en fait,
- 15:28je suis moi en relation avec le ministère de la Santé depuis quelques années.
- 15:33Ça n'est pas si facile,
- 15:37et c'est bien parce que c'est essentiel de valider,
- 15:42d'essaimer,
- 15:43etc.
- 15:43etc.
- 15:44Donc déjà,
- 15:44avant de reconnaître le soin,
- 15:47il faut reconnaître un métier.
- 15:50Il faut définir un métier avec une fiche métier.
- 15:53Donc ça,
- 15:54ce sont des choses que nous menons.
- 15:57Et puis ensuite,
- 15:59ma thèse évidemment ne suffit pas.
- 16:01Donc il faut faire de la recherche.
- 16:02Donc on fait de la mesure d'impact.
- 16:04Là,
- 16:04j'attends une réponse.
- 16:06Normalement,
- 16:06on doit faire une recherche avec huit centres multicentriques randomisés.
- 16:13Donc avec deux bras.
- 16:16Et il est vrai qu'on est dans les amendements qui sont votés par les parlementaires,
- 16:23parfois détricotés par le Sénat,
- 16:24parce que ce sont des amendements de rapport,
- 16:26mais il y a des députés,
- 16:28Thibault Bazin et d'autres,
- 16:32M.
- 16:32Guedj,
- 16:33qui sont à nos côtés,
- 16:34pour
- 16:36Anne Ividal aussi,
- 16:37pour que la biographie hospitalière soit proposée.
- 16:41Aujourd'hui,
- 16:41il y a un plus grand nombre d'individus et il faut que l'on trouve juste des financements parce qu'elle est notée à titre expérimental,
- 16:50mais à ce jour,
- 16:51puisque ça n'est absolument pas du bénévolat.
- 16:54Donc,
- 16:54c'est pour ça que nous sommes si peu,
- 16:56en fait,
- 16:56parce qu'il faut trouver des financements.
- 16:58Comment on les trouve ?
- 17:00On les trouve,
- 17:01Imane,
- 17:02en faisant des appels aux dons et en allant voir des mécènes,
- 17:06des fondations.
- 17:08Nous sommes,
- 17:08nous,
- 17:08une association d'intérêt général.
- 17:10Donc,
- 17:11on peut défiscaliser et les dons aussi des personnes individuelles ou des entreprises,
- 17:16mais au demeurant.
- 17:18Parce que nous n'avons pas parlé de l'association.
- 17:21Vous avez créé l'association qui s'appelle ?
- 17:24Passeurs de mots et d'histoire.
- 17:26Voilà.
- 17:28Tout à fait.
- 17:28En 2010,
- 17:30cette association a été créée parce qu'il nous a fallu un outil pour réfléchir avec des anthropologues,
- 17:38des sociologues,
- 17:39pour former.
- 17:41Aujourd'hui,
- 17:42il y a un diplôme interuniversitaire en faculté de médecine à la Cathodril et puis en faculté de médecine à Strasbourg.
- 17:50Deux universités ?
- 17:51Oui,
- 17:51et puis un à Toulouse,
- 17:52mais qui n'est pas de notre fait,
- 17:56mais qui est aussi très sérieux.
- 17:58Mais ce n'est pas nous qui l'avons investigué,
- 18:00mais on a créé effectivement le premier diplôme universitaire.
- 18:03Ça fait combien de temps ?
- 18:04C'est seulement la deuxième promo.
- 18:06Très bien.
- 18:06Ça fait donc deux ans.
- 18:07Ça fait donc deux ans.
- 18:08Il y a à peu près combien de biographes qui peuvent ?
- 18:11Alors,
- 18:11en fait,
- 18:11il y a 25 étudiants.
- 18:14L'année dernière,
- 18:15notre parrain était le professeur Régis Aubry,
- 18:17qui est aussi le président de Passeurs de mots d'histoire.
- 18:20Cette année,
- 18:21c'est le philosophe Éric Fiat.
- 18:23Et en fait,
- 18:24on a reçu plus de 100 candidatures.
- 18:27Et on retient les individus qui souhaitent,
- 18:30un,
- 18:30en faire leur métier.
- 18:31Donc,
- 18:31ils sont soit écrivains,
- 18:34biographes.
- 18:35romanciers,
- 18:36journalistes,
- 18:37avec des grandes compétences en écriture,
- 18:39soit soignants,
- 18:40médecins,
- 18:41infirmiers,
- 18:42thérapeutes,
- 18:43absolument.
- 18:44Donc voilà,
- 18:45et on sélectionne,
- 18:46il y a un jury.
- 18:47Quels sont les prérogatives ?
- 18:49Donc,
- 18:49soit avoir un métier de lettre,
- 18:52soit être soignant.
- 18:54Et il y a encore des critères pour exercer le métier ?
- 18:57En fait,
- 18:58par rapport au DU,
- 18:59il faut vraiment écrire un projet très circonstancié,
- 19:04en disant quoi ?
- 19:06on a l'envie d'en faire un métier,
- 19:10parce que ce n'est pas un diplôme universitaire pour,
- 19:17pardon de ce raccourci,
- 19:18mais pour passer son temps ou s'enrichir intellectuellement,
- 19:24même s'il y a deux piliers,
- 19:26le pilier d'écriture et le pilier du soin,
- 19:28donc avec éthique,
- 19:29philosophie,
- 19:29etc.
- 19:30Mais en fait,
- 19:31c'est vraiment destiné à des individus qui vont nous démontrer Merci.
- 19:36qu'ils ont le souhait de devenir biographes hospitaliers en parallèle,
- 19:42par exemple,
- 19:42d'un métier d'auteur ou de médecin aussi.
- 19:48Parce qu'on ne peut pas le faire à temps plein à ce jour.
- 19:51Parce qu'émotionnellement,
- 19:52c'est très engageant.
- 19:56Ça peut être impactant.
- 19:57Et puis,
- 19:58on ne peut pas mener,
- 19:59on va dire,
- 20:01je ne sais combien,
- 20:02dix récits en parallèle.
- 20:04Ça n'est pas possible parce que déjà,
- 20:07en étant,
- 20:08on va dire,
- 20:09deux,
- 20:09trois jours dans un service par semaine,
- 20:12on écrit environ 20 livres.
- 20:14Mais quel est l'auteur qui écrit 20 livres dans l'année ?
- 20:17C'est déjà très,
- 20:17très impliquant.
- 20:18Et des vraies vies.
- 20:19Oui,
- 20:21absolument.
- 20:22De surcroît.
- 20:23Absolument.
- 20:23J'ai beaucoup de questions.
- 20:24Donc,
- 20:24on a dit que ça durait deux ans.
- 20:26Alors,
- 20:26le DU dure un an.
- 20:28Dure un an,
- 20:29très bien.
- 20:30Est-ce qu'il y a besoin d'avoir un regard psychologique sur soi ?
- 20:36Merci,
- 20:36c'est essentiel.
- 20:37C'est essentiel,
- 20:39absolument.
- 20:40En fait,
- 20:42on intime presque les individus,
- 20:45un,
- 20:45à savoir pourquoi ils ont envie de devenir biographe hospitalier et d'être à cet endroit-là avec ce public des plus vulnérables qui va de l'enfant...
- 20:56en soins palliatifs pédiatriques,
- 20:59jusqu'au sujet très âgé.
- 21:01Pourquoi on a envie d'être à cet endroit,
- 21:04d'accompagner celui qui va mourir ?
- 21:07Et tout est acceptable,
- 21:09tout est ok,
- 21:09mais il faut le savoir.
- 21:11Besoin de se réconcilier,
- 21:12besoin de se réparer,
- 21:14besoin de se justifier,
- 21:16besoin de reconnaissance.
- 21:18Mais en tous les cas,
- 21:18il faut le savoir,
- 21:19et ça c'est bien de travailler avec un tiers.
- 21:22notamment psychologues,
- 21:23mais toute autre approche.
- 21:25Et puis effectivement,
- 21:26pendant la pratique,
- 21:27c'est indispensable d'être supervisé à l'extérieur.
- 21:31Donc tous nos passeurs sont supervisés.
- 21:33C'est pour s'assurer de la bonne distance entre le travail et le rapport aux passions.
- 21:39Et puis parce que ça fait écho.
- 21:43C'est de la matière humaine en fait.
- 21:46Ça peut faire écho avec nos vies.
- 21:49on peut être on peut être
- 21:53Nous avons croisé la mort et le deuil.
- 21:55C'est ça,
- 21:56on croise la mort.
- 21:58J'ai un souvenir,
- 22:01mon bureau est ouvert très souvent et j'entends des pas qui courent dans le couloir et je vois un petit garçon de 7 ans,
- 22:10son papa vient de mourir,
- 22:11donc il voit ce papa mort et il court et court et me saute dans les bras et il m'amène un dessin.
- 22:18Il me dit,
- 22:19en pleurant,
- 22:20tu le mettras dans le livre de papa.
- 22:22Bon,
- 22:23il faut pouvoir accueillir ça,
- 22:25pouvoir accueillir tout ce qui se passe à ce moment-là,
- 22:30tout ce qui ne se dit pas.
- 22:32Mais moi,
- 22:33le cœur de maman,
- 22:35forcément,
- 22:35il se sert.
- 22:37Ou alors,
- 22:37un papa qui va,
- 22:39c'est insupportable que sa fille meure,
- 22:43et je le vois,
- 22:44il est à côté de moi,
- 22:45il prend son poing.
- 22:47Il se blesse comme ça,
- 22:48il donne un coup énorme,
- 22:49ou une maman qui s'évanouit.
- 22:52Il n'y a pas que de la beauté,
- 22:56c'est faux de dire ça.
- 22:58La mort,
- 22:59c'est toujours une tâche aveugle.
- 23:00Donc forcément,
- 23:02et puis même la matière,
- 23:04comme c'est totalement confidentiel,
- 23:07parfois on a des moments de vie qui sont rapportés,
- 23:13qui sont terribles.
- 23:14Quelqu'un qui a torturé,
- 23:16quelqu'un qui a violé,
- 23:17quelqu'un qui...
- 23:19Et nous,
- 23:19on reçoit.
- 23:22Donc,
- 23:23il faut qu'on le dépose peut-être à notre tour pour l'alchimiser.
- 23:29Alors ça,
- 23:29c'est les prérequis du métier.
- 23:33C'est ça.
- 23:34Mais cette vocation,
- 23:36pourquoi ?
- 23:38Pourquoi accueillir ?
- 23:41Alors,
- 23:41il y a deux choses.
- 23:42Il y a pourquoi accueillir l'autre ?
- 23:44Ça,
- 23:44je pense que c'est très simple.
- 23:45C'est vraiment un acte de solidarité pour moi.
- 23:48C'est un acte de fraternité,
- 23:50un acte simple d'amour en fait.
- 23:53De transmission ?
- 23:54Oui,
- 23:55de transmission.
- 23:59Il est fort probable,
- 24:00déjà,
- 24:01de se rappeler que finalement,
- 24:05je n'ai rien inventé.
- 24:07Parce que depuis que l'homme est homme,
- 24:11il souhaite laisser trace.
- 24:13Les peintures rupestres,
- 24:15au temps de l'Égypte ancienne aussi,
- 24:18on laissait un petit livre des morts dans les sarcophages.
- 24:23Et puis les biosocratiques,
- 24:24cinq siècles avant Jésus-Christ,
- 24:26on peut remonter comme ça plus tard qu'Aristote.
- 24:32Puis ensuite
- 24:33Rousseau, on a toujours eu besoin de ce...
- 24:39de laisser trace au Moyen-Âge,
- 24:41les hagiographies,
- 24:42les témoignages des saints,
- 24:44les troubadours d'un autre côté.
- 24:47On a eu besoin d'avoir des témoignages,
- 24:50soit pour être inspiré,
- 24:53soit pour transmettre.
- 24:55C'est vraiment...
- 24:57Pourquoi ?
- 24:58Parce que souvent,
- 24:59la vraie mort,
- 25:00ce n'est pas la mort,
- 25:00Imane,
- 25:01c'est l'oubli.
- 25:02Donc de laisser trace conjure en fait cet oubli.
- 25:05La spécificité avec la biographie hospitalière ou le soin biographique,
- 25:09c'est que c'est un endroit singulier,
- 25:11face à la maladie grave.
- 25:13La mort aujourd'hui est taboue.
- 25:15Mais il y a peut-être
- 25:1660 ans,
- 25:17on avait encore d'autres rites et rituels pour accompagner le mourant.
- 25:21Aujourd'hui,
- 25:21la mort est très médicalisée.
- 25:23C'est pour ça que je pense que ça a cet impact-là et qu'on a besoin de transmettre.
- 25:28Parce que finalement,
- 25:30je ne dis pas du tout qu'avant c'était mieux.
- 25:32Je ne suis pas du tout passéiste.
- 25:34Je n'y crois pas trop qu'avant,
- 25:35c'était mieux.
- 25:36Là,
- 25:36on est juste...
- 25:38Dans un temps où les paradigmes changent,
- 25:40c'est pour ça qu'il y a des choses qui se mettent en place.
- 25:43Et le soin biographique se met en place pour ça,
- 25:47pour être dans la relation,
- 25:48l'altérité,
- 25:49dans l'humain,
- 25:50dans cette médecine humaniste,
- 25:52dans une médecine qui est très technique et c'est très très bien.
- 25:55Ça sauve aujourd'hui,
- 25:56ça soigne,
- 25:57ça sauve.
- 25:58C'est merveilleux ce que l'on peut faire.
- 25:59C'est que le début d'une modernité avec tout ce qui se passe actuellement.
- 26:07exceptionnel,
- 26:08mais il ne faut pas perdre l'humain,
- 26:11et effectivement,
- 26:12avec les réseaux,
- 26:13on ne va plus chez mémé le dimanche midi,
- 26:15les familles sont éclatées.
- 26:18Donc,
- 26:19laisser trace,
- 26:21parler,
- 26:22laisser sa vérité se reconfigurer,
- 26:25aujourd'hui c'est essentiel.
- 26:28C'est vraiment,
- 26:30c'est une pierre,
- 26:31je crois,
- 26:33à la détresse un peu de cette mort qui est
- 26:37obscènes en dehors de la scène aujourd'hui,
- 26:41on dit à l'individu vous avez eu une vie,
- 26:45vous l'avez toujours,
- 26:47vous êtes exceptionnel parce que votre vie est unique et votre livre sera unique.
- 26:52Il y en a qui se déposent,
- 26:54il y en a qui écrivent pour se réinventer une vie qu'ils n'ont pas eu le temps d'avoir,
- 27:00il y en a qui écrivent pour...
- 27:05reprendre vie autrement que par un malade ou un patient qui est dans le soin et dans les protocoles et les traitements.
- 27:13Tout à fait.
- 27:14Il y en a qui n'ont pas trouvé les mots pour transmettre à leur famille et qui sont contentes de pouvoir être aidées à transmettre.
- 27:23Je pense que dans chaque patient,
- 27:26il y a des raisons multiples autant qu'il y a d'humains.
- 27:29On est d'accord.
- 27:30Et puis les objectifs évoluent ?
- 27:33De prime abord,
- 27:34ça peut peut-être être un bilan,
- 27:37juste se départir de ce sac à dos qui est lourd.
- 27:42Donc on fait le bilan,
- 27:44on trie.
- 27:45D'autres,
- 27:46ça peut être pour parler d'une passion.
- 27:49Et puis en fait,
- 27:50ça évolue.
- 27:51D'autres,
- 27:51c'est juste un prétexte.
- 27:53La biographie pour,
- 27:54je me souviens d'un jeune qui était homosexuel,
- 27:57qui n'avait pas vu sa maman depuis dix ans.
- 28:02Elle ne savait même pas que son fils était malade.
- 28:04Et ça a juste été un prétexte pour pouvoir l'appeler.
- 28:07En disant,
- 28:08maman,
- 28:09j'ai besoin de savoir comment tu as rencontré papa.
- 28:14Et puis,
- 28:14il faut que je te dise que je suis à l'hôpital.
- 28:17Et cette maman est venue et lui a tenu la main jusqu'au bout.
- 28:20C'était juste ça.
- 28:22Et c'est OK.
- 28:23C'est merveilleux même.
- 28:26Du coup,
- 28:26plein de questions se bousculent.
- 28:30J'ai envie de connaître peut-être les premières fois pour vous.
- 28:33Oui,
- 28:34oui.
- 28:35Et le cheminement jusqu'à maintenant,
- 28:36parce que j'imagine que dans un rêve,
- 28:39on commence à dessiner les traits.
- 28:41C'est vrai.
- 28:42Les contours,
- 28:42on commence à mettre les couleurs et ça prend forme comme toute chose qui s'adresse à l'humain.
- 28:49Absolument.
- 28:49Avec les expériences et avec les rencontres.
- 28:52Et oui,
- 28:52comme vous,
- 28:53c'est un arbre.
- 28:54Enfin,
- 28:54moi,
- 28:54je...
- 28:55Au début,
- 28:55je ne savais pas,
- 28:56mais vraiment,
- 28:57la médecine,
- 28:58c'est vraiment un art.
- 28:59On parle d'art médical,
- 29:01mais totalement,
- 29:02totalement.
- 29:03Et je le vois au quotidien.
- 29:05Et là aussi,
- 29:06je dirais que c'est aussi une forme d'artisanat,
- 29:08quelque chose d'assez poétique,
- 29:09artistique.
- 29:10Et oui,
- 29:11comme la pierre qui se polie dans le lit du ruisseau.
- 29:15C'est vraiment...
- 29:17Je suis polie de toutes ces rencontres,
- 29:21de toutes ces histoires.
- 29:23Et je dois bien l'avouer.
- 29:25J'ai fait des erreurs,
- 29:27mais vraiment.
- 29:28Il y en a une qui est notoire puisqu'elle m'a presque fait arrêter ce métier,
- 29:34cette approche non médicamenteuse,
- 29:36alors que je pense que vous le sentez,
- 29:41j'ai le feu sacré,
- 29:42je suis totalement jusqu'au bout de mes cheveux.
- 29:50Je suis impliquée en tous les cas.
- 29:54et c'est très incarné.
- 29:55En fait,
- 29:57pour moi,
- 29:58la plus grande...
- 30:00Même si ça n'est pas une erreur,
- 30:01c'est quelque chose que le rêve ne m'avait pas apporté.
- 30:08J'aime bien cette idée du rêve,
- 30:09je ne l'avais jamais imaginé comme ça,
- 30:14comme quelque chose venant du rêve.
- 30:19C'est un monsieur,
- 30:20déjà à plusieurs reprises,
- 30:23justement,
- 30:23les anesthésistes le rattrapent,
- 30:26un peu par les cheveux.
- 30:28le médecin décide que oui,
- 30:30il passe en réa.
- 30:32Et par deux fois,
- 30:33il avait commencé sa biographie.
- 30:34Au début,
- 30:35il me disait,
- 30:35vous savez,
- 30:36Madame,
- 30:36au début,
- 30:37il m'appelle Madame.
- 30:39Vous savez,
- 30:39Madame,
- 30:39moi,
- 30:39je n'ai rien à dire.
- 30:41Je n'ai vraiment pas une vie passionnante.
- 30:43Je lui dis,
- 30:44vous verrez,
- 30:45on peut commencer.
- 30:47Et hop,
- 30:47les médecins,
- 30:48donc,
- 30:48le rattrapent.
- 30:51Et nous allons jusqu'au terme,
- 30:52en fait.
- 30:55On termine.
- 30:56Et puis...
- 30:58Et un jour,
- 30:59après qu'il ait eu corrigé,
- 31:01je lui remets son livre et il le prend comme ça.
- 31:04Et puis,
- 31:05il l'avait relu et elle dit « C'est passionnant ! »
- 31:08Je lui dis « Vous voyez ?
- 31:09Vous voyez ?
- 31:10Votre vie,
- 31:11elle est passionnante ! »
- 31:12Et puis,
- 31:12il dit « C'est étrange Valéria d'avoir son livre dans la paume de la main comme ça. »
- 31:18Et puis,
- 31:18on est contents tous les deux,
- 31:20très contents.
- 31:21Moi,
- 31:21c'est le premier à qui je peux remettre le livre.
- 31:26Il a l'œil qui...
- 31:27pétille,
- 31:28sourire.
- 31:30Bon,
- 31:30mais ça n'a pas duré.
- 31:31Du tout,
- 31:32du tout,
- 31:32du tout.
- 31:33Je suis en staff,
- 31:35comme toutes les semaines,
- 31:36avec l'équipe.
- 31:37Et puis,
- 31:37j'ai une collègue infirmière qui me dit qu'en fait,
- 31:41ce monsieur est aux urgences et qu'il a son livre avec lui et qu'il ne va pas bien du tout.
- 31:47Alors,
- 31:47les médecins,
- 31:48vous connaissez,
- 31:49il m'a un peu l'humour.
- 31:52Oui,
- 31:52évidemment,
- 31:53il ne va pas bien.
- 31:53Oui,
- 31:53il va mourir.
- 31:56Mais j'ai une petite intuition.
- 32:00Et je leur demande,
- 32:02je crois que c'est la seule fois que c'est arrivé,
- 32:04en 18 ans,
- 32:05de quitter le staff,
- 32:07ce qu'on ne fait jamais,
- 32:08et d'aller le voir.
- 32:09Nous,
- 32:10les urgences sont juste en dessous de nous.
- 32:13J'ai écouté,
- 32:14pardonnez-moi,
- 32:15vous me donnez,
- 32:16vous m'autorisez.
- 32:17Je vais aller le voir parce qu'il y a quelque chose,
- 32:20je ne suis pas à l'aise.
- 32:20Il faut que j'aille voir.
- 32:22Et ils ont senti une espèce d'urgence que je ne pouvais pas...
- 32:26pas s'attendre.
- 32:27Donc je suis allée le voir et effectivement,
- 32:29je le vois.
- 32:29Et oui,
- 32:30il a son livre à côté de lui.
- 32:32Il me regarde,
- 32:34il a l'air un peu...
- 32:35Il a des grands yeux comme ça,
- 32:36il a l'air un peu désespéré.
- 32:38Et puis je lui dis
- 32:41« Comment ça va ?
- 32:41Qu'est-ce qui se passe ? »
- 32:43Et il me dit « Il y a un point à mon livre. »
- 32:46Alors je ne comprends pas.
- 32:47Il dit « Oui,
- 32:47un point final. »
- 32:50Et là,
- 32:51Imane,
- 32:52le ciel me tombe sur la tête.
- 32:53Je comprends que...
- 32:55ce monsieur ne s'autorise plus à vivre et ne comprend pas pourquoi il est encore en vie alors que son livre est terminé.
- 33:03Et je comprends que c'est une source de détresse,
- 33:06d'angoisse et qu'en fait il se laisse mourir.
- 33:13Et alors là,
- 33:16je me demande même comment j'ai réussi à retourner dans le service,
- 33:21le radar,
- 33:21je suis dans la brume.
- 33:24le staff n'est pas terminé il me voit arriver,
- 33:27il voit bien que ça ne va pas et je leur dis merci de votre confiance merci des nuits passées à remplir des appels à projet pour trouver des financements des tours de tracteur à 2 euros de
- 33:43m'avoir fait une place parmi vous mais je vais partir en fait parce que parfois on croit qu'on a une bonne idée on l'expérimente et c'est ainsi
- 33:51Et on voit qu'elle n'est pas du tout là où on avait imaginé.
- 33:55Je leur dis,
- 33:56moi j'avais imaginé quelque chose d'ouvert,
- 33:58de l'espérance.
- 34:00Et le premier monsieur à qui je remets le livre,
- 34:03c'est l'inverse.
- 34:04C'est fermé,
- 34:05c'est étroit,
- 34:06ça fait mal.
- 34:07Je ne peux pas,
- 34:08je ne peux pas.
- 34:09Donc là,
- 34:09plus personne ne riait.
- 34:12Et on a mis deux heures.
- 34:14Jamais,
- 34:14jamais,
- 34:14les patients attendent,
- 34:15les familles,
- 34:16les soins.
- 34:17Mais personne n'est sorti.
- 34:19On a mis deux heures pour trouver.
- 34:22les pages blanches qui sont tout autant symboliques et sacrées que la trace écrite ça permet de aux enfants quand ils reçoivent le livre de leur maman de leur papa,
- 34:35qu'ils le feuillettent même s'ils ne peuvent pas le lire,
- 34:37ils voient les pages blanches ils prennent des feutres et ils commencent à dessiner ça permet de continuer l'histoire ça permet que la vie continue Merci.
- 34:50avec des pages blanches et des traits encore à tracer et je regarde ces livres que vous avez eu l'extrême gentillesse d'apporter qui sont magnifiques parce qu'ils ont des reliures très belles
- 35:07D'ailleurs,
- 35:08on dirait des fils d'or.
- 35:10C'est vrai.
- 35:10On va les montrer peut-être.
- 35:12C'est vrai,
- 35:12c'est vrai.
- 35:13Alors,
- 35:13c'est un peu comme ça.
- 35:15C'est vrai que j'avais le souhait déjà de faire un format carnet de voyage,
- 35:21parce que la symbolique est jolie.
- 35:23En format paysage.
- 35:24En format paysage,
- 35:25voilà.
- 35:26Et puis,
- 35:27je souhaitais que ce soit intemporel.
- 35:30Et cette relure à la japonaise,
- 35:34effectivement.
- 35:36qui est faite par un relieur d'art.
- 35:39Donc,
- 35:39chaque passeur,
- 35:40chaque biographe,
- 35:42c'est dans notre charte,
- 35:44doit travailler avec des artisans d'art pour que vraiment l'individu ait
- 36:01un objet fort,
- 36:03Mouah !
- 36:05Un livre-objet qui sacralise en fait son histoire.
- 36:09Donc les fameuses pages blanches,
- 36:10les photos.
- 36:11Déjà c'est unique.
- 36:13C'est unique,
- 36:14voilà.
- 36:14Il n'y a pas plusieurs exemplaires.
- 36:17Alors il peut y avoir jusqu'à de 1 à 3 exemplaires,
- 36:21mais généralement
- 36:221 c'est déjà,
- 36:24voilà.
- 36:24Et on peut dans des situations singulières et particulières en offrir,
- 36:30puisque l'on offre aussi.
- 36:32D'où,
- 36:34voilà.
- 36:35On offre...
- 36:35C'est gratuit.
- 36:37Oui.
- 36:38La gratuité est quelque chose d'important.
- 36:40Voilà.
- 36:41Et là,
- 36:41on va mettre en place aussi le système de biographie solidaire parce que clairement,
- 36:46on n'a pas un modèle financier pérenne puisqu'il faut tout le temps que l'on aille chercher des mécènes.
- 36:52Donc,
- 36:52on va mettre maintenant en avant que les individus,
- 36:57les familles,
- 36:58j'entends jamais le patient,
- 37:00mais les familles qui en ont la possibilité,
- 37:04de nous aider,
- 37:05de faire des dons pour aider justement à la pratique,
- 37:09ce que l'on nomme aujourd'hui biographie solidaire.
- 37:11Nous passons le message donc,
- 37:13à l'occasion.
- 37:14Merci Imane.
- 37:16Et la reliure,
- 37:18j'ai l'impression que c'est des fils d'or.
- 37:19C'est ça ?
- 37:21Vous avez raison,
- 37:22ça pourrait,
- 37:23enfin en tous les cas alors je sais que c'est un peu kabbalistique.
- 37:28pour le relieur d'art.
- 37:30Je sais qu'elle met beaucoup de choses dans les petits interstices.
- 37:37Elle prend un grand soin.
- 37:38Il y a toujours la couleur préférée de la personne biographée en couverture.
- 37:44Et effectivement,
- 37:46les couleurs sont chamoirées comme ça.
- 37:49C'est un papier italien.
- 37:52C'est magnifique.
- 37:53C'est gentil.
- 37:54Très beau.
- 37:55Et alors,
- 37:56je disais des fils d'or parce que ça me fait penser à l'art japonais.
- 38:01Oui,
- 38:02tout à fait au kintsugi.
- 38:03Exactement.
- 38:05Pour moi,
- 38:05la biographie hospitalière,
- 38:06d'ailleurs,
- 38:06il y avait un article à ce sujet.
- 38:10Et c'est entre le tissage et le kintsugi,
- 38:15pour moi,
- 38:16on est très très proche de cet art japonais.
- 38:19Et c'est exactement,
- 38:20je l'espère en tous les cas,
- 38:23ce qui se met en...
- 38:24On œuvre,
- 38:27on fait œuvre de la vulnérabilité,
- 38:30on rapièce,
- 38:31on recoue,
- 38:32on recolle,
- 38:33on ressoude.
- 38:36Et effectivement,
- 38:41tous ces mots dont on parlait,
- 38:43ils s'enchevêtrent,
- 38:45ils sont reconfigurés.
- 38:47Paul Ricoeur disait que quand on invite le narrateur à faire son récit,
- 38:54on l'invite à donner la cohérence du sens et de l'unité à son histoire.
- 38:59Et c'est un peu ça,
- 39:01c'est vraiment cet art-là de se réunifier,
- 39:05de s'unifier quand tout est explosé,
- 39:09quand on a vécu beaucoup de petits deuils,
- 39:12parce qu'il y a plein de deuils quand on a ce moment-là de la vie.
- 39:16Oui,
- 39:16la maladie grave et la fin de vie,
- 39:19c'est des renoncements à chaque instant.
- 39:22C'est faire le deuil de beaucoup de choses,
- 39:23de soi quand on était bien,
- 39:26des proches,
- 39:27de la vie passée,
- 39:28de beaucoup de choses.
- 39:29Souvent trouver une autre place.
- 39:30Et ce qui est à noter aussi,
- 39:32c'est que dans le récit,
- 39:33la maladie n'a que peu ou pas de place.
- 39:37Ça aussi,
- 39:38tout à l'heure,
- 39:38vous me disiez,
- 39:39alors ça c'est poli,
- 39:41comment ?
- 39:41Qu'est-ce qu'on vous avait appris ?
- 39:42Évidemment,
- 39:43j'ai tout appris avec les personnes biographées et l'équipe.
- 39:47Mais aussi,
- 39:48moi je ne savais pas qu'on n'allait pas parler de la maladie ou très peu.
- 39:51C'est étrange.
- 39:52On n'en parle pas ?
- 39:53On en parle,
- 39:54mais quelques lignes,
- 39:55une page.
- 39:56Parce qu'en fait,
- 39:57la vie,
- 39:57ce n'est pas la maladie.
- 39:59Ce n'est pas le lieu.
- 40:00Ce n'est pas le lieu.
- 40:01C'est étrange alors qu'on est à l'hôpital,
- 40:03où les gens sont hospitalisés à domicile,
- 40:05donc je vais en continuité de soins à domicile.
- 40:09Mais effectivement,
- 40:12le livre,
- 40:12ce n'est pas le lieu de ça.
- 40:15Et alors,
- 40:17vous m'avez parlé de chartes.
- 40:19Donc,
- 40:20il y a des critères de recueil de ces mots de passion.
- 40:24Je me demande si moi,
- 40:25je devais aller.
- 40:26Quelle question je vais poser ?
- 40:28Est-ce que je vais prendre les mots des passions ?
- 40:31Est-ce que je vais essayer d'être fidèle à sa façon de parler ?
- 40:37Est-ce que je vais utiliser d'autres mots ou garder fidèlement les siens,
- 40:43même s'ils...
- 40:43peuvent être dérangeants ?
- 40:45Comment ça se passe ?
- 40:47C'est vraiment important,
- 40:48c'est pour ça qu'il y a un diplôme universitaire et qu'il y a une formation parce que tout n'est pas à dire.
- 40:56Il y a beaucoup d'opérations linguistiques à faire,
- 40:59parfois on atténue,
- 41:00parfois on accentue.
- 41:02Vous parliez de chartes,
- 41:04on a écrit une charte nationale entre toutes les associations de biographie hospitalière et effectivement,
- 41:13Cette notion,
- 41:15évidemment,
- 41:15nous ne sommes pas auteurs,
- 41:17c'est la personne biographée qui est l'auteur pour nous,
- 41:19en tous les cas chez Passeur,
- 41:21et cette notion de tenir parole et rendre parole,
- 41:24être dans la mélodie de l'autre est essentielle.
- 41:27On ne demande pas de remerciements,
- 41:29mais lorsque les familles,
- 41:32après avoir lu les livres,
- 41:34nous disent « ben voilà,
- 41:35quand je le lis,
- 41:35je le sens,
- 41:36je le vois,
- 41:37je l'entends,
- 41:38on a réussi » .
- 41:39En fait,
- 41:40c'est cette qualité-là.
- 41:41Et on écrit autant pour l'individu biographé,
- 41:44le patient,
- 41:45que pour les destinataires et que ceux qui vont rester en vie,
- 41:48autant.
- 41:49À savoir que parfois,
- 41:51il y a des choses qu'on ne va pas mettre avec l'accord de la personne ou alors on va atténuer.
- 41:59Et puis,
- 42:00parfois,
- 42:01la personne décède avant qu'on ait pu lui demander,
- 42:04est-ce qu'on laisse cet épisode-là ou comment,
- 42:07et de ne pas savoir.
- 42:08Ou alors parfois...
- 42:10on va me rapporter quelque chose et moi je vais me permettre de dire vous savez,
- 42:14je pense que ce serait bien que vous en parliez maintenant et que votre famille ou que votre fille ou votre mari ne le découvrent pas dans le livre.
- 42:23Ou alors s'il y a un signalement à faire.
- 42:25Vous savez,
- 42:26là je ne vais pas pouvoir le garder.
- 42:27Il va falloir qu'on en parle à l'assistance sociale.
- 42:30Si vous voulez,
- 42:30on prend rendez-vous ensemble.
- 42:32Je peux être là.
- 42:32Enfin,
- 42:33il peut y avoir quand même,
- 42:35parce que il y a des vies qui sont comme des longs fleuves tranquilles.
- 42:39Mais ça n'est pas la majorité.
- 42:42Parfois,
- 42:42il y a des histoires de vie qui méritent d'être dépliées et que les choses,
- 42:55soit des pardons,
- 42:56soit des mots,
- 42:57pour revenir encore sur ces fameux mots,
- 42:59soient déposées et partagées de son vivant.
- 43:04La frontière,
- 43:05elle est très fine.
- 43:07Elle est ténue,
- 43:07Imane.
- 43:08Tout à fait.
- 43:09Vous marchez sur...
- 43:10C'est pour ça que c'est tellement responsable,
- 43:12éthique,
- 43:13que moi,
- 43:13je ne comprends pas les personnes qui le font sans formation.
- 43:17Parce que bien sûr,
- 43:17aujourd'hui,
- 43:18comme vous l'avez rappelé,
- 43:19c'est peu connu,
- 43:21mais ça commence quand même.
- 43:23Et il y a des personnes qui,
- 43:25parce qu'elles ont grand cœur,
- 43:26parce qu'elles savent écrire,
- 43:28ou parce qu'elles ont accompagné quelqu'un de leur famille en soins palliatifs,
- 43:31imaginent qu'elles peuvent être à cet endroit et elles se mettent biographe hospitalier sans zéro formation.
- 43:37Merci.
- 43:38Et elles peuvent être accueillies dans des services parce que,
- 43:43comme vous l'avez pressenti,
- 43:45ça fait envie.
- 43:47Ça fait envie parce que ça donne du souffle à chacun.
- 43:53Mais vraiment,
- 43:55un,
- 43:56il faut pouvoir faire face à toutes ces situations.
- 43:59Deux,
- 44:00être formé à cette écriture très éthique.
- 44:03Et trois,
- 44:03être avec des pairs.
- 44:05Parce que,
- 44:06enfin,
- 44:07nous,
- 44:07je sais qu'il y a de la formation continue tout au long de l'exercice.
- 44:11Il y a de la pratique professionnelle.
- 44:14Il y a des zooms très réguliers.
- 44:15Il y a un groupe d'échange.
- 44:17Et ça aussi,
- 44:19c'est important de le signaler.
- 44:21C'est un métier.
- 44:22Comme tout métier,
- 44:23il faut être formé.
- 44:25Un boulanger,
- 44:26s'il est allergique à la farine,
- 44:27enfin,
- 44:28il va bien passer son CAP pour faire du bon pain.
- 44:32Nous,
- 44:32c'est pareil.
- 44:33Du bon pain.
- 44:34J'aime bien l'image.
- 44:36Je me disais que la formation,
- 44:38elle était à double sens.
- 44:39D'abord,
- 44:39pour s'assurer qu'on a l'éthique nécessaire et puis les outils nécessaires,
- 44:44parce qu'a priori,
- 44:45c'est extrêmement exigeant.
- 44:47Et aussi,
- 44:49je me dis que c'est un métier qui est très impactant personnellement et que pour garder cette juste distance,
- 44:56soi-même,
- 44:57il faut aller vérifier sa jauge à chaque fois.
- 45:00Et puis,
- 45:00toutes ces défenses que l'on peut mettre en place,
- 45:03Tiens,
- 45:04Mala...
- 45:06évidemment donc il y a vraiment
- 45:11Il faut discerner et il y a de la prudence et un peu de vigilance aussi.
- 45:16Je comprends les équipes ou les médecins qui ont le souhait d'accueillir.
- 45:20Et ah bah tiens,
- 45:21ça passe bien avec telle personne,
- 45:23elle a écrit un livre,
- 45:24je vais la prendre.
- 45:25Mais vraiment un petit point de vigilance.
- 45:28Alors deux choses,
- 45:29il y a le fait que le biographe pourrait retranscrire quelque chose que peut-être le patient à la fin pourrait ne pas reconnaître ou peut-être sa famille ne pas reconnaître.
- 45:38mais il y a aussi ce « je »
- 45:40où le patient a le droit de se réinventer quelque chose qui n'a rien à voir avec sa vraie vie.
- 45:48Comme en plus,
- 45:49on ne vérifie pas.
- 45:50Mais moi,
- 45:50j'adorerais,
- 45:51Imane,
- 45:52avoir quelqu'un à mes côtés qui puisse m'inventer une vie.
- 45:58Je ne crois pas que ce soit arrivé parce qu'il y a la transmission.
- 46:03Voilà,
- 46:04qui retient.
- 46:05Qui retient,
- 46:06en fait,
- 46:06de totalement par contre.
- 46:08ce qui est certain
- 46:10c'est que celui qui se raconte ne peut pas être le même que celui qui a vécu l'expérience.
- 46:15Donc forcément qu'on est toujours dans l'illusion biographique.
- 46:19Au début,
- 46:19j'étais très en colère avec Bourdieu,
- 46:21en me disant « mais qu'est-ce qu'il a fait ?
- 46:22Qu'est-ce qu'il a dit ? »
- 46:24Bon,
- 46:24après il est revenu un peu dessus,
- 46:25mais il avait raison.
- 46:26On est toujours dans un roman,
- 46:28toujours,
- 46:29nous tous.
- 46:29La vérité est très subjective.
- 46:31On s'arrange toujours avec notre mémoire et la vérité,
- 46:35toujours,
- 46:36toujours.
- 46:36Et c'est ça qui est merveilleux.
- 46:38de pouvoir proposer à l'individu à ce moment-là de la vie,
- 46:40qui est très singulier,
- 46:42de se réinventer,
- 46:43de se reconfigurer.
- 46:45Ricoeur,
- 46:45encore une fois,
- 46:46disait,
- 46:46tout ça,
- 46:47c'est pas du vrai,
- 46:47mais ça dit du vrai.
- 46:49Et c'est ça l'essentiel.
- 46:52C'est-à-dire la même histoire,
- 46:53si je la racontais maintenant,
- 46:55ou si je la raconte plus tard,
- 46:57je ne vais pas l'avoir de l'intention.
- 46:59Parce que quand je la raconte,
- 47:01je pose des mots dessus,
- 47:02et ces mêmes mots vont la...
- 47:05on est d'accord,
- 47:06on va se revoir parce que je l'espère on va se rappeler cette journée et comme elle aura été en tous les cas de mon côté assez solaire je vais imaginer je vais la raconter bien sûr ce soir tu sais voilà ce que j'ai fait et puis on va se retrouver et moi je vais pouvoir dire qu'il fait très beau,
- 47:24je vais pouvoir dire que c'était l'été parce que comme mon coeur est joué et que nous sommes en plein hiver mais en fait je vais en être persuadée
- 47:34persuadé et d'ailleurs aujourd'hui en neurosciences c'est totalement j'ai des amis qui m'ont fait passer des articles c'est totalement prouvé on vit un événement ça se loge dans un niveau
- 47:50du cerveau on le reconvoque une semaine ou même
- 47:5415 jours plus tard on est différent c'est pas la même situation c'est pas le même contexte on va le rapporter cet événement là Merci.
- 48:02Donc,
- 48:03avec d'autres mots,
- 48:04il va se reloger ailleurs.
- 48:05Et à chaque fois qu'on va le ressoliciter,
- 48:07il va se loger ailleurs,
- 48:08donc il va se colorer.
- 48:10Donc,
- 48:12ce n'est jamais,
- 48:16On est toujours,
- 48:16toujours...
- 48:18Et j'aime bien,
- 48:18lorsque je fais des conférences,
- 48:19parler de cette thématique de la vérité,
- 48:22que l'on peut abonder avec un philosophe,
- 48:25etc.
- 48:25C'est toujours passionnant.
- 48:26Mais je me demandais si...
- 48:29vous aviez la possibilité de sensibiliser ceux qui reçoivent la famille à cet aspect-là ?
- 48:35Alors en fait,
- 48:36c'est noté en tout début,
- 48:41il est noté par exemple,
- 48:43ce récit autobiographique avec un tiers est issu de six entretiens et n'a été ni lu ni corrigé par son auteur.
- 48:50Ou alors,
- 48:51a été lu et corrigé par son auteur.
- 48:54Mais en fait,
- 48:55on fait comprendre aussi que...
- 48:58d'abord ils le savent bien,
- 48:59ils sont médiqués ils sont fatigués donc et c'est vraiment c'est pour ça que c'est au JE donc c'est à la première personne du singulier et c'est la vision de l'individu et
- 49:15c'est très clairement nommé il faut accepter en recevant ce livre que ce ne soit pas une lettre qui soit destinée aux familles mais plutôt comme comme...
- 49:27un dépôt d'un instant T.
- 49:30C'est ça.
- 49:32Il y a ce format lettre qui est encore différent.
- 49:34C'est dans ce qu'on appelle les bio-minutes ou les bio-express,
- 49:38lorsque vraiment la personne n'a plus le temps parce qu'on sait pertinemment qu'on va l'avoir une seule fois.
- 49:48Ça arrive que vous soyez sollicité pour des biographies aussi courtes ?
- 49:52Oui.
- 49:54Elles ont...
- 49:54la même valeur que celle qui dure des séances ?
- 49:57C'est celle-ci qui n'a que deux séances.
- 50:01On fait quand même un très beau livre et c'est un jeune qui est décédé très vite et qui avait fait dans la nuit son arbre généalogique.
- 50:10Donc,
- 50:11j'ai pu le récupérer dans sa chambre,
- 50:13enfin,
- 50:13on me l'a donné et je l'ai mis là.
- 50:16Mais voilà,
- 50:16ce sont deux séances.
- 50:18Mais parfois,
- 50:20c'est sous forme vraiment de lettres.
- 50:22Donc là,
- 50:23c'est adressé.
- 50:25Mais sinon,
- 50:25effectivement,
- 50:27et puis l'on peut être déçu dans un premier temps.
- 50:30Il y a une histoire qui est assez jolie et je la raconte.
- 50:32Et d'ailleurs,
- 50:33c'est pour ça qu'il est rentré en contact avec moi il y a très peu de temps.
- 50:38Et j'étais,
- 50:40peut-être qu'il se reconnaîtra.
- 50:42C'était dans mes débuts,
- 50:44une maman qui a eu un seul fils.
- 50:48Et elle n'a jamais voulu donner le nom du père.
- 50:53à cet enfant.
- 50:54Donc,
- 50:56bon,
- 50:56voilà,
- 50:57je fais mon travail et je remets le livre non pas au fils,
- 51:02mais à la grand-mère.
- 51:04La maman étant décédée.
- 51:06Et la grand-mère me rappelle quelque temps après et m'avoue qu'en fait son petit-fils l'a lu,
- 51:15mais était extrêmement en colère et a pris le livre et l'a jeté comme ça dans la pièce parce qu'il n'y avait pas le nom.
- 51:23de son père et c'est la seule chose qu'il lui importait.
- 51:26Et elle m'a rappelé,
- 51:28quelques mois plus tard,
- 51:29en me disant que il l'avait relu et il avait compris.
- 51:35Et en fait,
- 51:35ce qu'il a compris,
- 51:36je n'ai plus jamais d'ailleurs,
- 51:38je le dis souvent,
- 51:39mais écrit un livre d'amour d'une maman comme ça à son fils.
- 51:45Il a compris c'était une autre d'amour en fait.
- 51:48Cette maman,
- 51:50elle n'a vécu que pour cet enfant.
- 51:52Et on a été,
- 51:54après coup,
- 51:55très touchés.
- 51:56Et comme il y avait des pages blanches,
- 51:57il a fait circuler le livre à tous les amis,
- 52:01même sur tous les continents,
- 52:03en disant,
- 52:03voilà,
- 52:03ma petite maman,
- 52:05elle sera toujours en vie.
- 52:06Et j'ai trouvé ça magnifique.
- 52:12Et le plus beau,
- 52:13Imane,
- 52:13c'est qu'il y a quelques mois,
- 52:16il m'a fait un petit message,
- 52:18il m'a retrouvée sur Facebook et je me suis dit,
- 52:20oh là là !
- 52:22Peut-être qu'il m'a entendu dire que sa maman,
- 52:24elle m'en avait parlé et que moi j'ai barré en fait.
- 52:27Et j'ai respecté son souhait.
- 52:30Mais bien sûr,
- 52:30je ne m'en souviens pas du nom de son papa.
- 52:33Il me demande un rendez-vous téléphonique,
- 52:36bien sûr,
- 52:37je lui dis oui.
- 52:39Et peut-être 12,
- 52:4013 ans plus tard,
- 52:41je n'avais pas eu du tout de nouvelles.
- 52:44Et il m'a dit qu'en fait...
- 52:48C'était parce que dans le livre,
- 52:50il n'y avait pas le nom de son papa,
- 52:52qu'aujourd'hui,
- 52:53il était psychologue,
- 52:55et qu'il aidait beaucoup,
- 52:56et qu'il en était très heureux.
- 52:58Et il voulait juste me dire ça.
- 52:59C'est magnifique.
- 53:02Parce qu'on ignore tout après,
- 53:04tout ce qui se passe.
- 53:05C'est-à-dire,
- 53:05au fait,
- 53:06on recueille les mots,
- 53:09mais on ne sait pas ce que ça devient.
- 53:10Mais non,
- 53:11c'est merveilleux.
- 53:12Après ça,
- 53:13ils continuent leur vie.
- 53:15Absolument,
- 53:16absolument.
- 53:17Vous aviez parlé des jeunes enfants,
- 53:20c'est éthique de prendre leur mot également ?
- 53:23Alors en fait,
- 53:24il y a surtout un passeur qui le fait dans notre association,
- 53:29Eleonore,
- 53:30parce qu'elle était infirmière en pédopsie,
- 53:33et en fait vous avez raison,
- 53:35ça n'est pas du tout du tout le genre biographique.
- 53:40On prend comme support leur dessin,
- 53:42et on parle,
- 53:44on parle et on part.
- 53:46de leur dessin et on raconte des histoires.
- 53:50Et bien sûr qu'ils se racontent.
- 53:52Mais en fait,
- 53:53ce sont des histoires à partir de leur dessin.
- 53:57Et après,
- 53:58le livre sur la couverture,
- 54:00par exemple,
- 54:00là,
- 54:00et Léonore,
- 54:01elle nous en a montré,
- 54:02il y a des froufrous,
- 54:03il y a des paillettes,
- 54:05il y a un petit cadenas avec une clé.
- 54:08C'est autre chose.
- 54:10C'est totalement autre chose.
- 54:11C'est un autre objet,
- 54:12l'intention est différente.
- 54:13Et vraiment,
- 54:14on part d'abord
- 54:16des dessins,
- 54:17parce que pour ma part,
- 54:18à chaque fois que l'on a initié quelque chose,
- 54:21je me suis toujours rapprochée des professionnels.
- 54:23Et j'avais fait une journée,
- 54:25parce que ça fait longtemps qu'on me parle des enfants,
- 54:28donc j'ai dit,
- 54:28oh là là,
- 54:29mais moi,
- 54:29avant d'y aller,
- 54:31je veux m'assurer auprès des professionnels.
- 54:33Donc j'avais fait une journée à Dreux,
- 54:35avec un pédopsychiatre,
- 54:37infirmier,
- 54:38voilà,
- 54:38en oncopédiatrie,
- 54:41et à la fin de la journée,
- 54:42il m'a dit « Madame Ilevski,
- 54:43n'y allez pas » .
- 54:44Parce que la transmission,
- 54:46elle va d'en haut vers en bas.
- 54:48Sinon,
- 54:48ça peut faire des gros dégâts dans une fratrie.
- 54:51Ça n'est pas à l'enfant de transmettre aux parents ou à ses grands-parents.
- 54:56Ça n'est pas ontologique.
- 54:58Nous,
- 54:58humains,
- 54:59nous ne fonctionnons pas comme ça.
- 55:01C'est toujours des ascendants et des descendants.
- 55:04Et ça peut faire des dégâts,
- 55:07etc.
- 55:09Mais il y a une autre association qui l'avait expérimentée sous forme de cons.
- 55:14et j'avais trouvé ça formidable,
- 55:16trace de vie.
- 55:17Et nous,
- 55:18effectivement,
- 55:19dans notre association Passeurs,
- 55:21on utilise aussi beaucoup les dessins et il y a des choses admirables.
- 55:26D'ailleurs,
- 55:26il y a un livre...
- 55:28un roman qui vient de sortir qui s'appelle
- 55:31« J'écrirai ton histoire »
- 55:32de Claire Léoste qui est venue pendant des mois,
- 55:37qui a fait une immersion à Chartres notamment,
- 55:41et auprès d'Eléonore,
- 55:42et dans son roman il parle de la biographie hospitalière,
- 55:46en fait c'est l'héroïne et biographe hospitalière,
- 55:49et elle parle de ces moments,
- 55:53de la biographie,
- 55:54du soin biographique auprès des enfants.
- 55:57J'ai vu des photos.
- 55:58Pourquoi les photos ?
- 56:00Effectivement,
- 56:00en fait,
- 56:02il est possible de mettre tout ce que l'on a envie de mettre.
- 56:05Ça peut être des photos,
- 56:08on met un petit folio à la fin,
- 56:09c'est daté,
- 56:10légendé,
- 56:13parce que dans 50 ans ou dans 100 ans,
- 56:15ce livre existera toujours.
- 56:17Mais pour l'arrière-arrière-petit-fils,
- 56:20lui,
- 56:20il n'aura peut-être plus...
- 56:22Aujourd'hui,
- 56:23Imane,
- 56:23je ne sais pas vous ?
- 56:24Mais moi,
- 56:25j'ai plein de photos sur mon téléphone,
- 56:27mais je ne les imprime plus.
- 56:28Là,
- 56:28il y a quelque chose de sacralisé avec les photos.
- 56:32Au moins,
- 56:34c'est dans une œuvre,
- 56:35une œuvre d'art même.
- 56:37Mais on peut mettre un arbre généalogique.
- 56:40Parfois,
- 56:40on me demande si la personne,
- 56:43elle sait dessiner ou c'est un artiste.
- 56:46On met des peintures.
- 56:48Ça peut être le menu de leur jour de mariage.
- 56:54Voilà,
- 56:55un dessin d'enfant,
- 56:56comme on disait tout à l'heure.
- 56:57Est-ce qu'on peut lire des petits extraits ?
- 57:01Oui.
- 57:01Pour savoir concrètement.
- 57:03C'est vrai.
- 57:03J'ai apporté,
- 57:05j'ai bien sûr l'autorisation,
- 57:07j'ai apporté un petit verbatim pour qu'on puisse se rendre compte un peu.
- 57:16Et puis après,
- 57:17peut-être que l'on peut...
- 57:19D'ailleurs,
- 57:19c'est reparu il y a peu sur comment l'écriture peut soigner dans le...
- 57:24Je crois que c'est un cahier spécial du magazine Psychologie Magazine.
- 57:29Et il y a un article qui est intéressant d'une journaliste et romancière
- 57:35Valérie Perronnet.
- 57:36Et si vous voulez,
- 57:37après,
- 57:37je pourrais vous en faire une lecture.
- 57:39Là,
- 57:40c'est un monsieur,
- 57:40il faut l'imaginer,
- 57:41il est très grand.
- 57:43Il a une cinquantaine d'années.
- 57:45Il a les cheveux en brosse comme ça,
- 57:47poivre et sel.
- 57:48Il a des grandes mains.
- 57:50Il a le regard vif.
- 57:52Il est costaud.
- 57:55Et son titre,
- 57:58on n'avait pas eu le temps de le trouver ensemble,
- 58:00mais très souvent il disait « Le soleil se lève le matin et brille pour tout le monde » .
- 58:05Il me le disait tellement de fois que du coup je l'ai pris en titre.
- 58:10Et là c'est la dernière page de son livre.
- 58:15Demain,
- 58:16je vais aller manger chez mon frère avec ma mère et ma sœur.
- 58:20Il habite derrière Brou dans le département 28.
- 58:23Ma belle-sœur a une spécialité,
- 58:25cocotte avec des morilles et poulardes,
- 58:28un vrai délice.
- 58:30Demain,
- 58:30j'y vais,
- 58:31mais je peux rester des semaines sans voir personne.
- 58:34Ça ne me perturbe pas,
- 58:36même si j'aime bien voir du monde aussi.
- 58:38Des fois,
- 58:38ça m'arrange juste de rencontrer personne,
- 58:41ça va plus vite pour les courses.
- 58:43Il y a quand même des moments incontournables.
- 58:46Noël,
- 58:46par exemple.
- 58:47Le 24,
- 58:48c'est chez ma mère,
- 58:50avec ma sœur.
- 58:51Cette année,
- 58:51le jour de Noël,
- 58:52j'étais chez mon fils,
- 58:53il y avait les quatre enfants.
- 58:55L'après-midi,
- 58:56j'avais encore 39 cingles de fièvre,
- 58:58comme tous les jours d'ailleurs.
- 59:00Ce jour-là,
- 59:01et pour la première fois de ma vie,
- 59:02j'ai mangé du caviar chez mon fils.
- 59:05C'était un caviar d'Iran.
- 59:07Le goût de l'iode,
- 59:09j'ai vraiment aimé.
- 59:10On était cinq adultes,
- 59:1250 grammes à 4000 euros le kilo,
- 59:14et c'est pas le plus cher.
- 59:15De là à le manger à la louche,
- 59:17je me suis allongée après.
- 59:19Avant,
- 59:19quand j'avais 38 de fièvre,
- 59:20j'étais KO.
- 59:21Et là,
- 59:22avec 39 et demi,
- 59:23je ne le sens même pas.
- 59:25J'ai mal nulle part,
- 59:26aucune douleur,
- 59:27rien.
- 59:28La vie est bizarre.
- 59:29Ce que je veux exprimer avec ce livre avant tout,
- 59:32c'est tout l'amour que je peux avoir oublié d'avoir donné.
- 59:35Tout mon petit noyau familial.
- 59:37C'est pas possible de les aimer autant que je les aime.
- 59:40C'est ça,
- 59:41le message que j'ai envie de dire à ma famille et à mes petits-enfants.
- 59:45Qu'ils le lisent,
- 59:46c'est bien,
- 59:47mais qu'ils le comprennent.
- 59:48C'est ça le plus important,
- 59:50Pascal.
- 59:52Merci Pascal.
- 59:55Et merci Valéria.
- 59:56Avec plaisir.
- 59:59Je pourrais peut-être vous lire celui-ci aussi que j'aime bien.
- 1:00:02C'est un monsieur,
- 1:00:03je ne vais pas vous en dire trop,
- 1:00:05mais il a une soixantaine d'années.
- 1:00:08Lui,
- 1:00:09il est beaucoup plus fin.
- 1:00:11Il a le teint basané,
- 1:00:13les yeux noirs très vifs,
- 1:00:14très pétillants.
- 1:00:18Et son titre de livre,
- 1:00:21Mon Olivier.
- 1:00:22J'ai attrapé un virus dans les poumons.
- 1:00:24Trois semaines de réanimation.
- 1:00:26Quinze jours de sommeil profond obligatoire.
- 1:00:29De coma artificiel.
- 1:00:31J'étais trop agitée,
- 1:00:32il fallait m'endormir.
- 1:00:34Après la réanimation,
- 1:00:37ils m'ont remonté chambre 110.
- 1:00:39Il a fallu réapprendre à marcher,
- 1:00:42parler,
- 1:00:43boire.
- 1:00:44C'est ce que ça m'a fait.
- 1:00:46Quand j'étais en réanimation,
- 1:00:47j'ai fait un rêve qu'on a du mal à imaginer.
- 1:00:51J'ai voyagé.
- 1:00:53J'étais en train de faire la circulation en pleine gare et je suis allée voir mes parents en Algérie.
- 1:00:58Tout le monde chantait,
- 1:00:59les infirmières.
- 1:01:01Je les entendais,
- 1:01:03mais je ne les voyais pas.
- 1:01:05Moi,
- 1:01:05ce que j'aimerais aujourd'hui,
- 1:01:07c'est retourner en Kabylie.
- 1:01:09C'est mon rêve de retourner là-bas,
- 1:01:11envie de passer par les petits chemins,
- 1:01:13de suivre ces petits chemins où j'ai marché pieds nus,
- 1:01:16me mettre sous l'ombre de l'arbre,
- 1:01:18aller voir les gens que j'ai aimés au cimetière.
- 1:01:21Ma grand-mère maternelle,
- 1:01:23mes oncles,
- 1:01:24mon père et ma mère.
- 1:01:26Un père et une mère,
- 1:01:28on ne les aime pas,
- 1:01:29on s'aime soi.
- 1:01:30Quand je suis revenue de réanimation,
- 1:01:32mon seul désir était de retourner sur la tombe de mes parents.
- 1:01:37Leur demander pardon,
- 1:01:39même au-delà.
- 1:01:40J'ai peut-être pas fait mon devoir,
- 1:01:42alors pardonnez-moi.
- 1:01:44C'est ça que je veux dire.
- 1:01:46Le fait que j'ai vu la mort de presse a changé les choses.
- 1:01:48par exemple.
- 1:01:49Cet après-midi,
- 1:01:51Quand je vais sortir de l'hôpital et que je serai à la maison,
- 1:01:54il faut que je renifle les murs.
- 1:01:56On aime bien les choses quand on ne les a pas.
- 1:02:00C'est intéressant aussi parce que,
- 1:02:01un,
- 1:02:01d'abord,
- 1:02:02il y a l'anesthésie.
- 1:02:05Et puis,
- 1:02:06deux,
- 1:02:06peut-être que l'on sent la différence de langage,
- 1:02:09de mélodie.
- 1:02:11Ce n'est pas pareil.
- 1:02:12Ce n'est pas pareil.
- 1:02:13Ce n'est pas la même procédure.
- 1:02:14Ce n'est pas la même procédure du tout.
- 1:02:17Et puis,
- 1:02:17peut-être pour...
- 1:02:18Pour terminer,
- 1:02:20cet article dans Psychologie Magazine,
- 1:02:23il s'appelle Bernard,
- 1:02:25il vient de Guadeloupe.
- 1:02:27C'est sa photo ?
- 1:02:29C'est sa photo,
- 1:02:30tout à fait.
- 1:02:31J'ai toujours eu envie d'écrire un livre sur ma vie,
- 1:02:34jamais je n'y suis arrivée.
- 1:02:36Et puis voilà que l'an dernier,
- 1:02:38quand j'ai été hospitalisée pour un cancer très douloureux et irréversible,
- 1:02:42je suis tombée sur une affiche qui proposait les soins de Valéria.
- 1:02:46Je me suis dit,
- 1:02:47c'est pour moi !
- 1:02:48J'ai connu beaucoup d'échecs dans ma vie.
- 1:02:50J'ai une âme artistique,
- 1:02:52mais j'ai raté les beaux-arts,
- 1:02:53et j'ai écrit une cinquantaine de chansons jamais enregistrées.
- 1:02:56Je suis très aimée par ma famille.
- 1:02:59Je veux leur donner des réponses aux questions qu'ils se posent à mon sujet et remettre en ordre les choses folles que certains pensent de moi.
- 1:03:06J'espère créer une harmonie plus grande avec tous mes proches,
- 1:03:09de mon vivant ou après ma mort.
- 1:03:12J'avance.
- 1:03:13Je vais raconter ma vie,
- 1:03:15et tout sera dit.
- 1:03:16Il y a longtemps,
- 1:03:17j'ai parlé à un psy.
- 1:03:18Ça m'avait déjà fait du bien de mettre des mots sur des choses très profondes.
- 1:03:22Mais après chaque séance,
- 1:03:24tout s'envolait.
- 1:03:25Il ne me restait que de vagues souvenirs de ce que j'avais pu dire.
- 1:03:28Là,
- 1:03:29c'est différent.
- 1:03:31Je n'ai encore rien lu de mon livre,
- 1:03:33mais j'ai confiance.
- 1:03:34Ce sera du Bernard.
- 1:03:36Moi,
- 1:03:36je vais partir,
- 1:03:38mais il va rester toutes mes chansons inconnues et ce livre,
- 1:03:41c'est énorme.
- 1:03:42Je suis en train de réussir ce que j'ai raté toute ma vie.
- 1:03:46Je vais laisser toutes ces nouveautés en héritage.
- 1:03:49J'ai commencé à parler à Valéria il y a neuf mois.
- 1:03:52On avance,
- 1:03:53lentement.
- 1:03:54J'ai déjà été très proche de la mort,
- 1:03:56mais chaque fois je reviens,
- 1:03:57et je me dis que je n'ai pas fini.
- 1:03:59Au fur et à mesure,
- 1:04:01des choses remontent à ma mémoire.
- 1:04:03Tout s'éclaire,
- 1:04:04jour après jour.
- 1:04:05Je comprends mon histoire,
- 1:04:07et je me pardonne.
- 1:04:09J'espère que ce livre se terminera bien.
- 1:04:12Le plus beau des Happy End,
- 1:04:14ce serait une extrême.
- 1:04:15légèreté de l'âme.
- 1:04:17Oh,
- 1:04:18waouh !
- 1:04:19Incroyable !
- 1:04:22Il a mis des mots sur beaucoup de choses.
- 1:04:24Oui.
- 1:04:25Mais quel projet !
- 1:04:27On le sent complètement dans le projet.
- 1:04:30C'est dingue.
- 1:04:31Et il se réjouit de ce qu'il fait.
- 1:04:34Oui.
- 1:04:34Et il utilise ses rencontres et ses séances pour mettre des mots,
- 1:04:41réparer,
- 1:04:42mettre de l'ordre.
- 1:04:44émettre de la lumière partout c'est juste magnifique waouh
- 1:04:53Je suis impressionnée.
- 1:04:55Moi aussi.
- 1:04:57Mais c'est vrai,
- 1:04:59je suis toujours impressionnée,
- 1:05:01émerveillée totalement de ce qui se vit,
- 1:05:05de là où ça se joue.
- 1:05:09Bien sûr,
- 1:05:09et je pense que si je ne l'étais plus,
- 1:05:11ce serait étrange.
- 1:05:13Il dit quelque chose de très pertinent.
- 1:05:17J'ai déjà été chez un psy et tout s'évapore.
- 1:05:21Et là ?
- 1:05:22Les mots prennent forme.
- 1:05:25À quel moment la famille peut recevoir ça ?
- 1:05:28En fait,
- 1:05:30l'usage est de le remettre,
- 1:05:32bien sûr,
- 1:05:33au patient s'il est toujours vivant,
- 1:05:37évidemment.
- 1:05:38Et si jamais il décide avant qu'on ait pu soit terminer,
- 1:05:42soit relire ensemble,
- 1:05:43soit corriger,
- 1:05:45eh bien,
- 1:05:46nous le remettons pas avant neuf mois,
- 1:05:50neuf à dix mois,
- 1:05:51un an.
- 1:05:52après le décès.
- 1:05:53En fait,
- 1:05:53ça fait partie de la pierre qui a été polie.
- 1:05:56C'est une des erreurs que j'ai pu faire.
- 1:05:59Au tout début de la pratique,
- 1:06:00je ne dormais même pas la nuit parce que les familles avaient très envie de la voir très vite.
- 1:06:05Donc,
- 1:06:05moi,
- 1:06:06je travaillais,
- 1:06:07je travaillais,
- 1:06:08je travaillais,
- 1:06:09jusqu'à ce que finalement,
- 1:06:12j'ai de plus en plus de choses à faire,
- 1:06:14entre la recherche,
- 1:06:16les conférences,
- 1:06:18aller chercher des financements.
- 1:06:19Donc,
- 1:06:19forcément que
- 1:06:20Ça s'échelonnait dans le temps.
- 1:06:22Et puis surtout,
- 1:06:23on a fait une première recherche qui a montré que les individus à qui,
- 1:06:26les familles à qui j'ai remis le livre précocement,
- 1:06:30alors oui,
- 1:06:31ils le lisaient très vite,
- 1:06:32mais tout aussi vite,
- 1:06:33ils le mettaient dans un endroit pour ne plus le lire parce que le livre était trop associé à la douleur et la souffrance et à la mort,
- 1:06:40à la perte.
- 1:06:41Et associé au deuil.
- 1:06:43Et associé au deuil.
- 1:06:44Surtout à la perte,
- 1:06:45à cette souffrance,
- 1:06:46parce que c'était très lié.
- 1:06:49à cette perte sèche,
- 1:06:51alors que lorsque l'on attend,
- 1:06:52je ne dis absolument pas qu'en neuf mois,
- 1:06:55le cœur n'a plus mal,
- 1:06:57pas du tout.
- 1:06:58Et d'ailleurs,
- 1:06:58je laisse le temps à la famille,
- 1:07:00parfois on m'appelle six mois après,
- 1:07:02neuf mois après,
- 1:07:02douze mois,
- 1:07:03cinq ans après.
- 1:07:05Parfois,
- 1:07:05je le remets à une fratrie,
- 1:07:07un an,
- 1:07:08deux ans après.
- 1:07:09Deux heures après,
- 1:07:10je reçois un petit SMS parce qu'un des frères dans la voiture est encore sur le parking de l'hôpital et en train de lire.
- 1:07:17Et puis...
- 1:07:18Des années après,
- 1:07:18je vais recevoir une lettre de l'autre frère qui me dit « Valéria,
- 1:07:22c'est seulement maintenant que j'ai pu lire le livre de mon père » .
- 1:07:25Donc en fait,
- 1:07:27là encore,
- 1:07:28c'est très important de respecter le cœur de chacun.
- 1:07:34C'est pour ça que tout à l'heure,
- 1:07:35je parlais de solidarité et de fraternité,
- 1:07:39d'amour.
- 1:07:40Fraternité sans connotation du tout.
- 1:07:42C'est vraiment l'altérité en fait.
- 1:07:44C'est-à-dire qu'on prend soin autant.
- 1:07:47du patient que de sa famille.
- 1:07:49Absolument,
- 1:07:50d'ailleurs,
- 1:07:51ils viennent me voir,
- 1:07:53après,
- 1:07:55là,
- 1:07:55je sais que le 1er mai,
- 1:07:57je vais avoir mon petit brin de muguet,
- 1:07:59parce que sans le vouloir,
- 1:08:04j'ai partagé avec eux cette intimité-là de la personne qui leur est chère.
- 1:08:10Et je suis à un endroit où finalement,
- 1:08:12je les connais eux aussi un peu,
- 1:08:14puisque
- 1:08:17Je suis entrée un peu au sein de l'histoire de la mémoire familiale.
- 1:08:22Le témoin.
- 1:08:23Oui,
- 1:08:24le témoin.
- 1:08:25Le témoin bienveillant.
- 1:08:26Tout à fait.
- 1:08:27Et j'espère en toute simplicité,
- 1:08:30en toute joie.
- 1:08:31Parce que vraiment,
- 1:08:33d'abord je suis avec eux comme avec chacun.
- 1:08:36Et on rigole beaucoup en fait.
- 1:08:39Parce que d'abord j'ai plutôt un naturel joyeux.
- 1:08:44Ciao !
- 1:08:46Et comme je découvre beaucoup de choses,
- 1:08:49j'ai toujours une espèce d'émerveillement de ce que j'entends et dans la relation.
- 1:08:55Donc,
- 1:08:58oui,
- 1:08:59l'équipe m'entend,
- 1:08:59et je le dis souvent,
- 1:09:00mais c'est vrai,
- 1:09:01l'équipe m'entend souvent m'esclaffer.
- 1:09:03C'est une façon de célébrer la vie.
- 1:09:06Tout à fait,
- 1:09:06Imane.
- 1:09:07C'est un très joli mot,
- 1:09:09de célébrer la vie.
- 1:09:10Absolument.
- 1:09:11Même à ces moments les plus difficiles.
- 1:09:13Absolument,
- 1:09:14absolument.
- 1:09:15Merci.
- 1:09:16énormément Valéria,
- 1:09:17vous savez que c'est un moment puissant il l'est pour moi,
- 1:09:21j'espère que je suis sûre que tous mes auditeurs auront perçu toute la chaleur de cet échange il n'y a rien de triste il n'y a que la vie qui se célèbre ici absolument,
- 1:09:35et on accueille ce qui est en fait un grand merci Man et merci à vos auditeurs
- 1:09:49Mes chers amis,
- 1:09:50j'espère que cet épisode vous sera transformateur comme il l'a été pour moi.
- 1:09:56Je mettrai sur Instagram les shorts de l'épisode,
- 1:09:59ainsi qu'une photo des livres que les familles ont consenti à partager et que nous remercions infiniment.
- 1:10:06Je vous dis à très vite !